Chili Sous le passé, la rage

Chili Sous le passé, la rage

Des femmes soutiennent Allende le 7 septembre 1973.Des femmes soutiennent Allende le 7 septembre 1973. (Photo Guillermo Saavedra)

GRAND ANGLE

Quand il a fui son pays après le coup d’Etat du 11 septembre 1973, le photographe Guillermo Saavedra avait caché ses négatifs. Retrouvés il y a peu, ils rappellent les combats des années Allende.

C’est il y a un peu plus de quarante ans, donc il y a un siècle. Dans le Chili de Salvador Allende, un homme, un parmi d’autres, prend des photos des mineurs, des foules, de l’entourage du président socialiste, élu le 3 novembre 1970. Il s’appelle Guillermo Saavedra et il est membre du MIR (Mouvement de la gauche révolutionnaire). En 1964, il s’est occupé de la sécurité du candidat Allende. Ensuite, il a travaillé pour le quotidien Clarin et le journal du MIR, le Rebelle, dont il était cofondateur. Ceux qui l’ont connu à cette époque se souviennent qu’il prenait sans cesse des photos. On l’appelait alors «Buffalo» - chacun, à l’extrême gauche, avait un surnom de lutte ou de guerre. Après le coup d’Etat du 11 septembre 1973, comme tant d’autres, il rejoint la clandestinité.

LAISSÉ POUR MORT

Saavedra échappe aux militaires et, condamné par la junte, parvient à prendre l’avion, sous la protection de l’ambassade de France. A cette époque, plus de 10 000 Chiliens rejoignent l’Hexagone d’une façon ou d’une autre, avec ou sans escales, pour échapper à la mort ou aux prisons de Pinochet. Généralement, des villes communistes les accueillent.

Guillermo Saavedra habite toujours à Paris, où il dirige la Chambre de commerce du Chili. Ces photos, il les avait perdues, et même oubliées. Une boîte pleine de négatifs avait été remise avant sa fuite, explique-t-il, à l’un de ses cousins, dont la maison est perquisitionnée. Laissé pour mort parmi d’autres fusillés, son cousin sera sauvé et soigné clandestinement. Une autre boîte de négatifs (dont sont issues les photos que nous publions) avait été remise «à un ami».

Trente-neuf ans après, grâce à Internet, cet ami finit par retrouver Saavedra : dans le monde postdictatorial, les déplaisirs et les jours remontent à la surface au gré des rencontres et du hasard, anarchiquement mais obstinément, comme les miettes d’une madeleine défaite dans une tasse de salive et de sang.

La photo la plus saisissante est sans doute le portrait frontal du mineur de La Disputada de Las Condes, un complexe minier célèbre depuis la nationalisation du cuivre par Allende. De 1978 à 2002, il fut exploité par Exxon Mobil. Il appartient désormais à une autre multinationale, sud-africaine et anglo-américaine. Première ressource du Chili, l’industrie minière est aujourd’hui essentiellement privatisée.

Sur le site de la Disputada de Las Condes, une mine de cuivre nationalisée par Allende.Sur le site de la Disputada de Las Condes, une mine de cuivre nationalisée par Allende. Photo Guillermo Saavedra

VIOLÉE ET TORTURÉE

Sur une autre image, on voit aux côtés d’Allende un échalas brun à lunettes : c’est Carlos Altamirano, premier secrétaire du Parti socialiste, fils d’une grande famille chilienne. Après le coup d’Etat, il s’enfuit à Cuba, puis en Europe de l’Est. La suite est un enlisement politique, une longue vie d’après la vie, protégée par la Stasi est-allemande. Il revient au Chili en 1993, où il habite toujours. A côté, on reconnaît aussi Luis Corvalan, secrétaire général du Parti communiste chilien. Arrêté par les militaires, il est échangé en 1976 contre le dissident russe Vladimir Boukovski et rejoint l’URSS. Il est mort à Santiago du Chili en 2010, à 93 ans. On ignore en revanche ce que sont devenues ces femmes anonymes qui soutiennent Allende lors de ses meetings. Quelles vies - ou quelles morts - ont-elles eues sous les bottes ? Quelles illusions perdues ou recomposées ?

Luz Arce en donne une idée dans son livre, l’Enfer. Terreur et survie sous Pinochet,qui fit du bruit au Chili lors de sa parution, il y a vingt ans, et dont la traduction opportune (1) apprendra à ceux qui l’ignorent ce que furent les mois et les années qui suivirent le coup d’Etat militaire encouragé et soutenu par les Etats-Unis. Son témoignage est important, précis et symbolique. Elle était socialiste et membre de la garde rapprochée d’Allende. Arrêtée en 1974, violée et torturée, elle finit par dénoncer plusieurs de ses compagnons. Celle qui se souvient est une repentie. C’est la remémoration qui, depuis les remords, lui permet d’établir un texte qui éclaire ces années et concerne tous les autres.

UNE RANCŒUR SACRÉE

Une autre lumière sur les vies d’après le putsch tirée du recueil du poète chilien Enrique Lihn, intitulé A partir de Manhattan, publié en 1979 et malheureusement non traduit : «Je ne suis jamais sorti de l’horreur chilienne/ Mes voyages ne sont pas imaginaires/ mais tardifs - moments d’un moment -/ Ils ne m’ont pas sorti de la jachère/ lointaine et présomptueuse/ Je ne suis jamais sorti de la langue que le lycée Allemand/ m’infligea dans ses deux patios comme au régiment/ Je mordais en elle la poussière d’un exil impossible/ D’autres langues m’inspirent une rancœur sacrée :/ la peur de perdre avec la langue maternelle/ toute la réalité. Je ne suis jamais sorti de rien.»

Le 1e mai 1973,Le 1e mai 1973, Salvador Allende au centre au côté du communiste Luis Corvalan et du socialiste Carlos Altamirano (à g.). Photo Guillermo Saavedra

(1) «L’Enfer. Terreur et survie sous Pinochet», de Luz Arce. Préfacé et traduit par Benardo Toro. Les Petits Matins, 567 pp, 20 €.

Photos Guillermo Saavedra

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