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Billet de blog 1 janv. 2019

Ces gilets jaunes qui se trompent de populisme

Si les mouvements sociaux qui secouent la France depuis plusieurs semaines montrent une déconnexion de plus en plus nette entre le pays et ses élites, tous les partis populistes n'en profitent pas dans les mêmes proportions. Car les élites sont coupables, c'est entendu. Mais de quels maux au juste ?

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Etre populiste, c'est reconnaître l'existence d'antagonismes irréductibles dans la société, reconnaître que pour que certains gagnent, il faut que d'autres perdent. D'où la mise en évidence d'un "nous" (le peuple) contre "eux" (les élites, l'adversaire qu'il s'agit de faire reculer).

Si on accuse les élites de privilégier leurs intérêts de classe en ne protégeant pas assez le peuple des "parasites" exogènes, on est clairement dans un populisme de droite. Mais un populisme qui fera le malheur de ses électeurs, puisque la droite privilégiera toujours la liberté face à l'égalité. Et dans le contexte économique actuel, marqué par la mondialisation des échanges et la libre circulation des capitaux, cela revient en définitive à privilégier la liberté des puissants par rapport au bien-être des masses. Même si elle est souvent propagée de bonne foi, la "pensée unique" a justement pour rôle de masquer la réalité de cet antagonisme.

Si, par contre, on accuse nos élites de privilégier leurs intérêts de classe en ne protégeant pas assez le peuple et la planète de l'appétit vorace des détenteurs de capitaux, qu'ils soient nationaux ou exogènes, alors on se rapproche un peu plus d'un populisme de gauche. Mais s'arrêter là reviendrait à se contenter d'associer cette forme de populisme à une réactivation de la lutte des classes mâtinée d'écologie, alors qu'elle intègre aussi les nouveaux combats sociaux (féminisme, antiracisme, droits des LGBTQ, etc.). Même s'ils ont été pendant longtemps pour les partis socio-démocrates un alibi destiné à faire oublier leur abandon des classes populaires, ces combats ne doivent pas être abandonnés à leur tour. Parce qu'on ne peut pas tout résumer à l'opposition entre capital et travail, et parce qu'il n'y a pas d'antagonisme fondamental entre les intérêts des classes dominées et les droits des minorités. Si le populisme de gauche professe que les intérêts d'un riche banquier s'opposent nécessairement à ceux d'un modeste employé, il ne voit pas de tension naturelle entre la position sociale d'un individu, sa couleur de peau et son orientation sexuelle. Il fera donc primer le principe d'égalité dans le premier cas, mais respectera tout à la fois les principes d'égalité et de liberté dans le second.

Parfois, des antagonismes peuvent opposer certains de ces nouveaux combats sociaux entre eux, comme "l'affaire du voile" l'a montré. Si on privilégie la liberté des femmes, c'est la liberté religieuse qui en souffre et inversement. Sur ces sujets, la gauche radicale est donc divisée. L'oligarchie, par contre, la ressoude dans une détestation commune de cette liberté de quelques uns qui s'exerce au détriment du plus grand nombre. Dans le cadre d'une stratégie politique assumée visant à mobiliser un électorat plus large que la gauche traditionnelle, les populistes de gauche ont donc pensé que nommer cet adversaire pourrait servir de catalyseur à l'expression démocratique d'une colère populaire. Or, une grande partie des revendications entendues ces dernières semaines sur les ronds-points tournent justement autour de ce thème des élites prédatrices et du creusement des inégalités. Le populisme de gauche théorisé par Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, puis notamment mis en pratique par Podemos en Espagne, par le Labour au Royaume-Uni et par la France Insoumise dans notre pays, constitue donc une réponse politique déjà disponible au mouvement transnational des gilets jaunes.

Dans ces conditions, pourquoi ce mouvement semble-t-il profiter avant tout au Rassemblement National, faisant ainsi écho à ce qui se passe en Autriche, en Hongrie, en Slovaquie, en Bulgarie, en Italie ou en Finlande ? Mon hypothèse est que les gens comprennent que les règles de la mondialisation limitent nos choix et souhaitent en conséquence retrouver une plus grande autonomie politique dans un cadre national. Ce thème de la Nation étant pour l'heure préempté par la droite, la gauche serait bien avisée de se le réapproprier et de l'amender dans un sens plus inclusif. Certains gilets jaunes faiblement politisés sont sans doute aussi en quête de bouc-émissaires d'autant plus facilement identifiables que la pensée unique les leur sert sur un plateau, si bien qu'ils en arrivent à confondre immigration et mondialisation. Pourtant, qui a jeté les peuples les uns contre les autres sur le grand marché européen sans les protéger du dumping, sans leur permettre de dévaluer et en imposant partout la diète allemande en matière de politique budgétaire ? Les promoteurs du plombier polonais ont sans doute plus à y voir que le malheureux réfugié malien.

Au-delà de la chute de Mélenchon dans les intentions de vote, du maintien de Macron et de la remontée spectaculaire de Le Pen, le principal enseignement du sondage IFOP/JDD du 16 décembre dernier, c'est que les partis populistes totaliseraient, si les gens étaient appelés à voter aujourd'hui, une majorité des suffrages. Pour l'heure, ces partis se trouvent sur les deux bords de l'échiquier politique, sans aucune possibilité d'alliance, ce qui accorde un léger répit aux partisans de la mondialisation heureuse. Mais la marée monte, prête à déborder. Et c'est bien l'extrême-droite qui risque de tirer les marrons du feu.

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