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Billet de blog 8 janv. 2019

Protectionnisme, mode d'emploi

Les hérauts de la pensée unique ont depuis longtemps remporté la bataille des mots. Dans leur bouche, le terme "protectionniste" est devenu une insulte disqualifiante lancée à la tête de ceux qui osent remettre en cause le consensus libéral. Une bonne raison pour les gilets jaunes de s'y intéresser.

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On glose beaucoup actuellement sur l'impossibilité dans un contexte mondialisé de mettre en place autre chose que des politiques favorables au capital et au monde de la grande entreprise. Rompre avec cette manière de faire en s'attachant (par exemple) à une meilleure répartition des richesses, supposerait au préalable de mieux protéger nos marchés sous peine de voir le capital prendre la poudre d'escampette. Mais ce simple constat touche d'emblée à un tabou du débat public. Le protectionnisme constitue un véritable angle mort de la pensée, enterré au rythme des ratifications successives des différents traités qui régissent aujourd'hui l'imbrication de la France dans l'économie mondiale. Avant d'essayer de comprendre pourquoi, il faut d'abord s'attacher à décrire comment tout cela fonctionne.
Une politique classique de relance par la demande consiste à augmenter le pouvoir d'achat des ménages afin de donner un coup de fouet à l'économie. Mais lorsque l'économie en question participe pleinement à la mondialisation, une bonne partie du supplément de pouvoir d'achat part dans des biens importés, ce qui annule en partie l'effet de ces politiques. C'est la raison pour laquelle on tente depuis 30 ans des relances par l'offre qui professent plutôt d'arroser les entreprises, dans l'espoir qu'elles investiront et qu'elles embaucheront. Manque de chance, ces cadeaux somptuaires ne fonctionnent pas d'avantage, parce que les grosses entreprises préfèrent utiliser cette manne en spéculant et en augmentant leurs dividendes. Et aussi parce que le chômage, pour les multinationales du CAC 40, est moins un problème qu'une solution. L'INSEE estime ainsi que les 20 milliards du CICE ont permis la création de.... 50.000 emplois. A ce tarif-là, l'Etat aurait pu embaucher huit fois plus de fonctionnaires. Une solution à ce manque évident de "ruissellement' consisterait à augmenter les barrières douanières. On comprend aisément qu'en favorisant le production locale, une politique protectionniste améliore l'effet booster des relances par la demande. Mais elle suscite aussi d'importantes réserves.
L'Allemagne dit non

Déjà, le protectionnisme s'oppose aux traités de libre-échange, notamment aux traités européens qui garantissent la libre circulation des marchandises, des personnes et des capitaux sur le territoire de l'UE. Pour éviter de mettre en danger la construction européenne, certains ont émis l'idée d'un protectionnisme limité aux frontières extérieures de l'union, les différents Etats se coordonnant pour relancer en même temps. Une action de ce type serait d'autant plus efficace que les-dits pays réalisent d'ores-et-déjà 75% de leur commerce extérieur entre eux. Mais il est parfaitement inutile d'évoquer ce type de dispositif devant les allemands. Parce que le protectionnisme est contraire à la doxa allemande, l'ordo-libéralisme rhénan, partagée dans toute l'Europe du nord (et de l'est, satellite de l'Allemagne). En deux mots : les Teutons craignent que le protectionnisme fasse grimper l'inflation à travers le renchérissement des biens importés. On ne peut pas leur donner tort. Ils craignent aussi que cela porte un coup d'arrêt à la croissance et là encore, ils ont raison de s'inquiéter : la mise en place de barrières douanières entraînera forcément une baisse du commerce extérieur. Et comme leur balance commerciale est largement excédentaire, ils n'ont aucun intérêt à tuer la poule aux oeufs d'or, pensent-ils.
C'est pourtant ce qu'ils sont en train de faire en restant sourds à la souffrance des populations livrées au grand marché, sans l'appui d'aucune arme monétaire pour corriger les déséquilibres structurels et sans autre horizon que de gagner toujours plus en flexibilité et en compétitivité. Une logique qui favorise invariablement le moins-disant social et qui condamne à plus ou moins brève échéance la construction européenne. Il suffit de voir comment ont été traités Chypre ou la Grèce. Le Brexit et l'arrivée au pouvoir de partis nationalistes un peu partout sur le continent en sont d'autres indicateurs flagrants.  
Pour que la politique prime sur l'économie

L'inflation est avant tout le problème des capitalistes qui ne veulent pas voir leurs capitaux se déprécier. Mais c'est aussi, de la part de l'Allemagne, une crainte largement irrationnelle, liée à la montée du nazisme, elle-même liée à la crise de 29 qui s'était caractérisée par une hyper-inflation. Pourtant, une inflation maîtrisée peut aussi avoir de bons côtés, comme faciliter le remboursement de la dette par exemple. Mais si le protectionnisme est mauvais pour la croissance, si l'Etat est moins fort que le marché pour optimiser les profits, pourquoi souhaiter son retour ? Parce que c'est le seul moyen pour la politique de reprendre la main sur la sphère économique. Lorsqu'on vous dit qu'aucune autre politique n'est possible, qu'il n'y a pas d'alternative, on a raison. Dans le cadre des traités actuels, la seule politique possible est celle menée depuis trente ans par les libéraux et les socio-libéraux alternativement : une pression toujours plus importante sur le travail pour contenter un capital toujours plus mobile et exigeant. Ces traités, qui s'imposent aux droits nationaux, ont en fait été conçus par ces mêmes libéraux pour rendre impossible tout retour en arrière.
Pour leur donner tort, il faut donc sortir des traités, y compris de l'UE, et remettre à nos frontières des barrières tarifaires. A cette condition seulement, beaucoup de politiques mises au placard dans les années 80 et 90 redeviennent opérantes. Certaines de ces politiques permettent seulement de contrecarrer les effets dépressifs du protectionnisme. D'autres, de réduire les inégalités et de mettre en place la transition écologique.
En stoppant la libre circulation des capitaux, on peut mieux combattre l'évasion fiscale ; on peut reprendre la main sur la banque centrale, déclarer une partie de la dette illégitime ou opérer une dévaluation compétitive ; on peut rediriger l'épargne vers des investissements productifs ; on peut empêcher des fonds de pension étrangers de revendre à la pièce nos usines et se protéger plus efficacement des crises financières à venir. En taxant plus fortement les produits issus de pays qui pratiquent les dumpings fiscal et social, on protège notre Etat Providence, de même qu'en mettant fin à la libre circulation des travailleurs. En empêchant les multinationales d'attaquer l'Etat français, on peut de nouveau confier à nos entreprises publiques des missions d'intérêt général et repenser la péréquation des territoires. En taxant les produits assemblés aux quatre coins du monde avec une empreinte carbone de dingue, on fait du bien à l'environnement et on encourage le développement de la production locale. Grâce à ces relocalisations, on crée de l'emploi et oui, on rend aussi plus efficaces des politiques de relance par la demande.
Du sang, de la sueur et des larmes

Très clairement, les premiers temps seront durs, les marchés ne se laisseront pas faire sans réagir. La sortie de l'euro, qu'implique une politique de contrôle des capitaux, entraînera des attaques spéculatives contre notre monnaie ainsi que nos banques (l'occasion rêvée d'en nationaliser quelques-unes, soit dit en passant). L'inflation augmentera, la banque de France devra se substituer aux banques privées dans le rôle de prêteur en dernier ressort et les pertes d'emploi liées aux délocalisations des multinationales exportatrices ne seront pas immédiatement compensées par les relocalisations des multinationales importatrices. Mais les marchés finiront par ramasser leurs pertes et passeront à autre chose. Durant les trente glorieuses, on avait un strict contrôle des capitaux, des droits de douane élevés et un taux de croissance à 5%.

Certains considéreront que l'accroissement des inégalités et que le réchauffement climatique ne sont pas des raisons suffisantes pour bousculer le système. Que le raidissement autoritaire de l'oligarchie au pouvoir, soucieuse de protéger ses intérêts avant tout, n'est pas le danger principal qui guette notre démocratie, plutôt que la fronde populaire. Je laisse chacun juger en son âme et conscience le degré des périls actuels.

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