"Du Nil à Port-Soudan: aux origines du peuple Bedja", par Claude Rilly.

Pour clore la Semaine de la Francophonie à Port-Soudan, j'offre au public francophone une lecture de la conférence qui a eu lieu le 20 mars dernier, Journée Internationale de la Francophonie.

23597_342874873778_666348778_3678818_2141632_n.jpgPour clore la Semaine de la Francophonie à Port-Soudan, j'offre au public francophone une lecture de la conférence qui a eu lieu le 20 mars dernier, Journée Internationale de la Francophonie. A mon invitation, Claude Rilly, archéologue-linguiste et Directeur de la Section Française de la Direction des Antiquités Soudanaises à Khartoum, est venu nous parler à l'Université de la Mer Rouge - dans le cadre de cette semaine francophone organisée par le Département de français et le Centre Franco-Soudanais, conjointement sous ma responsabilité - du peuple Bedja, riverain de la mer Rouge et jusque-là renvoyé aux marges de l'Histoire.

P.S.: conférence publiée avec l'aimable autorisation de l'auteur.Le lecteur m'excusera de ne pouvoir reproduire ici le Powerpoint sur lequel s'appuyait l'exposé.

Gwénaël Glâtre.

RESUME

 

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La langue Bedja appartient, comme l'arabe, à la grande famille des langues afro-asiatiques, caractérisée notamment par une très grande richesse consonantique et une distinction des genres masculin et féminin absents dans beaucoup de langues africaines. C'est justement l'étude linguistique qui a permis récemment de répondre à une question débattue depuis des décennies: les Bedjas actuels sont-ils ou non des descendants de ces tribus nomades redoutées des Egyptiens et des Romains et qu'on appelait les Blemmyes?
Des principautés blemmyes ont fleuri le long de la vallée du Nil après la chute de Méroé aux IVème et Vème siècles de notre ère. On connaît certains de leurs princes qui nous ont laissé des documents en méroïtique et en grec. Très peu de traces subsistent de la langue des Blemmyes: un petit texte en écriture copte, les noms des chefs et de leurs familles, mais c'est à partir de ces documents que le lien a pu être fait récemment entre la langue oubliée des Blemmyes et celle des Bedjas actuels. Si l'on remonte dans le temps, il semble qu'un texte magique, conservé sur un papyrus égyptien du XIème siècle avant notre ère, ait été rédigé dans cette langue.
Le peuple Bedja est donc l'héritier d'une histoire millénaire que l'on soupçonnait à peine jusqu'à ces dernières années.

من النيل إلى بورتسودان

 

أصول شعب البجة

 

في هذه المحاضرة، يقدم لنا الدكتور كلود ريي، مدير القسم الفرنسي بهيئة الآثار السودانية، آخر ما توصل البحث التاريخي حول شعب البجة.
تنتمي لغة البجة، مثلها مثل اللغة العربية، إلى عائلة اللغات الآفروآسيوية المتميزة بثرائها بالحروف الصامتة بالإضافة لميزة التذكير والتأنيث غير الموجودة في كثير من اللغات الأفريقية. إن البحوث اللغوية ساعدت على الإجابة على سؤال كان يتردد منذ عقود : هل البجة الحاليين ينحدرون من سلالة البدو المصريين الأشداء والرومان الذين كانوا يعرفون بالبلين؟
ازدهرت إمارات البلين على طول وادي النيل بعد سقوط مروي خلال القرنين الرابع والخامس بعد الميلاد. بعض أمراءهم معروفون عبر ما تركوه من وثائق مكتوبة باللغتين المروية واليونانية. الموجود من بقايا اللغة البلينية قليل : نص قصير باللغة القبطية، أسماء زعماء أسرهم، رغم ذلك فقد مكنت هذه الوثائق من تبيان الرابط بين اللغة البلينية و لغات البجة الحالية. إذا عدنا إلى الوراء، يبدو أن هناك نص سحري، محفوظ في لفافة بردى مصرية تعود إلى القرن الحادي عشر قبل الميلاد، تمت كتابته بهذه اللغة.
شعب البجة إذن له إرث تاريخي يعود لآلاف السنين وهو أمر كان موضع شك حتى السنوات الماضية.


DU NIL A PORT SOUDAN : AUX ORIGINES DU PEUPLE BEDJA

 

Claude Rilly

Directeur de la Section française de la Direction des Antiquités du Soudan

 

1. Peut-être n’est-il pas inutile de me présenter. Mon nom est Claude Rilly, je suis docteur en égyptologie et en linguistique de l’Université de Paris. Je suis spécialiste de la langue de Méroé, le méroïtique. Je suis directeur de la mission archéologique française de Sedeinga, dans l’état du Nord, près d’Abri. Depuis six mois et pour quatre ans encore, j’ai été nommé par le ministère français des affaires étrangères à la direction de la SFDAS, Section française de la Direction des Antiquités du Soudan, dont les bureaux sont au Musée national du Soudan à Khartoum.

Lorsque l’on m’a contacté il y a quelque temps pour présenter ici à Port-Soudan, une conférence archéologique, la question s’est posée pour moi : est-ce que je devais, une fois de plus, parler de l’histoire de la Vallée du Nil, que je connais bien? Ou allais-je me lancer dans un sujet où je ne suis pas le meilleur spécialiste, mais que j’ai étudié tout de même, les origines de la langue bedja. J’ai pensé que les gens de Port-Soudan seraient plus intéressés par le second sujet, même si c’est plus difficile pour moi. Alors, vous me pardonnerez si ma connaissance de la langue bedja moderne est plus que mauvaise. Pour le bedja moderne, nous avons en France une spécialiste, Martine Vanhove, qui dirigeait le laboratoire de langues africaines où je travaillais à Paris avant d’être nommé au Soudan. Avec un peu de chance, elle viendra l’hiver prochain vous parler de son travail. Bien des points que je vais aborder avec vous sont issus de discussions entre Martine et moi.

 

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2. Les langues ne se confondent pas avec les peuples. Aujourd’hui, une grande partie des Soudanais parlent arabe, même ceux qui n’ont pas une goutte de sang arabe. Il est donc possible qu’une partie des gens qui parlent bedja aujourd’hui aient parlé une autre langue il y a des siècles. Mais, comme le bedja n’a jamais été une langue conquérante, on peut penser que l’origine de la langue bedja correspond en gros aux origines des populations bedja elles-mêmes. Nous commencerons donc notre enquête en examinant à quelle famille de langue appartient le bedja.

 

3. L’ouvrage fondamental sur la classification des langues de l’Afrique a été publié en 1963 par un linguiste américain, Joseph Greenberg, sous le titre Languages of Africa. Même si certains détails en sont contestés aujourd’hui, l’ensemble reste solide. Greenberg a classé les langues de l’Afrique en 4 super-familles : au Sud, le Khoi-san, ici en vert ; en Afrique occidentale et centrale, le Niger-Congo (le swahili par exemple), ici en rouge ; du Tchad à la Tanzanie, le nilo-saharien (comme le mahasi, le fur, le dinka), ici en jaune ; en Afrique du Nord et de l’Est, l’afro-asiatique, ici en bleu. C’est à cette super-famille qu’appartient le bedja.

 

4. En France, la tradition veut que l’on appelle cette super-famille le « chamito-sémitique ». Le terme de Greenberg, Afro-Asiatic, est un terme très neutre indiquant une famille à cheval sur les deux continents, l’Afrique et l’Asie, bien que pour ce dernier continent, seul le Moyen-Orient soit représenté : pour les géographes, le Liban ou l’Arabie sont en Asie puisqu’ils sont de l’autre côté de la Mer Rouge.

L’afro-asiatique comprend de nombreuses sous-familles. Celle du bedja est appelé couchitique, simplement à cause d’une erreur : on a longtemps cru que le méroïtique était une langue de cette famille, apparenté au bedja. Or le royaume de Méroé s’appelait autrefois le Royaume de Koush. De « Koush », on a tiré « couchitique » et on a gardé le nom, même après que les savants aient montré que la langue de Koush n’était pas « couchitique », mais nilo-saharienne. A l’intérieur du couchitique, il existe plusieurs groupes. Le bedja est le seul membre du groupe nord-couchitique.

Le bedja (ou to-bedawiye) n’est pas une langue unifiée : il existe de nombreuses variantes, correspondant aux groupes de population bedja situés sur les trois pays de la Mer Rouge, Egypte, Soudan, Erythrée : l’ababda est surtout parlé en Egypte, le bisharin et le hadendowa au Soudan, le hidareb et le beni amer en Erythrée.

 

5. A côté du couchitique, l’afro-asiatique comprend d’autres sous-familles souvent très anciennement attestées : l’ancien égyptien, le sémitique, le berbère et le tchadique.

 

6. L’égyptien ancien, ici en rouge, langue morte, constituait une branche à lui tout seul. Le sémitique, ici en jaune, est la seule branche asiatique. Mais elle comprend l’arabe, qui, à partir des conquêtes de l’Islam, s’est répandu en Afrique du Nord et au Soudan. Le berbère, ici en rose, est encore parlé surtout en Algérie et au Maroc. Le tchadique, ici en orange, est une branche surtout présente au Nigéria, au Tchad et au Cameroun. Enfin, le couchitique, ici en vert, qui comprend le bedja, est un groupe de langues parlées principalement au Soudan, en Ethiopie et en Somalie.

 

7. Les langues sémitiques comprennent donc l’arabe, comme nous l’avons dit, mais aussi l’hébreu et des langues d’Ethiopie et d’Erythree comme l’amharique et le tigrinya, qui sont venues du Yémen il y a près de deux mille ans.

 

8. La plus répandue des langues tchadiques est le haoussa, qui est d’ailleurs parlé au Soudan par une diaspora venue du Nigéria assez récemment.

 

9. Le groupe couchitique comprend les langues les plus proches du bedja. Pour simplifier, nous dirons qu’il se divise en trois sous-groupes: est, central et nord.

 

10. Le groupe central ou « agaw » comprend plusieurs langues , dont les plus connues sont le bilin, parlé autour de la ville de Keren en Erythrée, et le kemant en Ethiopie orientale.

 

11. Le groupe Est comprend de nombreuses langues, dont certaines très répandues, comme l’oromo et l’afar en Ethiopie ou le somali. Le bedja, comme nous l’avons déjà dit, est le seul représentant du groupe nord. Peut-être avait-il des langues-sœurs, mais dans ce cas, elles ont disparu depuis longtemps.

 

12. Les langues afro-asiatiques présentent quelques caractéristiques identiques. Comme elles se sont séparées il y a très longtemps, il ne reste presque pas de vocabulaire commun. Mais elles ont des points de grammaire originels qui ont résisté au temps. Par exemple, elles font la distinction entre le genre féminin et masculin, contrairement au mahasi, au dinka ou au swahili, où les noms n’ont pas de genre. Le féminin est marqué par un élément « t » placé avant ou après, que l’on retrouve en berbère, en égyptien ancien, en bedja et dans le ta marbuta de l’arabe, même s’il n’est plus prononcé aujourd’hui. Les racines des mots ne comprennent que les consonnes, au nombre de trois en général, comme en arabe. Enfin, les consonnes sont souvent très nombreuses, alors que les voyelles sont en petit nombre. Certaines consonnes prononcées dans la gorge, comme le ‘ayin ou le « h », sont présentes partout ou presque : en égyptien, en arabe, en bedja, etc…Tout cela nous sera très utile en fin de conférence, comme vous verrez, sauf ceux qui se seront pas endormis avant.

 

13. Avez-vous entendu parler des Blemmyes. Peut-être ? On trouve partout, y compris sur Internet, que ce sont les ancêtres des Bedja. En fait, on n’en avait aucune preuve. Les livres non spécialisés l’affirmaient, tandis que les vrais spécialistes étaient beaucoup plus réservés sur la question.

 

14. Les Blemmyes sont un peuple qui, étrangement, a toujours excité la curiosité des Occidentaux, depuis les géographes grecs de l’Antiquités jusqu’à l’Anglais Rudyard Kipling. Comme ils étaient situés au-delà du monde qu’il connaissaient, les Grecs ont comporté des légendes parfois absurdes sur les peuples du Soudan. Ainsi, dans certains textes repris par l’écrivain latin Pline dans son Histoire Naturelle, les Blemmyes étaient décrits comme des hommes sans tête, ayant le visage sur le torse. Bien que les Romains aient été ensuite en contact avec les Blemmyes et les aient combattu – et ils ont bien dû voir qu’ils avaient une tête – , la légende des hommes sans tête a survécu au Moyen-Age en Occident comme vous le montre cette gravure allemande datée de 1493.

 

15. La première mention sûre des Blemmyes apparaît dans une stèle écrite en égyptien pour le roi soudanais Anlamani, arrière-petit-fils du grand roi Taharqa. Elle vient de Kawa, en face de Dongola et a été acquise il y a longtemps par le Musée de Copenhague, au Danemark, où elle est aujourd’hui. Anlamani raconte les détails de son accession au trône de Koush, et notamment les nomades du désert qu’ils a dû affronter, les Bulahau :« Sa Majesté envoya son armée conquérir le pays des Bulahau (…) Ils en firent un grand massacre, ils razzièrent toutes les femmes, les enfants, le bétail et tous leurs biens. » Il faut bien sûr prendre ce récit de propagande comme très exagéré : il ne concerne probablement qu’une tribu blemmye avec laquelle les Koushites avaient eu un conflit d’ampleur limitée.

 

16. Le terme « Blemmye » va ensuite apparaître sporadiquement, surtout dans les sources égyptiennes. Le papyrus Rylands IX, daté précisément de 513 av. J.-C. qui raconte les ennuis d’un prêtre égyptien avec ses voisins et les procès qu’il leur a intentés, cite certains Blemmyes comme intégrés dans les villes égyptiennes. Le mot apparaît sous la graphie qui va devenir la plus courante : BLHLM, les Egyptiens n’écrivant généralement pas les voyelles, comme l’arabe classique. D’autres documents montrent qu’une immigration blemmye en Egypte existait. Certains, bien intégrés, exerçaient des fonction de prêtre ; d’autres sont décrits en revanche comme des

17. En fait, l’apparition sûre du mot Bedja se fait non pas du côté égyptien ou soudanais, mais éthiopien. En 350 apr. J.-C., le roi d’Axoum, Ezana, conquiert de vastes territoires allant jusqu’à Méroé. Dans une stèle écrite en grec, il déclare :

« Lorsque le peuple des Bougaïtes se révolta, nous envoyâmes contre eux nos frèresSazana et Aidipha. Après leur reddition, toute leur population et leur bétail furent amenésdevant nous. Ils étaient 4420. On leur donna 22 000 pains pour tenir quatre mois jusqu’àce que nous les établissions dans un autre endroit ». Que les Bougaïtes soient les Bedja ne fait aucun doute. Le grec ne possédant pas le son « j », il est transcrit par un « g ». Comme dans la stèle d’Anlamani, ce n’est probablement qu’une tribu bedja, et non l’ensemble de la population, que le roi Ezana soumet et déplace. Les chiffres sont en effet modestes.

 

18. A cette époque, on entend au Nord reparler des Blemmyes. Le royaume de Méroé vient de s’écrouler sous les coups conjugués des Noubades (ancêtres des Mahasi actuels) et du roi Ezana. Les Blemmyes en profitent pour s’établir dans la vallée du Nil, au Sud d’Assouan. Ils établissent leur capitale à Talmis, aujourd’hui Kalabsha en Egypte, où l’empereur romain Auguste avait fait construire quatre siècles auparavant un grand temple au dieu Mandoulis, un dieu adoré par les Blemmyes et représenté ici sur les très belles gravures qui ornent ce sanctuaire comme un oiseau à tête humaine. Au-dessus, l’empereur Auguste, figuré comme un pharaon égyptien, offre de l’encens au dieu Mandoulis.

 

19. Les rois blemmyes qui se sont établis à Kalabsha nous ont laissé des textes, jamais dans leur langue qui ne s’écrivait pas, mais en méroïtique ou en grec. Vers 420 apr. J.-C., le roi blemmye Kharamadoye fait ainsi inscrire sur une colonne du temple ce qui est à l’heure actuelle le texte le plus récent connu en méroïtique. Il s’y présente comme successeur des rois de Méroé et relate ses conquêtes dans la région, notamment contre les Noubades.

 

20. Un peu avant lui, le roi blemmye Isemne, cité dans la stèle de Kharamadoye, fait inscrire une dédicace en grec un peu obscure pour nous : « Moi, Isemne, roi , j’ai offert ce lieu à Ploulan, tout comme Marouk l’avait offert au roi Degou.» Degou est peut-être un prédécesseur d’Isemne, mais les autres noms nous sont inconnus.

 

21. La domination blemmye sur Talmis ne va pas durer longtemps. Entre 420 et 450, le roi noubade Silko les en chassa. Il fit graver alors une inscription en grec, accompagnant sa représentation à cheval. Le texte commence ainsi : « Moi, Silko, roi des Noubades et de tous les Ethiopiens, je suis venu à Talmis et à Taphis. Par deux fois j’ai combattu contre les Blemmyes et le dieu m’a accordé la victoire. La troisième fois, j’ai conquis leurs cités».

 

22. Les Blemmyes ne récupérèrent jamais leurs territoires dans la vallée

du Nil. On a retrouvé en 1976, dans les fouilles de Qasr Ibrim, au nord de la frontière entre l’Egypte et le Soudan, un document étonnant. C’est une lettre en mauvais grec envoyée par Phonen, un roi blemmye, au roi noubade Abourni, successeur de Silko. Phonen se plaint amèrement que les accords passés avec Silko n’aient pas été respectés par les Noubades : « Car Silko le premier vainquit et prit Talmis. Aujourd’hui, c’est toi qui a vaincu et pris Talmis. Le premier, Silko s’empara de nos terres et nous en tint éloigné. Il nous dit "donnez-moi des moutons, des vaches et des chameaux en suffisance" pour que nos terres nous soient rendues».

Phonen ne fut jamais entendu. Les Blemmyes retournèrent au désert et n’eurent plus jamais de possessions dans la fertile vallée du Nil. Equipés de chameaux rapides, qui étaient encore une nouveauté dans cette partie du monde, ils en profitèrent tout de même pour lancer régulièrement des raids destinés à piller les villes égyptiennes comme Assouan.

 

23. En fait, ce n’est que très récemment que l’on a eu la preuve que les Blemmyes sont bien les ancêtres des Bedja. En fait, comme vous allez le voir, cette preuve n’était pas évidente à dénicher et elle est digne d’un roman. En 1907 avait été trouvé en Egypte, à Saqqara près du Caire, un tesson de pot inscrit (ce que nous appelons un ostracon). Le tesson est cassé et le texte n’est pas complet. L’écriture était grecque, mais la langue inconnue. Il date à peu près du septième siècle apr. J.-C. et est donc un peu antérieur ou contemporain de la conquête de l’Egypte par les Arabes. Ce document n’a pas été sérieusement étudié pendant près de cent ans. Personne ne sait s’il existe encore, où il serait en ce cas conservé. Il n’en reste qu’une photo ancienne, celle que vous voyez.

Il y quatre ans, Martine Vanhove, la spécialiste française de bedja, vint me trouver. Elle avait reçu d’un collègue la photocopie d’un petit livre bizarre, consacré à la langue des Blemmyes. Il était écrit par Gerald Browne, le spécialiste mondial du vieux-nubien, la langue écrite des royaumes chrétiens du Soudan, au Moyen-Age. Je connais bien et j’utilise souvent les livres de Browne, un Américain assez étrange, qui s’est suicidé dans des circonstances mystérieuses en 2004. Le livre en question, qui fait 34 pages, a été publié aux Etats-Unis dans une édition introuvable. Et pour cause, il est entièrement écrit, non pas en anglais, mais en latin, une langue morte depuis 1500 ans et que l’on n’utilise plus dans les études en Occident depuis plus d’un siècle… Le voici. Son titre se traduit : Un texte blemmye d’époque chrétienne.

 

24. Dans sa préface, Gerald Browne ne se fait pas d’illusion sur le nombre de ses lecteurs : « Toi, lecteur très habile et, comme j’en ai bien peur, très rare, tu tiens en mains un petit ouvrage qui contient à ma connaissance tout ce qui reste de la langue blemmye ». Le livre se compose en fait de deux partie : d’une part, le fameux ostracon de Saqqara, d’autre part, les noms de personnes blemmyes inclus dans des textes en grec comme la lettre du roi Phonen dont nous avons parlé précédemment.

 

25. Se servant des dictionnaires de bedja connus en Occident, comme celui de l’Autrichien Reinisch, Gerald Browne a montré que le début du texte de l’ostracon de Saqqara contenait des mots que l’on pouvait rapprocher du bedja: hada « dieu », lil « chanter », leh « être malade », melah « conduire », le‘ab « retirer ». Les éléments grammaticaux correspondaient aussi et Browne montre que ce texte est en fait une version blemmye du Psaume 29 : « ô Seigneur, tu es Dieu. Je chanterai pour toi et ne serai pas malade […] Conduis mon âme et retire-la de l’enfer! ».

 

26. Dans la seconde partie, Browne reprend l’étude des noms de personnes blemmyes et montre que l’on peut les comprendre grâce au bedja. Un exemple frappant est celui des noms terminés par tek ou tak, que l’on peut rappocher du bedja tak « homme ». Ainsi le nom Hadetak est probablement « l’homme au lion » (bedja hada), Breitek est « l’homme de la pluie » (biri en bedja), Yasatek est « l’homme au chien » (bedja yas) et Kurbeitak est « l’homme à l’éléphant » (bedja kwirib). Après avoir lu ensemble ce petit livre, Martine Vanhove est arrivée à la même conclusion que moi : la démonstration est convaincante. La langue des Blemmyes est bien du bedja ancien.

 

27. Je voudrais terminer en évoquant une autre hypothèse, qui ferait remonter les origines du bedja bien avant les Blemmyes. Ici encore, c’est un texte un peu curieux qui va nous intéresser.

 

28. Au début du XIXe siècle, le riche égyptologue amateur anglais John Bankes acheta au Caire une riche collection de papyrus égyptiens. Parmi ceux-là figuraient les archives d’un scribe qui vivait vers 1000 av. J.-C., appelé Djehouty-Mose, qui ont été publiées il y a quatre ans. On sait par ces archives que ce scribe avait longtemps vécu en Nubie et qu’il avait des ennuis de santé. Or, un jour, il gratta un papyrus déjà inscrit, comme on le faisait assez souvent par souci d’économie, pour y écrire quatre lignes en écriture égyptienne, mais transcrivant une langue inconnue.

 

29. En fait, la dernière ligne, très abîmée, était sans doute en égyptien et se termine par l’expression « dans la langue de Nesek ». Qu’est-ce que Nesek, un homme, un lieu ? Les trois premières lignes incompréhensibles sont donc transcrites de cette langue, parlée en Nubie il y a 3000 ans. Évidemment, on pense au méroïtique, qui était déjà parlé à cette époque. De plus, on connaît des formules magiques dans des langues de Nubie, notamment le méroïtique ancien, transcrites dans des papyrus magiques égyptiens. Les Soudanais passaient auprès des Egyptiens pour des magiciens redoutables et on recherchait donc leurs formules magiques.

 

30. Or, la 2e ligne contient un « f », une lettre qui n’a jamais existé en méroïtique, mais qui existait en blemmye et existe toujours en bedja.

 

31. La première ligne contient un groupe où tous les mots se terminent par un –t, ce qui, nous l’avons vu, peut être la marque du féminin dans une langue afro-asiatique. Le bedja est aussi concerné.

 

32. Mais surtout, le premier mot contient les consonnes « s » et « q », et rappelle le bedja sigi (féminin siga) « va-t’en ». Or, les formules magiques égyptiennes pour éloigner les maladies commencent toujours par « va-t’en », adressé au démon. De plus, on connaît les ennuis de santé de Djehouty-Mose, qui devait l’amener à utiliser cette forme primitive de médecine. On ne peut évidemment en être certain à 100 %, mais il est assez plausible que cette formule en langue étrangère soit le plus ancien texte bedja, ou blemmye si vous préférez.

 

33. Pour conclure cet exposé qui nous a promené de siècle en siècle et de texte en texte, on peut affirmer les éléments suivants :

La langue bedja est originaire de la région Soudan/Ethiopie.

La langue bedja est probablement présente depuis des millénaires dans la Vallée du Nil.

Les Blemmyes sont bien les ancêtres des Bedja.

Les tribus bedja étaient présentes autrefois depuis le Nil, où elles ont un certain temps formé des royaumes, jusqu’à la Mer Rouge.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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