Carte postale port-soudanaise

Re-publication d'un article dépublié le lendemain par autocensure. Je le republie tel quel, parce qu'il me semble qu'il résiste toujours.

 

Ce texte date de novembre 2009, un mois après mon arrivée au "Pays des noirs", le Soudan.

Un an après l'éclatement de la bulle de Wall Street, deux ans après l'arrivée de Sarkozy au pouvoir, quatre ans après la révolte des banlieues, six ans après l'invasion de l'Irak, huit ans après le 9/11. A peine plus d'un an avant le Printemps arabe, six ans avant que l'Allemagne n'accueille un million de réfugiés. Bientôt dix ans avant que l'Europe ne se demande ce qu'elle est... Depuis presque 70 ans.


Peut-être, un de mes étudiants a traversé la Méditerranée ou y a péri. Sans doute. Je me rappelle seulement la question candide que je leur ai adressée, à cette première promo que j'accueillais. Pourquoi apprendre le français au Soudan ? Mon assistant me traduisit la réponse de l'une d'eux, qui fit rire toute la classe : "Pour apprendre la langue de l'ennemi !" Pardieu ! J'ai alors répliqué qu'il me fallait en retour apprendre l'arabe.

Nous avons beaucoup ri durant ces mois passés ensemble. Elle fut une de mes meilleur(e)s élèves. Je n'ai jamais trouvé le temps d'apprendre sérieusement l'arabe. Je le regrette encore.

Gwénaël Glâtre

 


 

Port-Soudan, autour d'un thé sur la « Corniche »,

Etat de la Mer Rouge, Soudan.

 

Le 29/11/2009.

 

 

Le titre est déjà un oxymore et cette lettre, mi-publique, mi-privée, cherchera à en déplier les traits d'union par une sorte d'égo-géographie.

 

port-sudan

 

Etabli depuis voilà un mois à Port-Soudan la fantasque, je suis malgré moi réduit au silence face à mes proches restés en France, embarqué dans mes propres aventures et incapable de les communiquer sans circonvolutions infinies. Ce silence est aussi l'effet d'une auto-censure doublement imposée par les deux étaux qui m'étreignent : la diplomatie française d'un côté, que je sers et à qui je dois un certain « devoir de réserve » et l'environnement soudanais, dont le pouvoir est mis au ban de ladite Communauté internationale (pour des raisons que Wikipédia suffit à expliquer) et la sharia qui impose ses règles autant intégrées que subies.

Il m'aura suffi d'une semaine – entre le temps de ma convocation aux Affaires étrangères et ma signature « au bas d'un parchemin », aurait dit Brassens – pour me retrouver plongé contre vents et famille dans cet autre monde que la Civilisation occidentale espérerait disparu. Par les lectures, d'abord. Quelques clics sur internet avec « PORT-SOUDAN » pour sésame et le panoptikon googlien me répond: « Olivier Rolin »[1]. Ecrivain français de son état, ancien de la Gauche prolétarienne, figure du Quartier latin de l'après-68 qui est allé parcourir le grand monde pour mieux se repentir (ou non, d'ailleurs) de ses utopies passées. Son Port-Soudan ressemble alors à l'Enfer de Dante face au paradis des Lettres.

Je n'userai, quant à moi, que d'une lettre (minuscule) pour exorciser mon désert de mots. Port-Soudan: le « bout du monde », « c'est pas une vie », « un choc culturel », le « spleen », parmi les qualificatifs égrainés çà et là, de la bouche même des interlocuteurs locaux ou expatriés. Ou bien au contraire le sempiternel : « Bur Sudan, Tamaam? » (Port-Soudan, ça le fait?), pour demander au blanc-bec que je suis s'il a bien atterri dans ce paysage à la Mad Max. Inutile de dresser ici un florilège des tracas de l'âme que peut y rencontrer un Européen ou d'en faire un portrait à la Encyclopedia Universalis, en latitude et longitude.

Mais force est de constater que ce lieu impose à l'étranger un certain vide métaphysique et reviennent en mémoire, comme un effroi, les lignes de Rimbaud décrivant son expérience: « le séjour sur les côtes de la mer Rouge énerve les gens les plus robustes ; et une année là vieillit les gens comme quatre ans ailleurs »[2]. « Je m'ennuie beaucoup, toujours; je n'ai même jamais connu quelqu'un qui s'ennuyât autant que moi »[3]. Une lecture de ses lettres à sa mère durant toutes ces années laisse le fidèle du poète « aux semelles de vent » dans un profond désarroi. Comment le jeune prodige qui fut si lumineux, jusqu'à caresser les étoiles, a-t-il pu tomber dans une telle mélancolie et frôler la misanthropie ? La mer Rouge éteint-elle toute lueur du Verbe ?

Je m'y suis baigné comme pour la mieux embrasser. Zone désertique, elle semble s'être vidée de ses mythes par nonchalance, suivant les traces de ses peuplades nomades et laissant aux sédentaires-malgré-eux un aperçu manifestement inhospitalier. On y est à la frontière de l'œkoumène, diraient les géographes, l'électricité semble résister aux chimères prométhéennes de la technique et l'eau rappelle à la Ville son humanité. Paradoxe des éléments, le port de la mer Rouge pourrait bientôt être ravitaillé par le Nil.

Port-Soudan a été créé par volonté anglaise en 1905, comme enfant prodigue de Suakin, la ville multi-séculaire des pèlerinages qui y transitèrent dès l'aube de l'Islam. Ces confins entre terre et mer n'ayant plus de mémoire ont pourtant une longue histoire ; le directeur de la Section française d'archéologie soudanaise (SFDAS) me racontait l'autre jour qu'on a retrouvé des traces de navigation égyptienne sur la mer Rouge qui datent du temps des « Pharaons noirs ». Nous sommes ici à l'interface entre l'Afrique et l'Orient. Aujourd'hui, Suakin ne laisse plus au touriste qu'une île mythologique, le corail de ses fondations s'étant rendu il y a un siècle aux forces de la Nature. A une soixantaine de kilomètres de là, le square central de la nouvelle ville indique la main du colonisateur : le Union Jack  envoie aux quatre vents ses flèches urbanistiques, comme quatre bras tendus au monde lointain.

C'est que, malgré la lenteur de son existence quotidienne, Port-Soudan se construit au rythme des mouvements du Globe. Les porte-containers qui entrent dans la rade n'ont rien à envier à ceux de Rotterdam ou de Singapour, les alphabets sont autant arabes, cyrilliques que chinois ou latins et les silos d'hydrocarbures attendent de participer au Grand Bond en avant du communisme mondialisé pendant que les Droits-de-l'Homme occidentaux imposent le linceul de l'embargo sur un territoire dont les corps sont déjà revêtus d'autres voiles.

Poumon économique du Soudan, le port se retrouve dans une position schizophrénique; retiré du monde, il est pourtant quadrillé par le regard étatique, les mouvements d'hommes y sont réglementés mais les échanges de marchandises sont largement dérégulés. Le front de mer dessine ainsi une frontière entre le dedans et le dehors, entre le Dar al-Islam, le pays de la Paix, et la Babylone à la fois crainte et désirée : tout le monde sait dans la ville que les yachts qui sont réservés au pied du parapet aux occidentaux férus de plongée accueillent volontiers quelques soirées arrosées, sous le regard circonspect de douaniers qui feront du zèle selon que la paye est arrivée, ou non. Tout le monde souhaite plus de touristes, et en premier lieu, les élites qui pourraient au moins profiter de cette manne, sinon espérer quelque tuyau pour fuir le Tiers-Monde.

Mais c'est aussi risquer d'être souillés par des mœurs impies et comment imaginer une plage comme en Égypte, les déchets jonchant le sable témoignent encore de l'ignorance du voisinage pour les loisirs de la mer, les corps semblent vouloir résister à toute volupté et d'abord, le touriste cosmopolite a peur des territoires qui refuseraient un processus d'acculturation infini, genre Hollywood. Pourtant, chaque famille est branchée sur le satellite, comme les téléviseurs ont remplacé dans les latitudes tempérées l'antique cheminée. La guerre des civilisations fait rage dans les interstices d'une ignorance réciproque.

Au milieu de ce mur du silence qui sépare l'arabophone de l'anglophone, je me suis mis à parcourir un long entretien entre deux polonais, daté de 2002, que j'ai retrouvé dans la maigre bibliothèque du Centre Franco-Soudanais qu'il m'est donné de diriger: Krzysztof Pomian, historien, et Ryszard Kapuscinski, journaliste. Dans ce « tour du monde en cinquante ans »[4], Kapuscinski raconte qu'il est surpris de découvrir, quand il passe à Khartoum (la capitale soudanaise), que seuls les vieux taxis parlent encore anglais. Depuis sa première visite, la langue de l'ancien colonisateur a reculé et, contrairement à ce qu'on pense habituellement, ce journaliste-voyageur considère que c'est un fait à peu près général dans le monde entier. Il ajoute : « nous avons fabriqué non pas un global village, mais un global township, avec des bicoques provisoires, le travail précaire et la migration permanente »[5]. L'Europe qui a conquis le monde a maintenant peur de sortir de chez elle; nous sommes au maximum une trentaine d'expatriés « occidentaux » dans une ville de 500.000 habitants, quand on attend 4.000 Chinois pour l'année prochaine...

A quoi tient donc ma mission de diffusion de la langue française en même temps que d'animation de la vie culturelle locale dans ce panorama si éclaté; et celle de la France en général, l'ancien pays colonial qui a délaissé cet endroit depuis l'épisode sordide de Fachoda ? N'est-ce pas anachronique ? Le quotidien de mes collègues est d'abord une lutte pour la survie et le mien, une bataille pour imposer l'idée même de « Culture », ce mélange laborieux d'introspection et de circonspection, comme on le connaît dans la cour carrée de la Sorbonne. Je pourrais chercher à répondre à cette question en témoignant de mes projections cinématographiques au public francophile qui m'entoure. La première était Les Chinois à Paris, avec Jean Yanne à la baguette pour mettre en scène l'invasion de la France de Bernard Blier par 700 millions de Maoïstes. La deuxième était soudanaise : Khartoum, l'histoire de la lutte à mort entre deux messianismes, le christianisme de Gordon Pacha, général héroïque et icône du colonialisme victorien face à l'islam fondamentaliste d'Al Mahdi, un leader nomade qui revendiqua à la fin du XIXème siècle l'héritage mahométan.

Aussi folles qu'elles soient, nos histoires sont imbriquées, par images interposées. La photo qui illustre cette « carte-postale » m'a été confiée par une jeune collègue professeure comme étant la sienne. Je l'ai finalement retrouvée sur Wikipédia et Facebook. Les photos du port seraient officiellement interdites, mais les clichés sont déjà sans auteur. Ce sont les Soudanais eux-mêmes qui ont fait fonctionner durant plus de six ans le centre culturel (le seul dans la ville) « franco-soudanais » et c'est l'Université de la Mer Rouge qui a réclamé à la France la présence de l'un de ses concitoyens pour y créer un département de français. Pour, peut-être, mieux se regarder en miroir; et n'est-ce pas là le premier signe de culture ?

 

A mes proches, qu'ils me pardonnent le ton « alambiqué » de cette lettre que je leur destine,

faute de mieux...

Gwénaël

 

 

[1]   Olivier Rolin, Port-Soudan, Seuil, 1994.

[2]   Aden, le 5 mai 1884, in Arthur Rimbaud, Lettres du Harar, Mille et Une nuits, 2001, p. 39.

[3]   Harar, le 4 août 1888, in, Idem, p. 71.

[4]   In, Le Débat, Gallimard, numéro 120, mai-août 2002, p.173-192.

[5]   Idem, p.189.

 

 

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