Quelques billes pour mieux défendre Robespierre

Il est de bon ton au sein des classes dominantes de disqualifier Robespierre et son oeuvre en lui imputant l'entière responsabilité de la Terreur révolutionnaire. Curieux despote que celui qui renonce volontairement à défendre sa vie.

En 1989, lors des festivités entourant le bicentenaire de la Révolution Française, on avait lancé un sondage destiné à désigner les plus emblématiques de nos compatriotes. A la surprise générale, devant De Gaulle et Napoléon, c'est Robespierre qui avait rassemblé le plus grand nombre de suffrages. Pourtant, voilà un homme qui n'a pas vraiment bonne presse dans les cercles officiels. Et je me rappelle encore comment l'Ecole soi-disant Républicaine a cherché à me faire gober combien Voltaire et Danton surpassaient Rousseau et Robespierre. Mais Robespierre est infiniment supérieur à Danton et voici pourquoi.

1789 - 1792 : une fausse Révolution
 

La Révolution n'a duré que deux ans, d'août 1792 (lorsque le roi est arrêté et le suffrage universel instauré sur proposition de Robespierre) à juillet 1794 (quand ce dernier est exécuté). Ce qui a précédé et ce qui suivra n'est qu'une longue prise de pouvoir par la Bourgeoisie. Avant 1792, en effet, la population reste divisée en plusieurs classes : les possédants qui peuvent voter, le gros de la population privé du droit de vote, et puis les esclaves. Les femmes, elles, devront patienter jusqu'en 1944. Maximilien Robespierre avait été le seul au sein de la Constituante à s'élever contre cette hypocrisie, en vain. Rappelons-nous aussi qu'en 1791, la loi Le Chapelier interdit aux travailleurs de se coaliser pour défendre leurs intérêts. En 1791 toujours, une manifestation organisée sur le Champ de Mars pour réclamer la déchéance du Roi est matée dans le sang par la Garde Nationale de Lafayette. On relèvera plusieurs centaines de morts. Le Peuple s'était mêlé de ce qui ne le regardait pas. Lorsque les Girondins déclarent la guerre à l'Autriche et à la Prusse, à nouveau seul Robespierre s'oppose à cette guerre d'agression et de rapine motivée par la faillite du pays (les caisses sont vides et il faut d'urgence les remplir) ainsi que par la nécessité d'offrir au Peuple un dérivatif à sa fureur. Fureur motivée par le fait que l'Assemblée avait refusé de plafonner le prix du pain et des autres denrées de première nécessité. 

La patrie en danger

Lorsque démarre la vraie Révolution et la seconde Constituante en août 1792 (la Convention), La Fayette déserte. Un an plus tard, Dumouriez et tout son état-major passeront carrément à l'ennemi. Robespierre, lui, s'attaque à la propriété, pourtant déclarée "inviolable et sacrée" dans la Déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen. Il n'est pas collectiviste mais veut poser des limites au droit de propriété, et donne en exemple la propriété des esclaves ou celle qui prive les autres hommes des moyens de leur subsistance. Tollé chez les Girondins qui appellent la Province à se soulever contre Paris. C'est cette tentative de restauration conservatrice qui, sous la pression des sans-culotte, amènera en réponse la Terreur. Des députés girondins sont arrêtés. Robespierre, contempteur de la peine de mort dans le cadre du fonctionnement normal des institutions, s'oppose à Hébert qui voulait les faire tuer. Certains d'entre eux en profiteront pour s'échapper de leur assignation à résidence et partiront, aidés par les royalistes, fomenter des troubles contre-révolutionnaires en Vendée, en Bretagne et ailleurs. En Juin 1793, 60 départements français sont en état d'insurrection. Pour faire face aux menaces intérieures et extérieures, un Comité de Salut Public est institué. Doté de pouvoirs exceptionnels, il est composé de neuf (puis 12, puis 11) membres nommés pour un mois renouvelable et qui doivent chaque semaine rendre des comptes à la Convention. Georges Danton est l'un d'eux et c'est lui qui crée le Tribunal Révolutionnaire afin d'éviter que le peuple continue à se faire justice lui-même

Le corrompu face à l'Incorruptible

Cet homme, député montagnard charismatique mais sans convictions clairement affirmées autres que celles touchant à son intérêt personnel (il s'était même un temps vendu au Roi), décide de faire chuter Robespierre et ceux des Montagnards qu'il estime les plus "enragés". Trois mois après les débuts du Comité, en juillet 1793, la situation militaire et financière du pays est dramatique. Danton s'esquive et propose Robespierre pour le remplacer, bien convaincu que cette charge très exposée finira par causer sa perte. Ce dernier, affaibli par la maladie, commence par se dérober. Il accepte finalement le poste à la fin du mois, à la faveur d'une nouvelle vacance. Ses premiers actes seront d'abolir pour de bon les droits féodaux (qui n'étaient jusque là que rachetables), de menacer les usuriers et les accapareurs de blé de la peine de mort, et de flanquer les Généraux en campagne de commissaires civils afin de mettre un terme aux désertions, nombreuses au sein d'états-majors où l'on ne recherche pas toujours activement la victoire. Pour combler les trous, il accorde également des promotions aux jeunes officiers les plus méritants, et c'est ainsi que certains des futurs fidèles de Napoléon gagneront leurs galons de Généraux. La situation militaire s'améliore d'un coup. Mais en septembre 1793, les Amiraux français livrent la flotte de Toulon aux Anglais. Danton y voit l'occasion de porter un coup fatal à son adversaire et agite la foule contre le Comité de Salut Public. La manoeuvre échoue mais la Convention, paniquée, accorde enfin à Robespierre le contrôle du prix du pain. Estimant que le Tribunal Révolutionnaire ne travaille pas assez vite, Danton réclame "une tête par jour" et des arrestations en masse ("loi des suspects" du 17 septembre). Et ce sont des députés dantonistes et hébertistes qui se mettent à déconsacrer les églises, pas le croyant Robespierre à qui on a suffisamment reproché sa tentative de promotion d'un culte de l'Etre Suprême. A nouveau, il s'agit de mettre l'avocat d'Arras dans une position difficile, en espérant qu'il s'élève contre ces mesures et puisse être dénoncé comme un ennemi de la Révolution. Mais une fois encore, c'est un échec. Danton aura ensuite beau jeu de monter à la tribune afin d'obtenir l'arrêt des "mascarades anti-religieuses". Pas à une volte-face prêt, il demandera même en décembre 1793 "l'économie du sang des hommes" et réclamera la libération des 200.000 prisonniers peuplant les prisons françaises, parmi lesquels beaucoup de factieux girondins et royalistes. Il faut dire que La Terreur bat alors son plein. Plus encore que le Comité de Salut Public, c'est le Tribunal Révolutionnaire et le Comité de Sûreté Générale qui sont aux commandes dans cette affaire. En décembre toujours, Robespierre demande d'ailleurs la création d'un Comité de justice, dont la tâche aurait été de rechercher et d'élargir les patriotes injustement détenus. Mais le Comité de Sureté Générale, jaloux de ses prérogatives, s'y oppose fermement. 

Le piège se referme

Toujours malade, Robespierre prend un congé d'un mois entre le 13 février et le 13 mars 1794, juste après le vote de l'abolition de l'esclavage par les Montagnards. Mais il revient de convalescence animé d'une résolution nouvelle et entend jouer son va-tout. Il frappera Danton avant que ce dernier ne le frappe : « Toutes les factions doivent périr du même coup », déclare-t-il à la Convention le 15 mars. Le corrompu et ses amis passent donc sur l'échafaud en avril. Trois mois plus tard, hélas, ce sera au tour de l'Incorruptible. Car Lazare Carnot, du Comité de Salut Public, veut à tout prix se débarrasser de celui qui continue à jouer les empêcheurs de piller en rond au moment où les armées françaises victorieuses s'apprêtent à mettre les Pays-Bas Autrichiens en coupe réglée. Fouquier-Tinville, le Président du Tribunal Révolutionnaire, est prêt à tout pour conserver sa place d'Inquisiteur en chef, que Robespierre demande à lui retirer. Plusieurs instigateurs de massacres révolutionnaires en province, comme Carrier, Fouché, Barras, Fréron et Tallien, récemment rappelés à Paris pour y répondre de leurs actes, voient dans la chute de Robespierre une chance de sauver leur peau. Et puis il y a aussi Cambon, le Président du Comité des Finances, qui voudrait bien supprimer le "Maximum" du prix du pain et le remplacer par le "Maximum" des salaires. Enfin, tous les suiveurs qui trouveront commode la désignation d'un bouc-émissaire dédouanant la Convention des excès d'une Terreur qu'elle a elle-même initiée. 1.200 têtes tombent-elles de janvier à juin 1794 ? Elles sont plus de 1.800 à rouler en Juillet alors que, depuis quatre semaines, Maximilien avait cessé de paraître au Comité. C'est une machination. Il faut que Robespierre, aimé des sans-culotte et dont le peuple pense qu'il a tous les pouvoirs, passe pour un fou dangereux, un dictateur sanguinaire. Pour faire bonne mesure, la Convention baisse autoritairement les salaires le 21 juillet, une semaine avant son arrestation. De quoi bien soigner la popularité du "despote" auprès du peuple.  

Robespierre renonce

Le 26, il tente de reprendre la main et propose de subordonner Le Comité de Sûreté Générale au Comité de Salut Public. Il accuse aussi le Comité des Finances de favoriser les accapareurs et menace les députés "fripons" sans les nommer. Lourde erreur, car beaucoup se sentent visés. D'autant que les comploteurs opèrent une tournée nocturne au cours de laquelle ils signifient aux Conventionnels les plus influents qu'eux aussi figurent sur la liste noire de Robespierre. La suite est connue. Empêché de s'exprimer à la tribune en ce fameux IX Thermidor de l'an II, il est mis en accusation. Les huissiers refusent de lui mettre les fers, mais il se rend. Ensuite, en vertu d'ordres délivrés par la Commune de Paris, aucun concierge de prison n'accepte de l'accueillir, si bien qu'il se retrouve libre à l'Hôtel de Ville et en situation de lancer un appel à l'insurrection. Seulement, découragé, épuisé, et sans doute plus légaliste que lucide, il interrompt sa signature au bas du document. Lassées d'attendre des directives qui ne viennent pas, les compagnies de sans-culotte se dispersent dans la nuit. Son sort est scellé et sa tête tombe dès le lendemain. La Réaction a gagné. La Révolution est terminée.


PS : Je voudrais maintenant tempérer ce texte qui date d'il y a quelques jours en ajoutant que Robespierre a tout de même commis plusieurs erreurs funestes :

- l'élimination de Danton s'imposait-elle ? En tout cas, elle lui a valu de puissants ennemis et a accéléré sa propre chute ;

- l'instauration de la reconnaissance par le Peuple français de l'existence d'un Etre suprême et de l'immortalité de l'âme, qui vient en contradiction flagrante avec la liberté de conscience jusque là garantie par la Constitution ;

- le refus de la tentative de conciliation du VIII Thermidor, que lui proposaient ses collègues des deux Comités ;

- surtout, la loi du 22 Prairial qui accélère la procédure de jugement du Tribunal Révolutionnaire, lequel n'a plus la possibilité de choisir qu'entre l'élargissement et la mort. Elle devait aussi permettre d'opérer un premier tri entre les accusés avant leur présentation devant le Tribunal, mais permettra surtout un emballement de la Terreur.

En résumé un grand homme, le vrai moteur de la Révolution. Mais qui, dans les trois derniers mois de sa vie, en bute à des attaques incessantes, a cédé à la paranoïa ambiante en s'enfermant dans une logique jusqu'au-boutiste. '

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