N’entends-tu pas les somations ?

Une petite nouvelle pour soigner des bleus comme la couleur d'un bulletin...

 

N’entends-tu pas les somations ?

 

Il y a foule à midi sur la place aujourd’hui.

— Quelle tête as tu ma chérie !

Merde, ça se voit. Je le sens bien que ça se voit. Mon œil fermé et mes hématomes. Ça me fait un mal de chien. Je ne suis pas la seule, la candidate du front national aussi. On lui a collé une moustache d’Hitler et la casquette du Maréchal Pétain sur son affiche. La comparaison peut faire mal, mais elle doit au moins  boire un apéro dans son QG neuf que mes impôts lui offrent. Depuis quelques années les idées d’extrême droite se glissent dans les assemblées démocratiquement élues.

— Tu as les cheveux tout collés derrière !

Eh merde, je n’ai pas pu les décoller. Le cuir chevelu ça pisse le sang facilement. Ça coagule vite aussi, la poisse ! Pi, ça fait mal à champouéner. Conasse !

Elle s'en va relayer Madame la Mairesse à l’urne pour midi. Une première adjointe, ça sert à ça aussi. On était bien copines ados. Mais le temps passe, elle est à la mairie et je suis au chômage depuis que son parti est au pouvoir. Socialistes ! Qu’ils se disent…

Ils ont arrangé la gueule du candidat d’extrême gauche aussi. Il n’a plus de gueule, déchirée qu’elle est. Ceux qui ont fait ça, n’avaient sans doute pas d’idées. T’es pas obligé d’en avoir pour voter. C’est pour ça que le village va défiler à la mairie aujourd’hui. Il y en a plus pour le Loto des vieux depuis quelques années.

On pourrait tirer des idées au Loto, comme ça au Hazard.

Le Front populaire ! 36.

68 le mois de mai !

Le moi de mai 1871 était pas mal non plus ni celui de 1789 !

40 la guerre !

Non, les pleins pouvoirs à Pétain en juillet !

61, rien. Si, l’état d’urgence, une centaine d’Algériens noyés dans la seine. Allez hop ! Grâce aux bras musclés de nos CRS bleu blanc rouge.

On pourrait tirer des chiffres au hasard comme ça pour des lois

Vlan la peine de mort abolie !

Vlan l’état d’urgence, instauré pour trois mois ou à la saint-glinglin

Vlan le mariage des homosexuels

Vlan la surveillance de masse et les lois antiterroristes

 

Putain je boite et ça doit se voir.

— Bonjour Laura ! Ça fait un bail qu’on ne s’est pas vu !

Je ne la vois que d’un œil, collé dans le couloir qui mène à une grande salle de la mairie. C’est l’ancienne instit du village, quatre-vingt-dix ans, bons pieds, bon œil, elle m’a appris à lire, à écrire et à voter. Elle est communiste, ou elle l’était, je sais plus, ils ne savent pas non plus où ils habitent depuis que le rideau de fer est tombé en transformant les lendemains qui chantent en passé qui pleure. Je lui marmonne un bonjour. Je ne peux que marmonner, j’ai la mâchoire bloquée. Le toubib m’a dit que c’était une contusion à la lueur d’une lampe posée sur une table usée puis il est reparti sans dire au revoir.

J’entre dans le tribunal du bureau de vote. Je l’appelle ainsi depuis toujours. Quand j’y entre, j’ai la sensation que tous m’observent, que chacun de mes gestes est scruté. Il est vrai que chaque geste est codifié ici. Tu prends l’enveloppe que l’on te tend, puis tu vas émarger. Non, ce n’est pas encore ! Tu t’es trompé ! Tu as droit au sourire condescendant de l’autre conne du CCAS, adjointe au maire et qui préside aux concessions du cimetière. Fallait bien la mettre quelque par, cette précieuse colistière d’extrême droite qui a fait élire notre maire avec quelques bulletins, déposés par des mains sales.

Claudicante, la gueule tuméfiée et les cheveux collés et poisseux, j’ai droit aux regards convergents de la salle et surtout de ceux assis à la grande table de chaque côté de l’urne. Ils sont tous là ! Mes conseillers qui m’ont promis un trottoir tout neuf et de la lumière sur le terrain de foot pour mes enfants. Je n’ai eu qu’une caméra de vidéosurveillance sur la place qui a dû me filmer quand je suis entrée dans la mairie.

Ils sont tous là, les amis des postulants conseillers régionaux, là, les Front National costard cravate, jeunes et cheveux gominés façon Cosa Nostra ! Là, les socialos ! L’ancien maire avec eux et avec des vieux ! Là, agrippée à son urne, la sénatrice maire, Les Républicains, la fleur de l’âge pour une cumularde qui brigue aussi un mandat de conseiller régional, là, le pathétique et digne Frond de Gauche tout seul dans son coin, soixante ans, une queue de cheval poivre et sel sur la nuque, chemise noire et un foulard rouge autour du cou. Il est professeur d’histoire dans un lycée voisin.

Ils sont tous là ces cons !

Et leurs représentants ont tous voté pour mon œil au beurre noir, ma mâchoire bloquée et cet hématome sur la cuisse qui me fait boiter. J’ai la haine.

 

— Viens avec moi ! On manifeste contre la mascarade de la cop21 !

Je l’ai suivi avec mes fringues cintrées et mes talons mi-hauts. Je l’ai suivi et elle m’a grimée et collée un nez postiche rouge de clown.

— Avec ça, tu ne risques rien !

Risquer quoi ? Je ne suis pas djihadiste, ni fichée, ni militante.

Écolo sûrement, dans mon jardin.

 

— Vous n’avez pas entendu les somations ! Qu’il m’a hurlé le type !

— Je ne sais pas, il y avait du bruit…

— La manifestation était interdite avec l’état d’urgence, vous ne le saviez pas ?

— Je pensais que c’était comme le marché de Noël ! C’est vrai monsieur l’agent, heu le policier, heu le gardien

— Brigadier madame ! me fait-il avec son presque duvet sur le menton et des restes d’acné.

Si je l’avais su, ça aurait été pareil, toutes les issues de la place étaient bloquées.

Eh ! Oui ! Je suis conne. J’ai compris que c’était interdit quand j’ai pris un jet de poivre en pleine poire, je n’y voyais plus et c’est là que j’ai pris le coup de matraque dans la gueule. Ma copine m’a tirée par le bras et c’est quand j’ai tourné le dos aux courageux pandours que j’en ai pris un autre sur le crâne. On a couru, puis je me suis arrêté. Je ne pouvais plus respirer avec mon nez de clown et quand je l’ai enlevé, c’était pareil à cause des lacrymogènes. Je me suis assise et du sang chaud coulait sur ma nuque. Je n’ai pas pu me relever assez vite et ils ont chargé encore. C’est là que j’ai pris un coup de botte sur la cuisse. Après, je ne sais plus, tout est allé vite. Ils m’ont traînée, et embarquée dans un fourgon. Je me suis retrouvée dans la pisse et le vomi d’une cellule de garde à vue pendant 48h. J’en suis sortie hier soir.

Me voilà devant l’urne à présent avec ma petite enveloppe bleue prête à tomber, mais j’ai toujours la haine, je ne sais plus ce que j’y ai fourré dedans. J’ai envie de baffer ma sénatrice qui me fait un sourire humide de rouge à lèvres. J’ai des envies de distribuer des torgnoles, pire des coups de poing, mieux que ça sente la poudre et la cervelle !

Ils ne m’ont pas fouillé avant d’entrer. Ça aurait été la quatrième fouille en quarante-huit heures. J’aime la caresse virile des jeunes femmes flics.

Je suis dans un état second, l’état d’une grand-mère de soixante balais qui s’est fait frapper par de petits sauvages en uniformes, humilié par un petit merdeux brigadier de son état, fouillée par des pandours en sous-tifs. Moi, bénévole aux restaus du cœur et au secours populaire, moi qui étais Charlie et qui ait pleuré avec tant d’autres pour les victimes du Bataclan.

Je dis au revoir à l’obéissance et à une vie de citoyenne exemplaire. Dans l’enveloppe il y a ma carte d’électeur et l’enveloppe je la déchire, là, sous le nez de ma sénatrice et de ses colistiers de droite et d’extrême droite, sous l’œil des néolibéraux de gauche et des jeunes fachos du FN. Sous l’œil du vieux coco qui fait semblant de croire à des lendemains qui chantent, en votant…

En votant, en votant… Et alors !

 

 

 

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