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Le Club de Mediapart mer. 4 mai 2016 4/5/2016 Édition de la mi-journée

Mon choix d'étudier la société algérienne est né d'une impulsion civique plus que politique. Je pense en effet que les Français à l'époque, qu'ils soient pour ou contre l'Indépendance de l'Algérie, avaient pour point commun de très mal connaître ce pays, et ils avaient d'aussi mauvaises raisons d'être pour que d'être contre. Il était donc très important de fournir les éléments d'un jugement, d'une compréhension adéquate, non seulement aux Français à l'époque, mais aussi aux Algériens instruits qui pour des raisons historiques ignoraient souvent leur propre société.

PIERRE BOURDIEU1

 

Les linguistes savent depuis longtemps que l'énoncé construit l'objet autant que l'objet fonde l'énoncé. L'histoire de l'Algérie française a ses réalités objectives, ses refoulements et ses fantasmes ; l'idée même d'une « France algérienne », elle, reste un impensé conceptuel. On a pu parler des Français d'Algérie2, des Algériens en France avant et après l'indépendance, avant ou après ce qu'ici3 l'on appelle une Guerre de libération et là-bas, depuis 1999, enfin une « guerre » d'Algérie. Mais y a-t-il (eu) - peut-il seulement y avoir - un espace, un territoire qui s'appellerait la France algérienne ou quelque autre objet qui pourrait bien s'appeler une Françalgérie4 ? Une pensée, un héritage, une langue franco-algérienne ?

 

Charles X lance la conquête de l'Algérie en sentant les Trois glorieuses aussi proches que sa déchéance. La France industrieuse et impériale devrait alors se construire sur l'utopie coloniale, selon le penseur de la modernité post-révolutionnaire. Tocqueville trouve en effet en Algérie5 l'arrière-pays nécessaire à l'épanouissement d'une puissance économique pour absorber les soubresauts que provoquent les mutations socio-politiques du XIXème siècle. Cent trente ans plus tard, la République française se reconstruit pour la cinquième fois à Alger : le « Je vous ai compris » ferme une page que, peut-être, seul l'auteur de ce coup d'Etat de génie aura tournée en toute conscience. L'Etat gaulliste dans lequel nous vivons toujours trouve ses racines profondes dans une terre qui l'a abandonné – ou l'inverse : François Mitterrand, Garde des Sceaux en temps de Bataille d'Alger, Michel Rocard, jeune énarque enquêtant sur la politique des camps de regroupement6 dans une armée éloignée de l'Etat de droit, Jacques Chirac y faisant ses armes, Jean-Marie Le Pen aiguisant ses armes idéologiques dans les rangs du général Massu, pendant que le Parti communiste vote les « pouvoirs spéciaux » en 1956. Jusqu'à la Chinoise7 de Godard qui réimporte un ex-porteur de valises dans le vestibule de Mai 68 : dans la bouche de Francis Jeanson, le terrorisme révolutionnaire est délaissé au profit de « l'action culturelle » à l'objectif in(dé)fini.

 

En face, le FLN élabore en partie sa mythologie nationale à Paris, des bancs de la Sorbonne au bain de sang du 17 octobre. Le jeune Etat se détourne de la métropole coloniale, quitte à « jeter le bébé avec l'eau du bain » : Bourdieu, qui a découvert le métier de sociologue en Kabylie8 pendant que d'autres faisaient la guerre, regrette avec amertume la perte de la tradition ethnologique dans l'Algérie indépendante au nom de l'anti-colonialisme9. Comme tout Etat révolutionnaire (serait-ce un oxymore ?), l'Algérie des vainqueurs a étouffé l'histoire des vaincus, de tous les vaincus de l'histoire : la révolution impose une rupture mémorielle dont l'ancien régime devient un refoulé. Derrière l'image du traitre, du harki et du pied-noir, peuvent se cacher tous les passés enfouis dans le paysage, palimpseste infidèle : de Tipaza10 à la Kabylie se cachent des démons et l'amnésie peut mener à une décennie noire que seuls les spécialistes en guerres civiles traumatiques osent encore chercher à comprendre. Pendant qu'outre-tombe, Derrida parle depuis cette terre qui l'a vu naître : « l'écriture est finie ; ça veut dire que lorsqu'il y a inscription, il y a nécessairement sélection, par conséquent effacement, censure, exclusion. (…) J'ai pu dire, dans un certain contexte, que j'écrivais pour rechercher une identité. J'ai plutôt été intéressé par ce qui rend impossible (l'auto-biographie), par la perte de l'identité »11.

 

Dans cette histoire de famille impossible, pourquoi ne pas commencer par la fille disparue - ou est-ce cette mère, à cause de laquelle Camus ne pouvait se résigner au destin12 : la France algérienne ? Meursault a été caricaturé par Edward Said13 comme l'archétype du personnage colonial qui ne voit dans sa victime que l'Arabe sans nom, l'Autre sans identité, hors de toute singularité du Sujet. L'auteur de l'Eté, promoteur du Corps méditerranéen, céleste et hédoniste, n'aurait fait que décrire l'idéal-type du colon qui jouit de son état sur le littoral algérien ; Bourdieu décrit ainsi l'image de cet entre-deux : « le Pied-noir se définit par opposition au Francaoui (ou Patos) : d'un côté générosité, virilité, culte du corps, c'est-à-dire de la jouissance, de la force et de la beauté physiques, culte dont le temple est la plage ; de l'autre, mesquinerie, impuissance, intellectualisme, ascétisme, etc. Mais il se définit aussi contre l'Arabe qui, à ses yeux, incarne au contraire la vie instinctive, l'inculture, l'ignorance, la routine, etc. De là une définition de soi fondamentalement contradictoire »14. Camus l'Algérien a prolongé sa myopie dans le labyrinthe d'une solution constitutionnelle alors que la haine se déchaîne des deux côtés d'un régime qu'il faut bien appeler « d’apartheid ». Ses appels à la paix, du haut du prix Nobel, restent lettre morte. Lui, l'enfant du pays, qui criait dans le désert en passant outre le militantisme idéologique trop souvent confiné à la bonne conscience manichéenne pour se frotter à la Misère en Kabylie15.

 

La France camusienne est née en Algérie. Le pied-noir Derrida reconnaît en 1961 qu'il a toujours lu L'étranger « comme un livre algérien »16. Mais il ne peut acquiescer à la lecture de Nora qui essentialiserait les F.d.A. (dixit, Français d'Algérie), même libéraux, réduits à un « bloc-obstacle monolithique » qui auraient été, somme toute l'incarnation de « la France en Algérie », l'expérience historique ne pouvant se résumer à des dynamiques géopolitiques. Ironie de l'histoire, l'Algérie indépendante semble avoir intégré le syndrome de la victime et repris l'attitude psychologique que Nora attribuait aux « Français d'Algérie (qui) se sont coupés de leur histoire ; (…) ils l'ont scotomisée », quitte à ce que ce soient les islamistes qui datent, par un pervers retour du refoulé, l'origine de leur histoire de l'Hégire. En miroir, la France républicaine souffre de cette amnésie collective décrite par Benjamin Stora dans La gangrène et l'oubli (1991) : comme l'avouait Robert Lacoste, gouverneur général en 1957, l'Algérie française est l'Alsace-Lorraine17 dans l'imaginaire national.

 © Gwénaël Glâtre © Gwénaël Glâtre

 

L'Algérie française a vécu mais pendant ce temps, « l'ajustement individuel »18 d'une Germaine Tillion résiste à l'histoire des armes et des frontières. Selon le mot fameux de l'écrivain Kateb Yacine, la langue du colonisateur est devenue un « butin de guerre » propre à construire son algérianité, au vu et au su de l'ancienne métropole ; mais un Algérien contemporain peut aussi admettre à demi-mot que Paris est la capitale des élites algériennes. Or, suivant une historiographie française décomplexée, il conviendrait aujourd'hui de considérer le fait post-colonial comme « un ensemble de situations vécues »19. Peut-être alors l'apport positif de la colonisation serait-il que la France trouve enfin, parmi les racines de son « identité nationale », son ailleurs algérien. Le « choc des civilisations » identifié par Bourdieu dès 195920 serait en ce sens le prélude imbécile à des retrouvailles méditerranéennes « obligées », soit étymologiquement liées ou – espérons-le, intelligentes. La posture ouverte du Président Hollande, fils d'un proche des thèses de l'OAS, est dans ce contexte bienvenue.

Parc Peltzer, Ambassade de France en Algérie, novembre-décembre 2012

 

1 « Entre amis », Colloque à l'Institut du Monde Arabe, 21/05/1997, in, Esquisses Algériennes, 2008, p. 351-352

2 L'ouvrage de Pierre Nora, chose opportune sans qu'il n'y ait jamais de hasard, vient d'être republié avec une lettre inédite de Jacques Derrida : Les Français d'Algérie, Christian Bourgois, novembre 2012.

3 Ou l'inverse : j'ai commencé ce petit texte au printemps 2012 en Grèce quand j'aurais voulu être en Algérie (question de visa), je l'ai retravaillé en situation au cours d'un stage à l'Ambassade de France en Algérie entre novembre et décembre 2012 au nom de l'Institut régional d'administration de Bastia et le finis au milieu de la Méditerranée, en Corse, avec Jérôme Ferrari en main, Prix Goncourt 2012, originaire de Sartène en Corse du Sud et ancien professeur de philosophie au Lycée international Alexandre Dumas (LIAD) à Alger. Le monde est petit.

4 Notons cependant l'ouvrage à thèse de journalistes d'actualité, qui emprunte ce néologisme : Françalgérie, crimes et mensonges d'Etats : Histoire secrète, de la guerre d'indépendance à la « troisième guerre d'Algérie », La Découverte, 2005.

5 Alexis de Tocqueville, Sur l'Algérie, Flammarion, 2003. Plusieurs travaux que Tocqueville réalise, au plus haut niveau diplomatique, entre 1837 et 1847, c'est-à-dire peu ou prou au même moment que De la démocratie en Amérique (1835-1840) et bien avant L'Ancien-Régime et la Révolution (1856). Certains thuriféraires du Tocqueville démocrate feraient bien lire le stratège colonial pour mieux resituer l'importance du personnage dans son époque.

6 Michel Rocard publia, en tant que stagiaire ENA, un Rapport sur les camps de regroupement et autres textes sur la guerre d'algérie, qu'il fallut attendre 2003 pour le voir édité sous le vrai nom de l'auteur. L'ancien Premier-ministre chiffrait à un million le nombre de personnes « regroupées » dans ces camps.

7 La Chinoise, août 1967.

8 Pierre Bourdieu publie son premier ouvrage alors qu'il est encore jeune professeur à l'Université d'Alger : Sociologie de l'Algérie, 1958.

9 « L'attitude qui consiste à s'autoriser de la familiarité de l'indigène ou de la dénonciation du colonialisme pour répudier toute tradition scientifique a des effets tout à fait catastrophiques » : in, Esquisses algériennes, p. 268, 2008.

10 Site archéologique fêté par Camus dans Noces, 1939

11 Documentaire de Safaa Fathy, D'ailleurs Derrida, 2000.

12 Albert Camus, Chroniques algériennes, 1958.

13 Orientalism, 1978

14 Sociologie de l'Algérie, p. 125

16 In, « Mon cher Nora », Pierre Nora, Op. Cit, p. 292

17 Benjamin Stora, La gangrène et l'oubli, La mémoire de la Guerre d'Algérie, La Découverte, réédition en 1998, p. 61.

18 In, Pierre Nora, Op. Cit, p. 325

19 Cf. Manuel d'agrégation d'histoire 2012-2013 : Les sociétés coloniales à l'âge des Empires, 1850-1960, Atlande, p. 50.

20 « Le choc des civilisations », in, Esquisses algériennes, p. 59.

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Excellente réflexion qui arrive à point afin de tenter de penser les relations faussées des deux bords, algériens et français, de l'Histoire de cette terre d'Afrique du Nord qui prit son nom par la formation de 3 départements qui deviendront l'Algérie algérienne d'aujourd'hui que Camus ne désirait pas.

On n'a jamais été vraiment d'accord avec Bourdieu sur les pieds-noirs faisant un culte au corps car il y en avait beaucoup qui avaient d'énormes difficultés à le nourrir tout simplement, à dépasser la misère dans laquelle ils évoluaient. Ils ne parlaient pas non plus le français ou si mal. La culture française leur était un exotisme. Telle fut ma réalité en Algérie française et coloniale.

Vous avez bien vu que Pierre Nora, dont les travaux ne peuvent qu'être qu'applaudis pour ses recherches mais dont il manque une réelle connaissance du «monde» pied-noir si peu fréquentable de par sa misère et son manque total de relations (sauf administrative et civique) avec l'aventure coloniale française. Français, un «patos» au dire de Bourdieu mais aussi aux dires des pieds-noirs d'Algérie de la communauté hispanique (le mot «patos» signifie en espagnol/portugais canards, pattes de canards par ce que blanches. Il est remarquable de constater que les mots utilisés pour décrire les français de métropole, les colons et la France sont des mots n’ayant pas leur origine dans la langue française ni sa culture mais dans une langue étrangère). P. Nora a très peu vécu en Algérie, il enseignera au lycée Pasteur à Oran 2 ans et cela ne remplace pas une vie au quotidien depuis au moins une 60 années et plus. Pierre Nora nous a loupé et aussi les français éducateurs, instituteurs venus de la métropole ou issus d'elle en Algérie tout en étant coupés de par leur origine métropolitaine avec les pieds-noirs cosmopolites de tous horizons méditerranéens. Ils n'ont pas vu ni vécu ce pays l’Algérie.

«En face, le FLN élabore en partie sa mythologie nationale à Paris, des bancs de la Sorbonne au bain de sang du 17 octobre.» J’en avais parlé mais le débat est interdit en France concernant les combattants du FLN éduqués, formés par la France et qui profitèrent à juste titre (J'aurai agi de même), d’utiliser les armes de la dialectique pour la dialectique des armes. C’est cet aspect «critique» dont je parlais avec J. Derrida que j’ai connu personnellement qui fit un des aspects du «rôle positif» de la France dans sa colonie ou ses colonies. Le refus de le comprendre me semble assez patholgique merci mais évident d'un point de vue politique. L'Histoire a ce stade-là ne peut s'exprimer, la vérité inaccessible.

Alors on comprend vite qu’ « (…) un Algérien contemporain peut aussi admettre à demi-mot que Paris est la capitale des élites algériennes.» Comme pour Camus d'où son choix de vivre en France non en Algérie.

 «Pendant qu'outre-tombe, Derrida parle depuis cette terre qui l'a vu naître : « l'écriture est finie ; ça veut dire que lorsqu'il y a inscription, il y a nécessairement sélection, par conséquent effacement, censure, exclusion. (…) J'ai pu dire, dans un certain contexte, que j'écrivais pour rechercher une identité. J'ai plutôt été intéressé par ce qui rend impossible (l'auto-biographie), par la perte de l'identité »11

C’est la conséquence en ce qui me concerne aussi du côté positif de la création de l’Algérie algérienne et d’en avoir été chassé plutôt par la France que par les forces politiques de l’Algérie à venir : «écrire pour rechercher une identité»; «intéressé (…) par la perte de l’identité.» En France on mettra assez vite les pieds-noirs, leur culture, son humour typique, dans un folklore voire un musée.

«Peut-être alors l'apport positif de la colonisation serait-il que la France trouve enfin, parmi les racines de son « identité nationale », son ailleurs algérien.» Parfaitement vrai, imaginaire et réel cet ailleurs.

Ce débat est impossible en France parce que les français portent des lunettes de formatage idéologique concernant la colonisation d’une terre déjà colonisée depuis plus de 3 siècles. La Régence d’Alger ne fut jamais l’Algérie ni algérienne ni française. C'était l'Empire colonial Ottoman qui se fit remplacer par l'Empire colonial français. Pour ces français aux lunettes idéologiques formatées il est complexe de réaliser qu’avant l’Algérie de 1830, sa conquête, il y a avait aussi une histoire autre en terre d’Afrique du Nord. Non, cela ne peut être admis. L’Algérie appartient encore à la France et si elle ne l’est pas en tant que pays libre et adulte, elle est française de par sa culture que nous percevons en toute simplicité dans ses institutions politiques et académiques.

Ainsi donc les pieds-noirs sont en prise de têtes pathologiques (je pense plutôt à Pato-logique) avec leurs nostalgie de toutes sortes, contre ou pour la colonisation, avec cette terre qu’ils ont perdue et que je considère en tout cas pour moi comme une bénédiction puisque à suivre J. Derrida, une identité est toujours à construire, à créer, non à recoller. Ce sera celle de l’homme du tout-monde de Glissant à l’heure du 3ième millénaire.  Merci.

Nota bene : Afin d'éviter les mauvaises lectures: Je suis pour l’Algérie algérienne contrairement à Camus; je suis contre les membres de la droite pro-OAS et pro F Haine; je n’éprouve absolument aucune nostalgie consciente et inconsciente de l’Algérie Française; nous n’avons jamais été des colons ni de leur côté mais toujours exploités par eux (nous parlions arabe, berbère, espagnol, catalan, valencien etc. pas français dans nos vies quotidiennes). La guerre d’Algérie nous a libéré, pour certains pas tous, de la maladie typiquement française, le nationalisme, i.e. à l’appartenance nationale.   

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