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Billet de blog 11 juin 2020

Méditerranée. Abandon en mer et indifférence collective

de Fulvio Vassallo Paleologo, avocat.

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1. Une nouvelle tragédie de l’indifférence et dans l’indifférence générale vient d’avoir lieu sur la route de l’exil entre la Tunisie et la Sicile, avec des dizaines de morts et de disparus, sans que personne n’intervienne pour porter secours à temps à celles et ceux qui cherchaient le salut et n’ont trouvé que la mort. Une énième tragédie annoncée qui vient s’ajouter à toutes celles qui se sont produites ces dernières années. Mais ce n’est pas ça qui crée l’alarme chez les Italiens. Les inquiétudes, exploitées par une nouvelle vague de spéculation politique, viennent des alarmes lancées par les services secrets selon lesquels 20 000 personnes seraient prêtes à fuir la Libye – un chiffre insignifiant pour un pays aussi grand que l’Italie, et en tout cas pour l’Union européenne. Ces personnes restent pendant des mois, voire des années, entre les mains des trafiquants et des milices gouvernementales complices des gangs qui recourent à la torture comme moyen d’extorsion. Parce qu’en Libye les migrants sont des proies faciles pour les bandes de criminels que le gouvernement d’Al-Sarraj n’arrive pas à maîtriser.

Pour les autres personnes enfermées dans les centres « gouvernementaux », l’esclavage se transforme en service militaire obligatoire. Et si Malte ou l’Italie facilitent le travail d’interception des vedettes de surveillance libyennes, les trafiquants choisissent d’autres points de départ en Tunisie. Il faut aussi savoir qu’à cause de la guerre civile en Libye, les trafiquants n’embarquent plus les migrants subsahariens à Garabouli, Zawia ou Zuwara mais qu’ils le font désormais à partir de plusieurs ports tunisiens. Il n’existe aucune voie légale pour fuir la Libye lacérée par la guerre civile et toutes les propositions d’évacuation humanitaire ont été refusées. En Tunisie, en plus, un réseau criminel de traite des femmes ivoiriennes destinées aux marchés de la prostitution en Europe s’est établi et consolidé. Dans la dernière tragédie qui vient de se produire au large du banc de Kerkennah en Tunisie, la plupart des victimes sont précisément des femmes ivoiriennes.

Ce récent déplacement des organisations criminelles, qui restent – disons-le – la seule option possible pour quitter la Libye, est sans aucun doute une conséquence de la politique des refoulements collectifs illégaux pratiquée par Malte, avec le soutien tacite des autorités italiennes et de Frontex. Une politique qui viole ouvertement le droit international et les droits humains et qui, sous les accusations de la part des agences internationales et des organisations non gouvernementales, s’est traduite désormais en un accord formel entre le Premier Ministre maltais Abela et le dirigeant libyen Al-Serraj.

Le 9 juin dernier, des centaines de migrants ont été interceptés dans les eaux internationales par les vedettes de surveillance (que l’Italie a données au gouvernement libyen et auxquelles elle fournit son assistance) et ont été reconduits à Tripoli où leur destin est déjà écrit. Les appels et les dénonciations de l’OIM et de l’UNHCR ne sont plus entendus. Même les Nations Unies n’arrivent pas à obtenir des États qu’ils respectent le droit international. Mais pour l’Union européenne et pour le Gouvernement italien tout cela est sans importance. Au contraire, il s’agirait d’aller plus loin, en brandissant encore une fois le spectre du terrorisme et en prétendant agir au nom de la « lutte contre le trafic des êtres humains ». Et contre les ONG qui s’obstinent à secourir les naufragés dans les eaux internationales.

Dans l’émission « Radio anch’io » à la radio nationale italienne, le 10 juin, Massimiliano Romeo, chef du groupe du parti de la Lega au Sénat, incitait le Gouvernement italien à conclure un accord, comme celui récemment siglé par Malte, avec Tripoli, en oubliant que les accords bilatéraux qui contreviennent au droit international en vigueur sont nuls et que l’Italie a déjà été condamnée en 2012 par la Cour européenne des droits de l’Homme pour les refoulements collectifs en Libye décidés en 2009 par Roberto Maroni, alors Ministre de l’Intérieur. Campée sur des positions encore plus drastiques, Giorgia Meloni, qui continue à grimper dans les sondages électoraux, soutient des choix qui sont sans conteste des violations tout aussi graves du droit international, comme la « fermeture des ports », pourtant déjà adoptée par le Gouvernement italien dans le règlement administratif du 7 avril dernier. Une mesure que les juges du Tribunal administratif régional du Latium n’ont pas jugé devoir suspendre, sans même avoir examiné les règles du droit international qui y sont violées. Ces choix judiciaires, s’ils sont confirmés dans l’arrêt définitif attendu en juillet, mettent en péril la vie des migrants en mer et l’état de droit en Italie. Suivant l’exemple de l’Italie, l’Allemagne tente elle aussi de bloquer les bateaux humanitaires par des règlements administratifs qui offriront bientôt de nouveaux prétextes pour criminaliser les activités de secours des ONG.

2. À l’échelle nationale, les partis souverainistes dictent l’agenda en matière d’immigration et d’asile, même quand ils ne sont pas au gouvernement, comme c’est le cas en Italie, et l’Union européenne, quant à elle, insiste sur les politiques d’externalisation et relance la proposition des « plateformes de débarquement » en Libye et en Tunisie, qui avait été d’abord écartée, donnant ainsi une assise juridique aux pratiques de refoulement collectif qui sont soutenues depuis longtemps aussi par la présence aérienne de l’opération Frontex, encore opérationnelle dans la Méditerranée centrale.

Le Protocole d’entente de 2017 entre l’Italie et la Libye et les décrets-sécurité de Matteo Salvini restent en vigueur et sont même endurcis par le Décret interministériel du 7 avril 2020 qui déclare que les ports italiens ne sont « pas sûrs » car les migrants sont susceptibles de mettre en danger la stabilité du système sanitaire national. À présent on rouvre les frontières italiennes aux personnes en provenance de tous les pays du monde, aucun migrant secouru en mer n’a été détecté positif au Covid-19, mais ce décret, qui n’a même pas été publié dans la Gazette Officielle, reste en place. Et on empêche les bateaux humanitaires Alan Kurdi et Aita Mari de sortir du port de Palerme, avec des chicaneries bureaucratiques en alléguant des « irrégularités techniques et opérationnelles », alors que ces bateaux pourraient sauver des vies en haute mer, ou encore, on se prépare à leur appliquer une sanction dès qu’ils ramèneront des naufragés à terre. On ne veut pas que les migrants qui fuient la Libye soient secourus dans les eaux internationales parce qu’on s’imagine pouvoir réduire ainsi les « débarquements » en Italie et, pour cette même raison, on a supprimé la présence navale et aérienne des garde-côtes italiens qui intervenaient jusqu’ici dans la Méditerranée centrale, bien au-delà des eaux territoriales italiennes. Mais les gouvernements et les appareils de l’État ne sont pas les seuls à laisser mourir par abandon.

Les personnes qui ferment les yeux devant les naufrages en mer et qui votent pour des partis qui permettent les refoulements collectifs illégaux basés sur les accords avec la Libye – un pays en proie à la guerre civile, et sans unité étatique – sont toutes complices. Aujourd’hui, ce n’est plus une question de désinformation ou d’indifférence mais il s’agit d’une concorde lucide et consciente autour de ces politiques. Des politiques qui prônent non seulement les refoulements vers des pays où on risque la torture ou d’autres traitements inhumains ou dégradants, mais aussi l’abandon dans les eaux internationales, dès lors qu’une zone SAR « libyenne » a été reconnue et que l’Italie continue à garantir une assistance et un soutien opérationnel aux soi-disant garde-côtes « libyens ».

Nous sommes entourés, en Italie, et en Europe, de personnes qui partagent ces politiques de mort et les gouvernants continuent à nous dire d’espérer une « reprise ». Nous sommes une société condamnée à l’autodestruction, le virus de l’égoïsme et de la peur de l’autre a déjà englouti nos consciences. Il est inutile d’attendre des solutions qui ne viendront pas de l’Union européenne. Sans un respect du droit international et de la Constitution italienne, qui prévoit le droit d’asile et reconnaît la valeur supérieure des Conventions internationales qui instaurent le devoir de secours en mer, et sans l’interdiction des accords avec des pays qui ne respectent pas les droits humains, il n’y a pas d’avenir, ni pour l’Italie, ni pour l’Europe. Il n’y a qu’un horizon de guerre. Une guerre qui pourrait s’étendre à partir des frontières méridionales de la Méditerranée et impliquer tous les États qui traitent avec les pays tiers d’Afrique du Nord dans le seul but de refouler, et si possible aussi faire du trafic de pétrole et vendre des armes. Des activités qui sont jugées moins répréhensibles que les secours en mer. Et on se passerait aisément de la rhétorique « à la mode Casellati » (ndt : Présidente du Sénat italien) sur l’opération européenne IRINI guidée par l’Italie, qui est supposée mettre un terme au trafic d’armes vers la Libye et en même temps lutter contre le commerce illicite de pétrole florissant que la Libye développe à travers Malte et l’Italie.

Migrants: naufrage Tunisie, récupérés 24 cadavres, 19 femmes, un homme, deux enfants (ANSAMED)

Kerkennah – Naufrage : Découverte de 2 nouveaux corps de migrantes

Fulvio Vassallo Paleologo est avocat et fait partie de la Clinica legale per i diritti umani (CLEDU) du Département de Droit de l’université de Palerme. Il participe activement à la défense des migrants et des demandeurs d’asile et collabore avec plusieurs organisations non gouvernementales. Il fait partie du réseau européen d’assistance, de recherche et d’information Migreurop. Il est membre de la campagne LasciateCIEntrare.

Cet article a paru en italien le 10 juin 2020 sur le site de l’ADIF et sur le site de Comune-info. Traduit par Silvia Guzzi.

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