Lettre de cuba 8

Une plantation familiale de tabac qui a traversé les années depuis 1845 (vue par un non fumeur).

Les cigares cubains sont fortement promus dans le monde et dans l’île auprès des touristes. On en rencontre également beaucoup un peu partout, dans les boutiques, fabriques, aéroports, cendriers, dans la rue, écrasés sur les trottoirs ou abandonnés au sol.
Beaucoup (tous ?) de cubains en fument. Une vraie addiction. On me dit que les feuilles ne contiennent plus beaucoup de nicotine une fois enlevée la nervure centrale. N’est-ce pas plutôt pour faciliter le roulage de la feuille ? Bon, laissons çà pour nous intéresser à cette plantation.
En bon touriste, nous sommes allés en visiter une. Celle indiquée sur notre guide bien sur, c’est plus facile, à quelques kilomètres de Pinar del Río. En taxi, ce qui nous a permis de rencontrer un chauffeur, véritable fan de Che Guevara et de Cienfuegos, photos sur le tableau de bord.

Un taximlen de pinar del Rio, fan de Guevara et Cienfuegos. © guy catalo Un taximlen de pinar del Rio, fan de Guevara et Cienfuegos. © guy catalo

 En bon voyageur social, au-delà du folklore du « puro » je m’intéresse beaucoup à la réalité des réformes agraires depuis la révolution pour les petits propriétaires. Les représentations que l’on nous inculque c’est qu’on leur a pris la terre, toute la terre…encore une !
Peut-être ici un bon exemple avec l’histoire de cette exploitation (trustée sur internet) et l'expérience de notre visite.

Alejandro Robaina Perde (1919 - 2010) a grandi et vécu la plupart de sa vie dans la région de Pinar del Río dans une famille de cultivateurs de tabac depuis 1845. Une exploitation agricole crée notamment par Leopoldo Robaina, originaire des Iles Canaries, et « épaulée » surement par des esclaves venus d’Afrique jusqu’à l’abolition de l’esclavage à Cuba en 1886.
À l'âge de dix ans, ce grand-père dont la photo orne plusieurs lieux dans la région fume son premier cigare et reprend en 1951 les activités de la plantation à la mort de son père Maruto Robaina.

Il reste un producteur indépendant, même après la Révolution cubaine de 1959 lorsque les grandes plantations sont nationalisées. On lit, dans un entretien accordé en 2006 au magazine Cigar Aficionado, qu'il avait indiqué à  Fidel Castro son souhait de ne pas intégrer son entreprise à une coopérative, intégration fortement souhaitée mais pas vraiment obligatoire semble-t-il : « Fidel, je n'aime pas trop les coopératives ou les fermes d'État et la meilleure façon de cultiver le tabac selon moi est de cultiver le tabac en famille. »

Suite à la réforme agraire, seuls les grands « latifundias » ont été nationalisés. Les petits propriétaires moins de (70ha) ont gardé leurs terres, encouragés  à se regrouper en coopératives. (cf. tableaux de : L'agriculture cubaine : la réforme agraire et les problèmes nouveaux. Michel Gutelman Études rurales Année 1963.

De plus,  Alejandro Robaina avait apporté son soutien à certaines actions révolutionnaires.

Les feuilles de tabac des plantations de Robaina, surtout les feuilles de cape, sont souvent considérées comme parmi les meilleures dans le monde et ont été utilisés par des grandes marques de cigares comme Cohiba et Hoyo de Monterrey. Robaina a lui-même été surnommé le « Parrain du tabac cubain ».

Durant les années 1990, Robaina a été reconnu par le gouvernement cubain comme meilleur producteur de tabac du pays. En 1997, la marque Vegas Robaina est créée par la société appartenant au gouvernement cubain : Habanos SA afin de permettre à l'état cubain de contrôler l'activité en dépit du désir d'indépendance d'Alejandro Robaina. Robaina est aujourd'hui le seul cigare de Cuba qui porte le nom de son fondateur et Alejandro a passé plusieurs décennies à parcourir le monde à promouvoir sa marque. Avec le temps, il voyage de moins en moins et reçoit la visite à son domicile et plantation des milliers d'amateurs de cigares chaque année.[1]

Son petit-fils Hiroshi a pris la direction des opérations plusieurs années avant sa mort en 2010.

Lors de notre visite le guide nous a indiqué que la surface de la propriété était de 17ha. Elle emploie jusqu’à 60 personnes et sa production correspond à la fabrication de 5 millions de cigares à l’année, soit 1% de la production cubaine (500 millions de cigare/an[2])

On sait tout, tout, sur le cigare en sortant de ce petit parcours au côté d'un guide amical et très pro, « qui ne sait pas si des cigares se vendent devant la porte de la propriété ! »

« Il s'en produit plus de 300 millions par an à Cuba, tous roulés à la main. Ici, dans cette "Finca El Pinar" seulement une production de feuilles pour 5 millions... Marques "Robaina" et "Cohiba", elles font partie des meilleures » dit-il.

Les feuilles coupées à la main, séchées, fermentées, vieillies jusqu'à 4 ans pour les marques les plus prestigieuses, après classement de qualité, sont envoyées dans des coopératives de fabrication d'état ou des centaines de « torcedores » roulent du cigare.
90% de la production est rachetée (obligatoirement) par l'état (« à un prix trop bas » nous dit le guide). L’entreprise d’état assure la fabrication dans des usines coopératives et la distribution dans le monde entier. La journée doit être longue pour ces employés (ées) de l’état qui assurent ce travail.
Une production agricole achetée par l’état pour sa distribution ou subventionnée par des instances diverses comme en France, quelle est réellement la différence pour les agriculteurs ? Être soumis à une banque au lieu de l’état  pour s’assurer un revenu régulier ?


« Après la révolution, toutes les marques de cigares cubains sont devenues la propriété du gouvernement. En conséquence, le gouvernement a créé Cubatabaco qui a traité toute la production et la distribution des produits des tabacs cubains tant localement qu’internationalement jusqu’en 1994, quand la société de Habanos S.A. a été créée pour exporter des cigares et des cigarettes dans le monde entier.
Habanos SA est le bras du gouvernement de Cubatabaco qui surveille simplement la promotion, la distribution et l’exportation des cigares et des produits du tabac dans le monde entier. Pour contrôler la distribution et se protéger contre la contrefaçon, Habanos SA a mis en place un réseau de magasins appelé La Casa de Habana dans différents pays. La seule nation à laquelle Habanos S.A. ne vend pas de cigares est les États-Unis, qui ont un embargo commercial contre Cuba depuis 1962 ».


« Ici, le cigare, c'est comme le vin chez vous: couleur, puissance, odeur... La "copa", la feuille qui recouvre la "tropa" divisée en trois parties, est l'objet de soins particulier et vient des meilleurs plans. Il est purement naturel; quand toutes les feuilles ont été enlevées, deux par semaine environ sur chaque pied, les tiges sont broyées avec la terre pour préparer la récolte suivante. »
Les nervures centrales concentrant la nicotine sont enlevées. »
Dans les champs, tous les pieds sont très réguliers et en bonne santé. Nous ne saurons pas s’il y a des traitements contre les insectes ou les maladies.

A la sortie, on se laisse draguer à l’achat de quelques cigares dans la première maison vraisemblablement du gardien, qui, catalogue à l’appui nous « prouve » que les cigares qu’il nous propose sont les meilleurs. Autre rencontre avec la « débrouille » toujours présente, ici comme ailleurs dans le monde…
Retour à la Casa, la réflexion de notre logeuse apprenant le prix montre bien que la concurrence doit être dure pour vendre des cigares aux touristes.
« Si tu me l’avais dit, j’aurai eu moins cher ! » râle-t-elle dépitée.
Nous avons payé 60€ après un long marchandage pour 18 cigares présentés comme Cohiba et Robaïna…

« La qualité des feuilles que Robaina produit est si prisée qu'en 1997 une marque de havanes est baptisée en son nom – Vegas Robaina –, honneur sans précédent pour un tabaculteur cubain. »[3]

Tout savoir sur les cigares cubains[4].

Cigare... © Guy catalo Cigare... © Guy catalo

 

[1] D’après Wikipédia et Encyclopédie Universalis.

[2] Donnée communiquée par La tribune du 27 février 2018, https://www.latribune.fr/economie/international/les-ventes-de-cigares-cubains-s-envolent-les-chinois-en-raffolent-769959.html

[3] Encyclopédie Universalis.

[4] https://www.cigares.ch/3-cubain

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.