"Cora", ou la résistance de la beauté à l'âge fluide

Le personnage principal de ce livre, peut-être, contrairement à ce que laisse à penser son titre éponyme, est Paris, comme pour Braudel, la Méditerranée. Dans « Cora dans la spirale » de Vincent Message, on s’y baigne, on s’y plonge, on y circule, on y aime, on s’y abîme jusqu’aux profondeurs du même nom. Le roman d’un lieu, mais aussi et surtout, d’une époque.

Vincent Message, "Cora dans la spirale", Seuil, 2019 Vincent Message, "Cora dans la spirale", Seuil, 2019
Avec Cora, jeune femme d’une trentaine d’années, on court dans la métropole, dans son métro envoûtant et chronophage, dans ses ruelles et entre ses bars en terrasses, dans ses appartements clos aux superficies qui dessinent la géographie sociale, dans ses entrailles sous-terraines, sur ses vélos et ses trottinettes, avec ses smartphones et ses casques aux oreilles. La voiture a presque disparu au milieu de cet océan de corps, électrons surexcités qui s’entrechoquent ou s’entrecroisent, le véhicule à quatre portières ne semble déjà plus d’époque à l’âge de l’anthropocène où l’on s’excuse des millions d’années de vies fossiles parties en fumée carbonique. Le temps est aux flux, matériels et immatériels, d’un capitalisme auto-générateur de régulations entropiques. Plus il entre en crise, plus il se renforce et se relégitime, imposant sa loi justificatrice à ses unités de production/consommation. Et quel meilleur lieu d’observation pour éprouver son assurance, que les assurances elles-mêmes, ces industries chargées d’en protéger tout risque d’écroulement ?

Le contexte déclencheur est la crise financière de 2007-2008 lorsque le monstre algorithmique vacille sur ses bases et révèle la fébrilité de ses fondations : la confiance entre acteurs, ou plutôt l’équilibre des entrées et des sorties, entre les inputs et outputs que recrache la terre jusqu’aux cimes urbaines, entre les vieux et les jeunes, les travailleurs et les profiteurs, les salaires et les dettes, les vies et les rêves : « la vie c’est le nom de tout ce qui creuse l’écart entre ce qu’on est en train de devenir et ce qu’on aurait voulu être ». Quel outil plus puissant à la disposition des vivants que la littérature pour remonter le temps, reconstituer ces parcours minuscules et la Grande Histoire que ses recoins obstruent ? Le système assurantiel, parti de besoins vitaux pour assurer la sécurité des marins en mer à l’époque moderne et ainsi préserver la circulation des marchandises aux quatre coins du monde naissant, se complexifie pour couvrir d’un filet rassurant toutes les étapes de la vie, du berceau à la tombe, jusqu’à se confondre avec l’idéologie folle des flux autorégulés par la seule puissance de machines à calculer avec l’intelligence parfaite de Prométhée enfin libre.

Le seul paradoxe de cette mécanique infernale, c’est que pour optimiser nos vies, les faire exulter, toujours plus les remplir de désirs insatiables, telle un ogre omnivore, elle doit en même temps s’en nourrir, de nos vies. Les écouter, les entendre, les séduire, les convaincre, les solliciter, les faire travailler jusqu’à les épuiser, et enfin les broyer ou les éjecter. Pourtant, certaines fois avant cela, le corps décide de résister, intentionnellement ou non, à force de fatigue ou grâce à ces petits interstices, ces beaux moments, ces petits riens, ces amitiés, ces amours et ces passions enfouies. Ces accidents. Là, maintenant, ailleurs, plus tard, jamais ; des décalages et des ruptures se font qui grippent le système dans un de ses points fragilisés. Sans parfois comprendre que la beauté est la rareté par excellence dans une économie fondée structurellement sur « l’hédonisme empêché ». Malgré cela, Cora n’a pas le choix. Dans la laideur du monde ainsi cannibalisé, sa beauté est ailleurs et partout à la fois. Elle résiste.

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