Malaise dans le monde des courses à la veille du Prix de l’Arc de Triomphe

Retour sur la démission surprise de Philippe Germond, le patron du PMU, et la mainmise du Qatar sur le monde des courses hippiques en France.

Retour sur la démission surprise de Philippe Germond, le patron du PMU, et la mainmise du Qatar sur le monde des courses hippiques en France.

Elu en 2009 à la tête du PMU par l’Assemblée générale de ce GIE, Philippe Germond en a démissionné le 7 septembre dernier, à la surprise générale ou presque, puisque les présidents des deux sociétés mères, les associations France Galop et le Cheval Français, n’en étaient prévenus que peu avant. Dominique de Bellaigue, président du Trot, déclarait même, devant le Comité de ses sociétaires: « J’ai informé le Comité de la situation. J’en prends acte, je n’ai rien d’autre à dire. » Plus prolixes, d’autres membres évoquaient un « coup de théâtre » et « une meilleure place peut-être à prendre pour Philippe Germond ». Hypothèse confirmée peu après par un communiqué de Patrick Sayer, président du groupe Eurazeo, actionnaire majoritaire d’Europcar: « Nous sommes très heureux de l’arrivée de Philippe Germond en tant que directeur général d’Europcar groupe. Philippe a amplement démontré, au cours de sa carrière, ses capacités, notamment au sein de sociétés cotées […], anticipant les mutations et rendant les entreprises plus digitales et plus proches de leurs clients. » L’ancien patron du PMU lui répondait, avec emphase: « Je compte m’engager pleinement dans la poursuite de la dynamique de transformation en cours, afin de faire d’Europcar un acteur majeur de la mobilité, à l’écoute de l’évolution des attentes et des besoins de ses clients. »

Ce transfert mérite quelques explications. Philippe Germond était mandataire à la présidence du PMU et n’avait donc pas de préavis à effectuer. Son salaire était de l’ordre de 30 000 euros par mois, mais concrètement bien davantage car il bénéficiait d’une clause d’objectifs basée sur la progression du chiffre d’affaires, ce qui lui aurait permis de gagner jusqu’à près du double ces dernières années.

A Europcar, il est évoqué 1 million par an. De façon plus précise, il faut savoir que, dans un premier temps, les enjeux hippiques ont progressé de 5 à 10 % par exercice depuis que Philippe Germond en assumait la responsabilité. Cette croissance était obtenue de façon très simple, en proposant aux parieurs une offre de cinq à six réunions quotidiennes, au lieu d’une ou deux précédemment. Au risque de pousser à l’addiction et d’inciter à parier sur des courses-loteries avec des chevaux inconnus sur des hippodromes de Suisse ou même du Venezuela. Les associations de turfistes ont d’ailleurs protesté contre cette fuite en avant et menacent même de manifester ce dimanche.

Or il apparaît que la mariée était trop belle. Après l’ouverture des paris en ligne, sur lesquels le PMU s’est engouffré en proposant de jouer sur le poker et le sport, en plus de son cœur de cible, comme la Française des Jeux, son grand concurrent, mais lui euphorique.

Mais la conjoncture, depuis début 2014, s’est avérée médiocre, notamment en juillet (-11 % sur la même période de 2013), en raison de l’engouement pour la Coupe du Monde de football et… du ramadan. Les musulmans pratiquants représenteraient plusieurs points des enjeux. Philippe Germond, qui paraissait s’être engagé jusqu’à l’an 2020, ayant fait entériner un plan de modernisation à cette échéance, a donc quitté le bateau avant qu’il ne tangue trop, craignant pour son ego et ses revenus. Du côté du Galop, on s’est abstenu de commentaires.

La présidence de la société mère du pur-sang est assumée par Bertrand Belinguier, qui avait présidé aux destinées du PMU avant… Philippe Germond. Le successeur de ce dernier a été désigné rapidement : il s’agit de Xavier Hurstel (administrateur civil avant d’être nommé directeur général du PMU), politiquement proche de l’ancienne majorité. Jusqu’à maintenant, selon un consensus, le président du PMU venait du privé et son directeur général, nommé par le gouvernement, du service public, et le plus souvent de Bercy. Pour les observateurs, la formule actuelle modifie la donne. Des transactions très politiques sont en cours pour l’attribution de ce poste. Il permettrait de placer des amis, de droite ou de gauche.

Malaise au Galop, à la merci du Qatar

Fin septembre, parallèlement, la situation économique s’est dégradée et l’on craint d’être en fin d’année à moins 5 % en chiffre d’affaires, ce qui rendrait difficile sinon impossible l’augmentation des allocations, pourtant souhaitée et même considérée comme nécessaire par les professionnels et les propriétaires des deux spécialités. Le Trot peut « tenir le coup » avec un fonctionnement moins onéreux que le Galop, qui risque de connaître des difficultés budgétaires et des querelles intestines. Principalement pour décider de rénover, ou non, l’hippodrome de Longchamp. Un projet ambitieux de l’ordre de plus de 100 millions d’euros a été présenté et avalisé par la Ville de Paris, mais non par la tutelle des finances. En effet, Longchamp ne fait le plein (50 000 entrées) que deux fois par an, le premier week-end d’octobre, toutes les autres réunions de semaine, une quarantaine, se déroulant devant des banquettes vides (500 entrées).

C’est là qu’intervient l’entrée en scène du Qatar. Les potentats de l’émirat se sont pris d’un fol amour non seulement pour le Paris-Saint-Germain mais aussi pour toute la filière du pur-sang en France. Ils achètent les meilleures terres d’élevage, notamment en Normandie, et récemment le plus ancien haras du Pays d’Auge, Victot Pontfol dans le Calvados, pour lequel le Prince Al-Thani s’est entiché en quelques heures. Il a fait l’acquisition de ce manoir mythique pour une dizaine de millions. D’autre part, lui et ses pairs acquièrent aux ventes de Deauville tous les yearlings (poulains de 1 an) les plus chers, les meilleurs courants de sang. Egalement, ils ne comptent pas les millions pour devenir propriétaires de chevaux à l’entraînement « classiques ». Par exemple, l’an dernier, la jument Treves, qui gagnait l’Arc de Triomphe et qui sera encore l’une des favorites cette année de cette course parmi les plus spectaculaires, emblématiques et sportives au monde.

Mais rien n’est donné sans un échange, souvent impératif. Exemple, toutes les courses du grand week-end des 5 et 6 octobre sont parrainées et en partie dotées à hauteur de 5 millions par l’émirat qui, en échange, exige une formulation indiquant, comme sur les publicités d’assez mauvais goût, « Qatar Arc de Triomphe » et non plus « Arc de Triomphe Qatar ». C’est plus qu’une nuance, qu’on retrouve dans tous les programmes du même week-end, où seront inscrites également deux épreuves du pur-sang arabe. Des origines différentes, évidemment, du pur-sang anglais. Pour s’attirer les bonnes grâces des médias et de tous les dirigeants du Galop, ils ont, quinze jours avant le grand week-end, embarqué ce joli monde sur une péniche à leur enseigne, et une promenade sur la Seine, avec projections de leur intitulé au passage sur les quais. En outre, la veille, un dîner fastueux aux Invalides pour les amis de la famille.

Tout cela ne serait pas très grave et même dérisoire si, en contrepartie, les propriétaires de base, les entraîneurs n’étaient réduits à la portion congrue, sans espoir de gagner les classiques ; et contraints, comme le personnel des écuries, de traverser l’hexagone d’un bout à l’autre pour tenter de gagner leur avoine sur des hippodromes périphériques. On comprend qu’ils n’aient aucune envie d’adouber des projets pharaoniques et une intervention de plus en plus pesante des sponsors.

La résistance pourrait venir toutefois de quelques grands propriétaires traditionnels, n’acceptant pas la domination des nouveaux venus qui leur barrent l’accès des courses de groupes (les mieux rémunérées et valorisantes pour leur élevage). Principaux opposants, emblématiques : les frères Wertheimer (Chanel), Edouard de Rothschild (président de France Galop avant Bertrand Belinguier), lui aussi représentant d’une casaque célèbre, et peut-être et surtout le Prince Karim Aga-Khan. Depuis plusieurs décennies, avec sa fille passionnée de courses, il s’est beaucoup investi dans les courses et l’élevage en France, ayant repris les meilleures poulinières de Marcel Boussac, puis surtout de Jean-Luc Lagardère, au décès de celui-ci. Pourtant, il a du mal, au niveau le plus élevé des courses de pur-sang, à lutter contre les écuries du Qatar et de la famille Maktoum d’Arabie Saoudite. En outre, il n’appartient pas à la même confession puisque chef religieux des ismaéliens. Il est donc réservé, sur tous ces dossiers, avec beaucoup de pondération et de discrétion, mais souhaiterait que les dirigeants de France Galop sachent raison garder et traditions préserver. Rejoignant en cela tous les acteurs de base de la spécialité. 

Guy de la Brosse, directeur de La Tribune Hippique et ancien collaborateur du Monde pour la rubrique hippique

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