Les cigales et les fourmis

L'animalisation de la vie géopolitique par l'hégémonie financière et la presse "mainstream" cache mal les rapports de domination et de violence infligés aux économies dites "périphériques". Entre le capital et le travail, qui est réellement la fourmi et qui la cigale ?

Le Monde semble maintenant piqué d'un étrange venin schizophrénique : est-il du camp des cigales ou des fourmis ? la fourmi doit-elle culpabiliser du sort réservé aux cigales ? Dans un article daté du 30 avril 2020 titré "Coronavirus : après dix ans d’austérité, « la double peine » de l’Europe du Sud", le doute affleure, "D’autant que cette fois, l’argument selon lesquels (sic) les « cigales » du Sud seraient responsables de leur mauvais sort – et donc, ne mériteraient pas d’aide – est irrecevable."

Ah bon ? "Cette fois" ? Parce qu'avant, l'argument était recevable ?

Au Monde qui continue d'utiliser la fable de la cigale et la fourmi pour traduire la géopolitique de l'euro depuis plus de dix ans - vous me direz, c'est mieux que les PIGS, acronyme repris sans aucun sentiment d'humiliation pendant des années par tout ce que compte la planète d'agences de notation, de commentateurs financiers et de politiques démophobes faisant système, Mario Draghi passant naturellement de la branche européenne de Goldman Sachs à la nouvelle Pythie de Frankfurt - on rappellera que le PIB de la Grèce a chuté de 25% en dix ans suite à l'explosion de la bulle financière composée d'actifs pourris (subprimes) à Wall Street, en comparaison des 10% attendus après deux mois d'arrêt de l'économie en France (soyons plus réalistes et parlons plutôt de 20% minimum à l'échelle mondiale sur l'année 2020, quand tous les avions sont cloués au sol et les chaines de production-consommation sont rompues). Cette politique de "désinflation compétitive" pour reprendre les termes sadiens de l'économie néoclassique, représente le plus grand "sacrifice" imposé à une population en temps de paix. Ou faut-il remonter aux "conséquences économiques de la paix" de Keynes et à l'hyperinflation imposée à l'Allemagne par le Traité de Versailles pour lui faire payer son hybris impérialiste jusqu'à occuper la Ruhr et se renflouer jusqu'à la moelle des ouvriers ? On en a vu l'aboutissement en 1933. La crise de 1929 représenta une chute de 16% du PIB en France, 31% la 1ère Guerre mondiale, 49% la 2nde Guerre mondiale. Il suffit de comparer ces chiffres pour comprendre l'ampleur de la violence infligée par les "fourmis" à une Grèce qui avait servi d'Eldorado à toutes les spéculations, les blanchiments d'argent et les investissements à perte d'un capitalisme européen, d'abord français et allemand, qui camouflait ses surplus d'épargne au nom des "avantages comparatifs" dans l'économie du soleil et les olives... Le retraité de la City avait sa Costa Brava, l'Allemand sa mer Egée. La saignée opérée a donné lieu à des scènes d'anthropophagie, le corps hellène étant donné en offrande aux vainqueurs du moment - aux Chinois le Pirée, aux Allemands les aéroports, aux Français... zut ! ils sont encore arrivés trop tard, Hollande et tout le CAC-40, ils auront les miettes !

Le Monde, héraut de "l'objectivité journalistique", pourrait aussi enquêter sur le renversement des termes : ne sont-ce pas les fonds vautours et les privatiseurs de l'épargne des ménages et de la richesse des nations qui agissent comme des cigales en dilapidant à court terme les "économies" (au sens ancien, mot oublié datant du XXème siècle, qui était employé dans le sens de "faire des économies") que des travailleurs et petits propriétaires s'activaient dans leurs fourmilières à faire fructifier au nom du Dieu "Marché" (d'où LREM, d'ailleurs - "La République en marché") pour "faire monter l'indice", "créer de la valeur actionnariale" comme on disait en ce début de XXIème siècle ? On disait aussi aux fourmis "devenez millionnaires", soyez vous-mêmes les cigales de demain, soyons tous des "premiers de cordée" !

Darwin, Orwell, au secours !

Le Monde, journal intellectuel de référence (évidemment il reste les Echos, journal de niche pour aristocrate du savoir), pourrait aussi s'interroger sur la représentation géopolitique de haut niveau que sous-tend cette essentialisation du monde entre deux espèces, pour ne pas dire deux races, les Fourmis et les Cigales - on n'ose plus dire les Aryens et les Latins, c'était pourtant bien efficace ! Les agences de notation n'ont fait que complexifier cette cartographie du monde, en réalité... Au vu des résultats, on pourrait alors rétorquer que les fourmis imaginaires dont (ne) parle (pas) Le Monde sont des réservoirs à virus d'autant plus mortifères pour l'économie et le genre humain que les chauves-souris réelles !

 

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