Complotisme et désaccord

«Il faut avant tout prendre conscience qu’il ne peut y avoir une vision unique de ce qu’est la santé ni des stratégies les plus efficaces pour l’atteindre.» Par Elisa Lello, sociologue. Traduit de l'italien par Silvia Guzzi.

Les temps sont durs pour la pensée critique. En Italie aujourd’hui par exemple, il est un fait acquis que quiconque émet des critiques (de quelque nature qu'elles soient) sur la lecture de la pandémie appartient à la sphère des complotistes. Il va de soi désormais aussi que ces opinions, que l’on ridiculise et que l’on criminalise, sont attribuables à un déficit de connaissances voire carrément à de la bêtise. On assiste en même temps à la résurgence d’une approche réactionnaire et classiste, selon laquelle seuls ceux qui ont fait des études universitaires ont le droit de prendre part au débat (sur les réseaux sociaux, le mantra pour évincer les opinions critiques est : « Sans indiscrétion, vous avez quoi comme diplôme ? »).

Pourtant, dans une recherche menée en Italie sur les mouvements qui se sont mobilisés contre la loi Lorenzin – qui a rendu obligatoire un plus grand nombre de vaccins pédiatriques –, il n’y a aucune trace de la prétendue attitude antiscientifique chez les parents qui émettent des doutes ou refusent les vaccins. Au contraire, les personnes interrogées (avec un niveau d’études moyen-supérieur) sont en majorité des personnes qui diversifient leurs sources d’information, qui lisent les recherches scientifiques en langue originale et qui réclament surtout plus de recherches scientifiques indépendantes. Selon Elisa Lello, sociologue et auteure de la recherche, il faut avant tout prendre conscience qu’il ne peut y avoir une vision unique de ce qu’est la santé ni des stratégies les plus efficaces pour l’atteindre. Mais il faut aussi « en finir une fois pour toutes avec le binarisme, pour le coup vraiment antiscientifique, entre positions officielles et « complotisme », où nous sommes tous perdants, que nous soyons pro-, free- ou anti-vaccins. Et ce, non parce que le complotisme n’existerait pas mais parce qu’il ne doit pas être utilisé comme une arme politique pour faire taire les dissensions… »

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En Italie, beaucoup ont cru qu’avec l’expérience de la pandémie, le scepticisme et les craintes face aux vaccins se seraient affaiblis et auraient fait place à une vague d’attente et d’espoir. Or quelque chose a coincé. Les centres de santé répartis sur tout le territoire national ont fait savoir qu’un pourcentage élevé de membres du personnel sanitaire et des établissements publics pour personnes âgées dépendantes disent ne pas vouloir se soumettre à la vaccination anti-covid, et nous apprenons par ailleurs, grâce à une enquête menée par EngageMinds HUB-Università Cattolica di Cremona, que, début décembre 2020, seuls 57 pour cent des Italiens se disaient prêts à se faire vacciner. Et pire, le nombre de nos concitoyens disposés à recevoir l’injection a diminué par rapport aux premiers mois de la pandémie et est passé, selon les données Demos, de 68 pour cent en mai 2020 à 59 pour cent en octobre, soit cinq mois plus tard [i].

On essaye d’expliquer cette peur et ce scepticisme diffus en pointant du doigt la propagation du complotisme et des approches réductionnistes/négationnistes, ainsi que certaines sources d’information alternatives accusées d’être les principales responsables de la diffusion de fake news. La recherche menée par Mapping Italian News (Università di Urbino) a effectivement calculé que, au cours de l’année 2020, les interactions liées à des contenus négationnistes ont plus que quadruplé sur les réseaux sociaux, et que l’on a vu se multiplier par six le nombre d’inscrits aux différents groupes et pages Facebook proches de ladite sphère complotiste [ii].

Mais ce qui est peut-être encore plus étonnant, c’est la réaction qui s’organise face à ce phénomène complexe que l’on nomme « complotisme ».

Pour commencer, il est un fait acquis que quiconque émet des critiques, de quelque nature qu’elles soient, par rapport à la lecture de l’urgence sanitaire en cours et aux stratégies de réponse proposées appartient à cette mouvance. Il va de soi désormais aussi que ces opinions sont attribuables à un déficit de connaissances voire carrément à de la bêtise. Les personnes qui les expriment ne disposeraient donc pas des ressources culturelles suffisantes pour comprendre la réalité et, du fait de leur ingénuité, elles tomberaient « dans le piège » de narrations éminemment fausses, risibles et dangereuses. Viendrait s’ajouter à cela, l’idée du je-m’en-fichisme, de l’égoïsme insouciant, narcissique, hédoniste de celui qui n’accepte pas les restrictions à sa liberté parce qu’il se sent, individuellement, fort et invincible et qu’il n’entend pas les accepter pour le bien des composantes fragiles de la société. À partir de là, on a vu couler beaucoup d’encre sur la dérive individualiste de notre société, et « ma bonne dame » mais quand donc les liens de solidarité et d’empathie se sont-ils rompus, quand donc sommes-nous devenus si mauvais et méchants et insensibles aux souffrances et aux fragilités des autres ?

Peut-être y a-t-il quelque élément de vérité dans tout cela. Ou, du moins, laissez-moi balayer l’équivoque selon laquelle remettre en question cette vision – ce qui est mon propos, comme vous l’aurez compris – reviendrait à affirmer que les versions « complotistes » ont raison, ou que, de manière plus générale, la « vérité » se trouve forcément tout entière d’un côté ou de l’autre.

Le fond du problème réside dans le fait que les approches que j’ai résumées plus haut s’appuient sur des « faits acquis » qui sont largement et généralement acceptés. Alors qu’en réalité nous ne savons que peu de choses de ces phénomènes. De plus, nous sommes face à un sujet très « chaud », en ce sens que l’aborder, c’est déjà s’y brûler : quiconque essaye de prendre au sérieux – seule façon pour le comprendre – le phénomène, ses composantes et les raisons de son indéniable succès mondial, est immédiatement qualifié de « complotiste ».

Or face à un phénomène d’une telle ampleur, se limiter à des griefs, à des reproches et à une indignation publique, en répétant des slogans trompeurs et sans fondement empirique, est une stratégie non pas myope mais véritablement aveugle. Une stratégie qui peut aider à se sentir dans le juste, à se sentir au chaud dans les bras de ceux qui, comme nous, se fâchent et s’indignent, et à se sentir réconfortés par l’approbation des médias mainstream et des institutions, mais qui n’aide certainement pas à faire face à la réalité. En revanche, c’est d’instruments de compréhension et d’analyse dont nous avons besoin pour nous hisser à la hauteur du défi qui s’offre à nous.

Comprendre ce qui se joue

J’ai eu l’occasion de travailler sur ces questions dans le cadre d’une recherche sur les mouvements qui se sont mobilisés contre la loi Lorenzin (n.119/2017), qui a rendu obligatoire un plus grand nombre de vaccins pédiatriques et renforcé les sanctions contre les réfractaires. J’ai ainsi pu analyser les données d’une enquête quantitative sur un échantillon d’environ cinq cent personnes parmi les participants de la plus grande manifestation nationale pour le libre-choix qui s’est tenue à Pesaro en juillet 2017. Puis, à travers une étude de cas, j’ai également recueilli des données qualitatives. De manière générale, les résultats de cette recherche[iii] et l’analyse de la littérature nationale, et surtout internationale, qui l’a accompagnée sont utiles pour comprendre plusieurs aspects de la résistance/hésitation à la vaccination, et peuvent donc représenter une base relativement solide pour essayer de sortir du flou et faire quelques pas vers la compréhension de ce qui se joue.

Tout d’abord, un résultat commun aux nombreuses recherches qui ont porté sur ce sujet concerne la condition socio-économique moyenne-élevée et surtout le niveau d’études : les parents qui ont une attitude d’hésitation ou de refus face aux vaccins (VHR, Vaccine Hesitancy/Refusal[iv]) ont fait des études d’un niveau nettement plus élevé que la moyenne de la population, à tel point que certains auteurs parlent même de familles en situation de « privilège » socio-culturel[v]. L’échantillon de mon enquête révèle une composition socio-professionnelle mixte avec une prédominance des classes moyennes ; on y compte 43,9 pour cent de personnes ayant un diplôme universitaire ou plus élevé, et un pourcentage à peu près pareil (43,6 pour cent) de personnes avec un diplôme d’enseignement supérieur alors que, dans la population italienne de plus de quinze ans, le nombre de ceux qui ont un diplôme universitaire ne dépasse pas 14 pour cent, et de ceux avec un diplôme d’enseignement supérieur, 30 pour cent (données ISTAT pour 2017).

Il s’agit là d’un fait important parce qu’il nous éloigne, d’une part, des diagnostics qui identifient ces protestations à la rage populiste produite par des situations d’exclusion sociale et, d’autre part, de l’interprétation selon laquelle l’attitude VHR serait attribuable à un déficit de connaissances et à un manque de compréhension de la méthode scientifique.

Autrement dit, ce n’est pas le déficit de connaissances qui est à l’origine du scepticisme et des résistances à l’égard des vaccins.

Certains observateurs, après avoir passé en revue la « stricte fermeture cognitive », les « tendances paranoïaques » et la « mentalité dogmatique et tribale » de ceux qui critiquent les vaccins (quoique souvent ce ne sont pas les vaccins en tant que tels qui font l’objet des critiques mais certains points précis de la loi et des politiques vaccinales), cherchent une autre voie possible pour échapper au soi-disant paradoxe selon lequel ces critiques sont formulées par des personnes plus instruites que la moyenne mais en recourant à des explications complexes qui s’inspirent de la théorie de la rationalité limitée de Kahneman[vi], pour qui l’abondance d’informations ne produit pas forcément les meilleurs choix[vii]. S’ajoute à cela l’idée que puisque les plus instruits passent en moyenne plus de temps à chercher des informations, ils risquent davantage de tomber sur des nouvelles qui ne sont pas fiables. Or il s’agit là d’hypothèses et d’allégations qui continuent à ne pas expliquer pourquoi les personnes justement avec le plus grand bagage culturel devraient être les plus ingénues, voire même la cible par excellence de la désinformation, ni pourquoi elles seraient davantage prédisposées à une pensée fermée, dogmatique et paranoïaque.

D’autant que la recherche que j’ai menée, ici aussi en résonance avec plusieurs autres enquêtes internationales, ne relève aucune attitude antiscientifique chez les parents VHR. Au contraire, les personnes interrogées, fortes d’un bagage culturel plutôt important, sont des personnes qui se sont informées en multipliant leurs sources, en confrontant les opinions discordantes, en consultant des recherches scientifiques directement en langue originale ; des citoyens et des citoyennes bien conscient.e.s du piège des fake news, face auxquelles ils/elles font preuve toutefois aussi d’une vision critique et attentive aux rapports de pouvoir qui sous-tendent leur définition. Et surtout, ces personnes manifestent une confiance unanime dans la science et réclament plus de recherches scientifiques indépendantes : à leurs yeux, la science est précisément l’acteur-clé à convoquer pour résoudre la controverse. Le problème viendrait plutôt de la demande d’ouverture de la « boîte noire », une forte demande de transparence sur les conditionnements de nature politique et économique qui sont à l’œuvre dans les activités de régulation voire dans le choix des lignes d’enquête. Comme la philosophe Maya Goldenberg[viii] l’a écrit, les protestations et les hésitations n’ont rien à voir avec l’antiscience : elles sont plutôt l’expression d’une demande de participation à la définition de l’agenda de recherche.

La science est-elle démocratique ?

Ces deux résultats, à eux seuls, font s’écrouler le château de cartes que les médias italiens ont construit autour de ce sujet.

On n’a cessé de nous répéter pendant des années que le problème venait de la « méfiance atavique des Italiens à l’égard de la science » : on était clairement à côté de la plaque. Mais, à bien y réfléchir, l’hypothèse qui veut que le déficit de connaissances soit à la base des VHR sous-tend également le fameux mantra selon lequel « la science n’est pas démocratique », autrement dit la conviction que les hommes et les femmes de science ne peuvent pas « s’abaisser » pour débattre avec ceux qui, n’ayant pas les compétences, critiqueraient sans savoir.

La communication institutionnelle s’est discrètement réemparée de modèles de relation entre science et société que la communauté scientifique avait dépassés depuis bien longtemps : un grand saut en arrière, jusqu’à l’époque du « rapport Bodmer » (de 1985) et de sa vision paternaliste du public, qu’il considérait ignare, incapable de comprendre les bénéfices de la science et surtout incapable d’exprimer le moindre point de vue digne d’être entendu et, encore moins, d’être pris en considération. Or le débat scientifique s’est nettement éloigné de cette conception et d’autres modèles ont été élaborés depuis. Par exemple, le PES (Public Engagement with Science) – qui est aujourd’hui soutenu par d’importantes institutions scientifiques et par des organismes internationaux[ix], et qui donne pour acquis désormais que critiques et résistances n’ont pas grand-chose à voir avec les prétendus comportements antiscientifiques et que le public est non seulement compétent mais aussi porteur d’intérêts et de points de vue qui ne peuvent pas être mis de côté – encourage la création de parcours et d’instruments pour un débat paritaire entre les scientifiques et le grand public, convaincu que les deux interlocuteurs peuvent en tirer profit.

Aujourd’hui, nous sommes face à la vague régressive et autoritaire des vraies fake news qui ont été répandues.

De surcroît, les stratégies de communication, conçues à partir d’hypothèses erronées, se sont avérées largement inefficaces et n’ont pas atteint leur cible.

Pire encore, la mise au ban des critiques en les ridiculisant (et en les criminalisant), l’adoption de mesures contraignantes et le renforcement des sanctions ont exacerbé le sentiment d’exclusion et la perte de confiance dans les institutions, et ont levé des murs d’incommunicabilité au sein de la société entre les deux groupes, incitant l’un et l’autre à radicaliser leurs positions[x]. On a coutume d’attribuer la responsabilité de ce genre de phénomènes aux réseaux sociaux et aux algorithmes qui ont tendance à créer des « bulles » dans lesquelles les individus retrouvent systématiquement des contenus qui viennent confirmer leurs propres convictions[xi]. Ce qui est probablement vrai mais, peut-être conviendrait-il, avant de convoquer les mécanismes du fonctionnement d’internet, de se demander dans quelle mesure les stratégies de la communication institutionnelle sont à l’origine, en amont, de ces processus. Les mécanismes du fonctionnement d’internet ne faisant alors, tout au plus, que les consolider.

Sans indiscrétion, vous avez quoi comme diplôme ?

À la lumière de ces réflexions, les aventures journalistiques destinées à susciter l’indignation face à la radicalisation des prétendus « anti-vax » sont un exemple de journalisme de mauvaise qualité et superficiel, incapable de promouvoir le moindre raisonnement sur les dynamiques qui ont poussé non pas un des deux groupes mais tous les deux à se refermer, chacun sur ses propres vérités, dès lors que le terrain du débat était devenu – par une volonté d’en haut – impraticable.

Mais il y a plus. Parmi les fruits (empoisonnés) du mantra « la science n’est pas démocratique », il y en a un qui a désormais envahi l’opinion publique : la conviction qu’on ne peut exprimer de point de vue sur un sujet à moins d’avoir (au minimum) un diplôme universitaire et, de surcroît, dans une discipline proche du sujet en question. Dans les discussions qu’il m’est arrivé de suivre sur les réseaux sociaux, surtout sur des thématiques de santé, j’ai pu voir qu’il y a toujours quelqu’un pour essayer de faire taire les opinions divergentes ou même vaguement critiques – y compris quand elles sont respectueuses, argumentées et appropriées – en posant la petite question rituelle : « Sans indiscrétion, vous avez quoi comme diplôme ? »

De manière presque acritique, nous avons accueilli une idée non seulement réactionnaire et classiste, qui voudrait que pour exercer ses droits de citoyenneté et de participation, il faudrait être détenteur d’un diplôme universitaire – véritable privilège dans un pays à mobilité sociale réduite comme l’Italie – mais qui, de surcroît, s’appuie sur des présupposés que la recherche scientifique a reniés depuis des décennies.

Or la recherche que j’ai menée nous dit tout autre chose. Elle montre que les « complotistes » qui partent en quête d’informations sur des chaînes « complotistes », comme ça, par parti pris, ça n’existe pas. Il existe en revanche des personnes tout à fait normales qui, pour différentes raisons, veulent approfondir certaines questions technoscientifiques qui ont de fait une incidence sur leur vie et qui ne trouvent pas de couverture adéquate, approfondie et pluraliste dans les journaux ou à la télévision. C’est la raison pour laquelle elles cherchent ailleurs[xii]. Du reste, l’opposition entre les deux binômes, vérité et sources mainstream d’un côté contre fake news et internet de l’autre, est elle aussi à remettre en question : certaines recherches ont montré comment, notamment sur la question des vaccins, le web a fourni des informations plus correctes et précises d’un point de vue scientifique à comparer aux chaînes traditionnelles qui n’ont donné voix qu’aux positions péremptoirement rassurantes sans apporter de réponses aux doutes et aux questions des citoyens[xiii].

Il est intéressant de citer ici Maya Goldenberg[xiv] qui fait remarquer que l’information institutionnelle sur les vaccins est considérée par les parents VHR comme étant trop imprécise car, si elle se focalise sur la faible probabilité d’effets négatifs graves pour la population dans son ensemble, elle ne dit rien des variables subjectives susceptibles d’augmenter les risques, qui sont au cœur des inquiétudes des parents. En demandant à ce que ce filon de recherche soit investi, les mouvements free-vax avancent une demande de participation, qui n’a rien à voir avec l’attitude antiscientifique. Il en va de même quand ils demandent des études comparées, chez les enfants ayant reçu les vaccins officiels et chez les enfants non vaccinés, sur l’état de santé général et les probabilités de développer différents types de pathologies à moyen-long terme, ou encore quand ils demandent que les résultats de certaines recherches dans ce sens soient pris en considération[xv].

Tant que la question ne concernait « que » les enfants, il a été possible, quoique délétère à tout point de vue, de faire passer ces demandes légitimes de participation – qui dans le fond ne concernaient qu’une minorité – pour des comportements antiscientifiques. Maintenant que la vaccination contre le covid-19 concerne l’ensemble de la population et qu’en plus, face aux nouvelles technologies et à la réduction de la durée de l’expérimentation, on voit s’élever davantage de voix contraires y compris parmi les experts, il est impensable de suivre la même stratégie.

Il n’existe pas de vision unique de ce qu’est la santé

Pour endiguer le complotisme, il faut qu’un débat ouvert, approfondi et pluraliste ait lieu au sein des institutions et des moyens de communication de masse, faute de quoi les personnes continueront à chercher des informations ailleurs. À force de taper sur les « complotistes », on finit par pousser encore plus les gens vers la galaxie de la « désinformation » que l’on prétend, en théorie, vouloir combattre. Il est également important de reconnaître, au-delà des dynamiques de communication et d’information, les mutations structurelles à partir desquelles le scepticisme et les positions contraires prennent forme. En effet, « prendre au sérieux » les free-vax nous apprend beaucoup de choses sur notre société et sur notre rapport à la médecine.

Dans ma recherche sur les mouvements free-vax, je soutiens l’idée qu’il faut abandonner les catégories de la déviance et du populisme et arriver à reconnaître une rationalité dans leur action. Celle-ci est à mettre en relation avec l’émergence du conflit de nature épistémique autour des notions de santé, de maladie et de médecine. C’est à partir de là que se formule la question complexe, qu’on aurait tort de banaliser, du lien entre les VHR et la familiarité avec les traditions médicales alternatives et holistiques. En résumé, il faut prendre conscience du fait qu’il n’existe pas de vision unique de ce qu’est la santé ni des stratégies les plus efficaces pour l’atteindre. Certaines épistémologies, concurrentes par rapport à la médecine biochimique occidentale, se fondent sur une idée différente de l’organisme et, à un niveau plus large, sur une idée différente de la relation entre l’homme, l’environnement et la société ; par conséquent, elles poursuivent un idéal de santé qui est autre et qui est essentiellement basé sur la prévention primaire, l’alimentation, les styles de vie, mais aussi sur la réalisation de soi, la socialité et la spiritualité. Parmi les parents VHR que j’ai interrogés, s’ils ne bénéficient effectivement pas tous de traitements alternatifs, ils partagent presque tous une approche critique – plus ou moins marquée – sur certains aspects de la médecine conventionnelle qu’ils considèrent dégénératifs : l’abus de médicaments pour compenser les erreurs dans le style de vie, l’expropriation des connaissances personnelles et des savoirs diffus sur la manière de rester en bonne santé, la conception mécaniciste et matérialiste de l’homme, l’excessive spécialisation et la concentration sur les symptômes plutôt que sur les causes, le manque d’attention pour les relations entre la partie et le tout, la dépersonnalisation de la relation médecin-patient, pour n’en citer que quelques-uns.

Dans ce sens, la délégitimation et l’exclusion (le « complotisme » utilisé comme arme politique) de points de vue critiques peuvent être interprétées comme la tentative de trouver une issue apparemment (et apparemment seulement) rapide et résolutive face à des problèmes et des « nœuds irrésolus » d’un processus de réforme de la biomédecine, invoqué depuis de nombreuses années mais encore inexistant, qui sont les fruits de la difficile coexistence entre la médecine biochimique occidentale et le post-modernisme[xvi].

Une solution qui se limite pour l’essentiel à éluder la question, et qui s’engage sur une voie régressive (fermeture du débat avant même de l’avoir engagé, avec une délégitimation de la critique) au lieu de choisir une vision progressive qui aurait pu se développer le long d’un parcours ouvert, plus difficile certes, mais ambitieux et tourné vers l’avenir, qui eût été capable d’intégrer les critiques et la demande de participation.

Le résultat est un autoritarisme dépourvu de toute autorité morale, qui laisse voir aujourd’hui la fragilité des pieds d’argile sur lesquels il repose.

Aujourd’hui, face aussi à l’absence de transparence dans les contrats avec les sociétés pharmaceutiques pour les vaccins anti-covid et à l’incohérence de certains choix dans la gestion de la pandémie, il est plus que jamais nécessaire d’inverser avec force la tendance.

Nous devons en finir une fois pour toutes avec le binarisme, pour le coup véritablement antiscientifique, entre positions officielles et « complotisme », où nous sommes tous perdants, que nous soyons pro-, free- ou anti-vaccins. Et ce, non parce que le complotisme n’existerait pas mais parce qu’il ne doit pas être utilisé comme une arme politique pour faire taire les dissensions. Il est temps d’avoir le courage de traiter les citoyens enfin en adultes - en exigeant un débat réellement pluraliste, approfondi et exhaustif sur les médias - et de les impliquer dans des parcours participatifs et ouverts qui permettraient d’obtenir un consensus sur l’acceptabilité des thèses et qui, à travers cette participation, contribueraient à relégitimer les institutions.

 

 

*Elisa Lello est professeur de Sociologie politique à l’Università di Urbino Carlo Bo. Elle s’intéresse à l’évolution des démocraties et du populisme, aux formes émergentes de participation et de protestation, à la physionomie des nouvelles générations et leur rapport à la politique.

Le présent article a été traduit par Silvia Guzzi et a paru en italien sur Comune-info le 26 février 2021.

Pour une présentation plus complète des résultats de la recherche d’Elisa Lello, voir en italien « Populismo anti-scientifico o nodi irrisolti della biomedicina? Prospettive a confronto intorno al movimento free vax » dans le numéro 3/2020 de la revue Rassegna Italiana di Sociologia. Sur le thème du complotisme, voir en italien aussi, l’entretien d'Elisa Lello et Erica Lagalisse, « Teorie della cospirazione e critica sociale. Come il complottismo prospera, non sempre a torto, sulle bugie delle élite”, dans le numéro 20 (janvier 2021) de la revue Malamente.

 

 

[i] Demos & pi. Atlante politico n. 90, octobre 2020, http://www.demos.it/a01775.php

[ii] Cfr. Giacomo Salvini, La seconda pandemia: il boom negazionista, in “Il Fatto Quotidiano”, 21/11/2020.

[iii] Cfr. Elisa Lello, Populismo anti-scientifico o nodi irrisolti della biomedicina? Prospettive a confronto intorno al movimento free vax, Rassegna Italiana di Sociologia, n. 3/2020, pp. 479-507.

[iv] Selon les critères et la terminologie de Attwell, K., Smith, D.T. (2017) Parenting as politics: social identity theory and vaccine hesitant communities, in «International Journal of Health Governance», 22, 3, pp. 183-98.

[v] Par exemple: Gesser-Edelsburg, A., Shir-Raz, Y., Green, M.S. (2016) Why do parents who usually vaccinate their children hesitate or refuse? General good vs. individual risk, in «Journal of Risk Research», 19, 4, pp. 405-24; Smith, P.J., Chu, S.Y., Barker, L.E. (2004) Children who have received no vaccines: who are they and where do they live?, in «Pediatrics», 114, 1, pp. 187-95.; Wei, F., Mullooly, J.P., Goodman, M., McCarty, M.C., Hanson, A.M., Crane, B., Nordin, J.D. (2009) Identification and characteristics of vaccine refusers, in «BMC Pediatrics», 9, 18, pp. 1-9.; Anello, P., Cestari, L., Baldovin, T., Simonato, L., Frasca, G., Caranci, N., Pascucci, M.G., Valent, F., Canova, C. (2017) Socioeconomic factors influencing childhood vaccination in two northern Italian regions, in «Vaccine», 35, 36, pp. 4673-80; Grignolio, A. (2016) Chi ha paura dei vaccini?, Turin, Codice Edizioni; Reich, J.A. (2014) Neoliberal Mothering and Vaccine Refusal: Imagined Gated Communities and the Privilege of Choice, in «Gender and Society»,28, pp. 679-704.

[vi] Kahneman, D. (2012) Pensieri lenti e veloci, Milan, Mondadori.

[vii] Cfr. Grignolio (2016), cit.

[viii] Goldenberg, M. (2016) Public Misunderstanding of Science? Reframing the Problem of Vaccine Hesitancy, in «Perspectives on Science», 24, 5, pp. 552-81.

[ix] Coniglione, F., eds. (2010) Through the Mirrors of Science. New Challenges for Knowledge-based Societies, Ontos Verlag, Heusenstamm.

[x] Cfr. Nyhan, B., Reifler, J., Richey, S. e Freed, G.L. (2014) Effective messages in vaccine promotion: a randomized trial, in «Pediatrics», 133, 4, 835-42; Atwell et Smith (2017) cit.

[xi] Pariser, E. (2011) The Filter Bubble: What The Internet Is Hiding From You, New York: The Penguin Press.

[xii] Comme indiqué aussi dans Quintero Johnson, J., Sionean, C., Scott, A.M. (2011) Exploring the presentation of news information about the HPV vaccine: a content analysis of a representative sample of US newspaper articles, in «Health Communication », 26, 6, pp. 491-501.

[xiii] Bodemer, N., Müller, S.M., Okan, Y., Garcia-Retamero, R., Neumeyer-Gromen, A. (2012) Do the media provide transparent health information? A cross-cultural comparison of public information about the HPV vaccine, in «Vaccine», 30, 25, pp. 3747-56.

[xiv] 2016, cit.

[xv] Cfr. Lyons-Weiler, J., Thomas, P. (2020) Relative Incidence of Office Visits and Cumulative Rates of Billed Diagnoses Along the Axis of Vaccination, in «International Journal of Environmental Research and Public Health» 22;17(22):8674, e Hooker, B.S., Miller, N.Z. (2020) Analysis of health outcomes in vaccinated and unvaccinated children: Developmental delays, asthma, ear infections and gastrointestinal disorders, in «SAGE Open Medicine», 27;8:2050312120925344.

[xvi] Cfr. Cavicchi, I. (2010) Medicina e società: snodi cruciali, Bari, Dedalo.

 

 

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