Les masques

Masques bleu chirurgicaux, blanc, noir, en tissu, faits main, faits maison, sales, fripés, et des yeux au-dessus qui paraissaient hagards. Soumis soudain à la lourde tâche exprimer des sentiments, ils semblaient plus grands presque écarquillé d’hébétude.

Il se souvenait de sa première virée sur la place sous contrôle administratif. Son attestation papier en poche, il était libre de chercher son pain. C’était le temps béni où le masque n’était pas obligatoire et en définitive l’agora, son ambiance et ses occupants étaient toujours la même à une différence près c’était tous les jours dimanche. Il s’y croisait tous les matins, les vieux et les oisifs avec en plus les travailleurs confinés qui gardaient leur bleu des fois qu’un clou manqua quelque part dans la maison. Ainsi, malgré la lourdeur des évènements et la peur qui régnait dans cet épisode inédit de l’histoire, le printemps s’annonçait et la joie fusait encore. Les sourires étaient là et veillaient au grain de la bonne humeur et de l’optimisme.

 

Le virus ne passerait pas !

 

Il se souvenait aussi de celle lors du second confinement.

Sa sœur n’était plus là pour le réveiller…

Pour atteindre l’agora il fallait grimper, mais ça faisait du bien. Il y avait du bruit, ça puait le gasoil près du chantier d’un nouveau lotissement. Le temps était gris et il faisait doux comme en automne dans le midi quand l’été ne veut pas filer. Rien ne trahissait un nouveau confinement, les gens avaient repris le boulot. Ceux qui ne travaillaient plus ou pas étaient assignés à résidence. C’est bien connu, le travail est bon pour la santé. Enfin, c’est ce que les autorités disaient… Et le bon peuple, bonne poire avalait ça.

Lui il n’avalait rien, il s’était même souvent bien marré. Il en oubliait presque le virus. Mais là en abordant la place, un sentiment d’effrois soudain lui assaillait la gorge.

Tout le monde était masqué.

 

Masques bleu chirurgicaux, blanc, noir, en tissu, faits main, faits maison, sales, fripés, et des yeux au-dessus qui paraissaient hagards. Soumis soudain à la lourde tâche exprimer des sentiments, ils semblaient plus grands presque écarquillé d’hébétude.

Il les plaignait tous, ces yeux impuissants de dire plus que oui ou que non dans un clignement subtil. C’était du lourd soudain qu’on leur demandait et ils le faisaient si mal ou ne savaient pas faire.

Quant aux mirettes des plus jolies, elles avaient perdu tout attrait. Sous les masques grimaçants du carnaval, elles portaient le charme du mystère, sur le masque chirurgical, elles ne révélaient qu’inquiétude ou réprobation aux étourdis qui omettaient de le mettre.

 

Ce voile du portrait était venu tout doucement dans le paysage covidé. Si les temps ne portaient plus à rire et que même les islamistes se joignaient à la grand-messe de la terreur, l’histoire des masques avait au moins été poilante au début. Écouter les propos contradictoires et virages à 180 degrés, des politiques comme du président du conseil scientifique concernant leur utilité, l’aplomb et la conviction de leur contre-pied à quelques semaines d’intervalle, étaient d’un comique ! Glaçant…

 

Au printemps lors du premier confinement personne n’en portait alors même que la vague épidémique était au plus haut. Ce fut même les citoyens eux-mêmes qui avaient eu l’idée :

 

— Plutôt que de cloîtrer le virus dans les maisons à coup d’attestations pourquoi ne pas le coincer dans Le nez avant qu’il n’en sorte ? Ce n’était pas con du tout et frappé du bon sens. Mais là, non, il ne fallait pas parce que ce n’était pas si simple et que la science nous enseignait le contraire. Elle avait bon dos la science. Des masques il n’y en avait plus en stock, même pas assez pour le personnel soignant, même plus de fabriques sur le territoire.

La science, les cons… elle rendait chèvre la planète entière, plutôt moutons. La logique d’alors disait non, le masque en population générale n’a pas fait la preuve scientifique de son utilité, c’est seulement en milieu fermé hospitalier qu’il a toute sa pertinence. Ce auquel on pouvait répondre légitimement :

 

— Qu’est-ce qu’on n’en a foutre ! En attendant qu’elle fasse une preuve, quel risque y a-t-il à en porter ?

 

Puis, peu à peu, comme le voile islamique a inondé la planète entière et nos banlieues, un dogme « scientifique » a envahi nos vies. Insidieusement d’abord, conseillé en milieu fermé puis en extérieur, puis bientôt obligatoire en milieu confiné, puis enfin au-dehors sur tout l’espace public. Tandis que le virus circulait paresseusement à la chaleur de l’été dans nos hôtels bondées à 130 euros la nuit, le masque chirurgical devenait obligatoire à 130 euros la prune.

 

Comme le voile islamique était censé protéger la gent féminine musulmane de l’enfer, le masque chirurgical était censé nous protéger d’une seconde vague épidémique. De quel schisme scientifique cette affirmation était-elle sortie ? Nul ne savait, c’était ainsi. Par chance, les gardiens de la révolution épidémiologique étaient des gendarmes contraints au stylo bille sur le calepin plutôt qu’au couteau à égorger, même si parfois la bêtise leur faisait dégainer matraques ou autres objets explosifs.

 

Vlad il pensait pas fort :

— À connerie équivalente, ce qu’un outil peut faire comme différence !

Dieu merci !

 

Mais gare quand ce genre de révolution s’éternise…

A suive sur Atramenta

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.