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Billet de blog 8 mai 2020

Italie: plaidoyer pour un deuil public

Toute atteinte à la dignité de la mort entrave la mémoire collective et mine les fondements du vivre-ensemble citoyen. Quand l’urgence première sera passée, il faudra que l’Italie consacre une journée à la mémoire des victimes du coronavirus afin d’aider ceux qui restent à élaborer ce deuil aujourd’hui spectral. Par Donatella Di Cesare, philosophe.

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En Italie, dans la nuit du 18 mars, un homme filme depuis son balcon les images d’un long convoi de véhicules militaires : chargés des cercueils des victimes du Covid-19, les camions quittent le cimetière de Bergame pour les acheminer vers d’autres villes. Le crématorium de Bergame n’arrive plus à écouler les corps devenus trop nombreux. Cette vidéo provoque un traumatisme profond au sein de la population. On croirait ces images sorties des limbes d’un passé de guerre, une blessure jamais refermée. Et ce sont les images d’un droit nié : le rite de l’adieu.

Ces cortèges lugubres, qui avancent sous escorte, se multiplient sur les autoroutes, les périphériques et les routes secondaires. Les morts ne doivent pas déranger la ville des vivants. Mais sous les bâches mimétiques, il y a le marchand de tabac, la maîtresse d’école retraitée, le curé des pauvres, l’agent de police, l’épicier, la voisine du troisième étage, deux époux morts ensemble. Ce sont de petites-grandes histoires de province, anéanties d’un seul coup par une Histoire qui a récemment pris une tournure apocalyptique. Comme si soudain tout prenait fin.

« Le nombre des décès d’aujourd’hui – annonce-t-on dans un jargon froid – n’est pas tellement élevé. » Or les victimes se comptent par centaines. Et derrière ces chiffres, ces courbes, ces schémas, c’est une génération entière qui est effacée, celle qui a construit l’Italie de l’après-guerre. Ce sont les personnes âgées fauchées par le virus dans les maisons de retraite, ces grands espaces vides où l’on parque la vieillesse, les plus abandonnées et, comme toujours, les plus pauvres. Ces personnes sont mortes dans une solitude différente de celle qui accompagne les derniers moments. Le virus isole dès avant la mort. On lutte pour respirer entubés, reliés à des machines. Sans famille, sans amis auprès de soi. Sans le moindre geste, ni quoi que ce soit qui ressemble à un adieu.

Dans la culture hygiénisante actuelle, la mort doit être nettoyée, désinfectée, stérilisée. C’est pourquoi elle est refoulée dans les coulisses de la scène publique. Le fait qu’elle soit provoquée par un virus inconnu rend tout cela encore plus criant. Les fosses communes que des drones découvrent çà et là, comme à Hart Island, l’île-cimetière de New York, en sont la preuve. La modalité adoptée pour la sépulture, farouchement aseptique, impitoyablement expéditive, fait horreur. L’épuration de la ville vidée de la mort inquiète. Mais si les morts disparaissent et si les corps sont traités comme des déchets contaminants, alors la ville devient une nécropole, un espace aseptique et stérile de mort.

Nous ne pouvons pas accepter que la distanciation entraîne un confinement sommaire des victimes. C’est un sujet dont on ne parle pas encore, parce que le choc est profond et la perte, énorme. Mais bien vite il va falloir que l’on organise en Italie un rite public qui permette à la communauté blessée de se rassembler et qui l’aide à élaborer ce deuil, aujourd’hui spectral.

Notre histoire récente nous apprend que toute offense faite à la dignité de la mort mine la communauté entière, empêche le travail de deuil et inhibe la mémoire. L’impossibilité d’élaborer le passé suspend le présent, condamne l’avenir. Les gestes d’adieu et les rites collectifs de la perte sont donc indispensables. Car si la mort est irréversible, elle ne s’achève cependant pas dans la négativité. Même les non-croyants considèrent le rachat de la mort de l’autre comme un devoir.

Celui qui survit est appelé à répondre, il a une responsabilité qui va au-delà du sentiment de culpabilité qui le tourmente, au-delà de l’obligation au respect. Avec la mort de l’autre, c’est aussi son monde unique, irremplaçable, qui prend fin – un monde qui était aussi un peu le mien, qui était aussi un peu le nôtre. Celui qui reste est plus seul, mais aussi plus pauvre de monde.

La promesse du deuil est d’emporter avec soi l’autre et le monde de l’autre. Nos vieux s’en sont allés et, avec eux, notre monde et notre mémoire. L’Italie ne sera plus celle d’avant. Et elle sera pire si nous ne les pleurons pas vite ensemble.

Des camions de l’armée à Bergame (Italie) transportant les cercueils que le cimetière de la ville ne peut plus contenir.

Ce billet est paru en italien dans le journal L’Espresso du 20 avril 2020, et en français dans Le Soir (03.05.20) et lundimatin (01.05.20). Traduction française par Silvia Guzzi.

Donatella Di Cesare, philosophe, essayiste, éditorialiste, professeur de Philosophie théorétique à l’Université La Sapienza de Rome. Parmi ses essais les plus récents, on citera Sulla vocazione politica della filosofia (2018), Stranieri residenti (2017), Tortura (2016), Heidegger e gli ebrei. I quaderni neri (2014) publiés chez Bollati&Boringhieri ; Terrore e modernità (2017) et Marrani (2018) publiés chez Einaudi. Ses publications sont traduites en français, anglais, allemand, espagnol, danois, croate, polonais, finlandais, norvégien, turc, chinois. Elle fait partie du Comité scientifique de l’Internationale Wittgenstein-Gesellschaft et des « Wittgenstein-Studien ». De 2011 à 2015, elle a été vice-présidente de la Martin Heidegger-Gesellschaft dont elle a démissionné le 3 mars 2015. Elle a co-dirigé la collection « Heidegger-Forum » de Klostermann jusqu’en 2016 et elle a été membre du Comité scientifique du « Jahrbuch für philosophische Hermeneutik ». Depuis 2015, elle est membre du Comité scientifique du Musée de la Shoah. Elle fait partie du comité scientifique du « Philosophisches Jahrbuch ». Elle dirige la collection « Filosofia per il XXI secolo » chez Mimesis. Elle a contribué à plusieurs programmes culturels pour la RAI. Elle collabore avec L’Espresso, Il Fatto Quotidiano, Il Manifesto, Jacobin et d’autres revues italiennes et internationales. Elle a vécu sous escorte à cause de menaces venant de groupes fascistes et néonazis, de mars 2015 à juillet 2018, date à laquelle cette protection a été révoquée sans justification. Quelques distinctions : Prix « Cultura ebraica » 2015 de l’Union des communautés juives italiennes ; Laurea honoris causa en Utopie de l’Università del Bene Comune 2018 conjointement à Domenico Lucano, le maire de Riace (Italie) ; Prix Pozzale pour les essais 2018 ; Prix Sila – économie et société 2018.

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