La déchéance de nationalité pour lutter contre le terrorisme, vraiment ?

La déchéance de nationalité ne lutte pas contre le terrorisme, elle propage la division, jette la suspicion sur les binationaux et crée des catégories de Français kleenex.

Ce billet a été publié une première fois le 18 novembre dernier sur un autre de mes blogs en réaction aux déclarations de François Hollande devant le Congrès du Parlement.

 

Devant le Congrès réuni à Versailles lundi (16 novembre 2015), François Hollande le clame :

« Nous devons pouvoir déchoir de la nationalité française un individu condamné pour atteinte aux intérêts de la nation ou pour acte terroriste, même s’il est né français, dès lors qu’il a une autre nationalité ».

Au-delà de l’efficacité plus que douteuse concrètement d’une telle mesure dont une version light existe déjà[1], le message est avant tout affichage politique. Et que nous dit-il ?

Que les terroristes ont d’ores et déjà remporté une bataille. Un Président de la République porté par la gauche au pouvoir nous appelle à nous ranger en union sacrée derrière une mesure qui propose de lier, toujours plus, le traitement pénal aux origines de l’individu et aux modalités de son acquisition de la nationalité française. Qui renforce des catégories de traitement différencié entre français. Qui trie entre ceux qu’on peut déchoir de la nationalité française et les autres. Qui réaffirme l’idée qu’un binational n’est pas un Français à part entière mais toujours potentiellement un étranger.

Les mêmes qui, alors que le pays dans sa grande majorité essaie de ne pas vaciller dans la terreur, prétendent faire de la République la vigie de la résistance tentent de nous entraîner[2] à abattre son esprit même (quand déjà, la pratique, est plus que défaillante) en attaquant l’article premier de sa constitution : «La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. »[3]

Nous scinder sur les bases d’une pureté identitaire fantasmée, l’extrême-droite et les terroristes en rêvent, un Président socialiste le fait. Cette justice d’exception n’a qu’une fonction, ajouter à la sanction pénale de l’état de droit, la possibilité de séparer, d’expulser, de bannir d’un corps national fantasmé l’altérité érigée en source originelle de tous les dangers.

La déchéance de nationalité ne lutte pas contre le terrorisme, elle cède à la première de ses exigences.

Que François Hollande dans sa stratégie de confrontation binaire avec Marine Le Pen (censée le mener à un second quinquennat) choisisse de se placer dans les bottes de l’extrême droite est une chose, en revanche l’accepter, nous y soumettre ou non, relève de notre responsabilité. Même pas peur ? Il serait peut-être au contraire temps de reconnaître la peur pour ne pas la laisser nous dominer.

Notre société fabrique des enfants qui assassinent, ces assassins sont nos enfants. On peut souhaiter s’aveugler sur cette douleur. La nier n’y changera, ni ne résoudra rien.

[1] « Les cas de déchéance de nationalité, dans la configuration actuelle, sont rares. Selon les chiffres du ministère de l'intérieur, 26 déchéances de nationalité ont été prononcées – toutes pour terrorisme – depuis 1990. Mais elles se sont récemment accélérées : alors que la dernière remontait à 2006, Bernard Cazeneuve a signé six décrets en ce sens à lui seul depuis son arrivée place Beauvau. » in « Etendre la déchéance de nationalité », Louise Fessard, Mediapart, 16 novembre 2015, http://www.mediapart.fr/journal/france/161115/etendre-la-decheance-de-nationalite?onglet=full

[2] « 91% des sondés approuvent l'élargissement des possibilités de déchéance de la nationalité française » in « Attentats: 73% des Français estiment que Hollande est à la hauteur », BFMtv, http://www.bfmtv.com/politique/attentats-73percent-des-francais-estiment-que-hollande-est-a-la-hauteur-930980.html

[3] Article 1 de la Constitution : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée. La loi favorise l'égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives, ainsi qu'aux responsabilités professionnelles et sociales. » http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexteArticle.do;?idArticle=LEGIARTI000019240997&cidTexte=LEGITEXT000006071194

 

 

 

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