MANU
— Putain Lulu, j’te jure, ce pays part en couilles. Même les toubibs font grève maintenant. Des mecs qui se torchent le cul avec quinze mille balles par mois et qui viennent pleurer la bouche pleine.
LULU
— Quinze à vingt mille, Manu. Respecte la fourchette, c’est médical.
Et puis fais gaffe, hein. Selon BFM, les médecins, eux, prennent personne en otage.
Ils pratiquent la grève douce. La grève bio. La grève qui tue sans faire de bruit.
MANU
— T’exagères toujours. Les médecins, c’est pas des voyous.
LULU
— Non, c’est des notables. C’est pire.
Quand un pauvre clamse sur un brancard après douze heures d’attente aux urgences, c’est pas une prise d’otage, c’est une fatalité climatique.
Mais quand un cheminot éternue un jour de grève, là t’as le bandeau :
“LES USAGERS PRIS EN OTAGE”
MANU
— Les cheminots, ils font chier tout le monde.
LULU
— C’est leur crime, Manu : ils font chier tout le monde, pas seulement les pauvres.
Alors on les crucifie à l’antenne, en boucle, avec des experts en costard qui ont jamais pris un train hors première classe.
Le patron leva un sourcil. Il savait qu’on attaquait la tranche saignante.
MANU
— Tu peux pas comparer un médecin et un cheminot.
LULU
— Bien sûr que si.
Y’en a un qui bloque des trains, l’autre qui bloque des soins.
Mais y’en a un qui sent la sueur et l’autre la réussite sociale.
Et à la télé, l’odeur, ça compte plus que les morts.
Un verre s’entrechoqua. Le rouge avait la couleur d’un déficit public.
MANU
— Et les paysans alors ? Eux aussi ils bloquent tout.
LULU
— Ah ! Les paysans !
Eux, c’est des manifestants bénis par le Saint-Esprit du terroir.
Ils débarquent avec des tracteurs gros comme des chars d’assaut, bloquent les routes, repeignent les préfectures au purin…
Et les flics leur ouvrent la voie, gyro allumé, sourire aux lèvres.
Presque une parade du 14 juillet, version lisier.
MANU
— Ils défendent leur gagne-pain.
LULU
— Comme tout le monde, Manu, sauf que tout le monde n’a pas un John Deere à 200 000 balles et la bénédiction de TF1.
Essaie de faire pareil avec un pull vert et une pancarte “sauvez l’eau”, tu vas voir si les matraques sont en bois recyclé.
MANU
— Sainte-Soline, ils cherchaient les coups.
LULU
— Bien sûr.
Les grenades sont tombées toutes seules, par fatigue.
Les mecs se sont blessés en regardant les nuages trop fort.
Y’en a qui ont failli crever, mais ça, pour la télé, ce sont des écoterroristes !
MANU
— Tu fais toujours passer les flics pour des bourreaux.
LULU
— Non, je dis juste qu’ils ont un GPS social.
Quand t’es paysan ou médecin, ils te protègent.
Quand t’es écolo ou prolo, ils t’enseignent la République à coups de matraque pédagogique.
Le silence tomba comme une addition trop lourde.
MANU
— T’es aigri, Lulu.
LULU
— Non. Je suis lucide.
L’aigreur, c’est pour ceux qui gobent encore les discours sans regarder qui parle et pour qui.
Regarde les mots, Manu. Les mots, c’est des balles.
“Grève responsable” pour les riches.
“Prise d’otage” pour les pauvres.
“Colère légitime” quand ça vote bien.
“Violence inacceptable” quand ça dérange.
MANU
— Tu crois que tout est calculé.
LULU
— Bien sûr que c’est calculé.
La télé, c’est pas un miroir, c’est une vitrine.
Et dans la vitrine, y’a toujours les mêmes produits bien éclairés, et les autres, on les met à la cave.
MANU vida son demi. On aurait dit qu’il avalait un doute.
MANU
— N’empêche, les médecins, ils sauvent des vies.
LULU
— Et quand ils font grève, ils en laissent crever.
Mais ça, c’est une nuance trop fine pour les bandeaux d’info.
Un mort pauvre, c’est un fait divers.
Un riche mécontent, c’est une crise nationale.
Un vieux au fond lâcha :
— C’est pas faux, ça.
MANU
— Tu parles comme un tract LFI.
LULU
— Normal. Le réel est devenu excessif, alors faut parler fort pour rester honnête.
Ils se regardèrent. Deux visions du monde, deux demis, un pays en gueule de bois.
MANU
— Tu crois qu’on va droit dans le mur ?
LULU
— Non.
On est déjà dedans.
On discute juste de la déco.
Ils réglèrent.
Dehors, les infos continuaient de tourner en boucle, comme un chien sur une toupie.
Mais au bistrot, au moins, on appelait un chat un chat, et un otage un otage — quand ça arrangeait personne.