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Billet de blog 11 janv. 2017

Le temps sacré des cavernes (extrait)

Voici l'introduction de mon dernier livre, "Le temps sacré des cavernes" (2016), publié aux éditions José Corti.

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Depuis treize ans que j'exerce le métier de guide-interprète à Lascaux II, un nombre incalculable de visiteurs est passé dans le rayon de ma lampe-torche. Ils se pressent chaque année par centaines de milliers à Montignac, charmante petite bourgade du Périgord Noir, pour venir admirer les peintures de la « Chapelle Sixtine de la Préhistoire », reproduites à quelques centaines de mètres de l'original sur la colline de Lascaux. Originaires du monde entier, de tous âges et milieux sociaux, plus ou moins intéressés par la Préhistoire, les gens que j'accompagne en visite ont parfois une idée bien à eux des Hommes de Cro-Magnon, nourrie de préjugés forgés par la machine médiatique et la culture populaire, mêlés à quelques réminiscences de cours d'histoire. Ainsi, certains imaginent nos ancêtres chasseurs-cueilleurs comme de petits bonshommes poilus s'exprimant par borborygmes et cherchant la protection des grottes pour y installer leurs campements. Et si Cro-Magnon passait son temps libre à peindre des animaux sur les parois de sa maison, c'était – pensent-ils - pour les inscrire au menu du lendemain. Ou alors par souci esthétique, en guise de papier peint préhistorique. Lors de chaque visite, l'une de mes premières tâches consiste donc à faire tomber quelques clichés : non, les Cro-Magnon n'habitaient pas au fond des grottes. Non, ils n'étaient pas particulièrement petits et leurs traits n'étaient pas plus simiesques que les nôtres. C'étaient au contraire des Hommes pleinement modernes, sur le plan physique autant qu'intellectuel, et qui s'exprimaient dans des langages parfaitement articulés, quoique inconnus de nous.

Ces quelques évidences s'imposent d'elles-mêmes dès la fin du laïus introductif, lorsque les gens accèdent enfin à la grotte et qu'ils se retrouvent projetés au milieu du fabuleux bestiaire polychrome de la Salle des Taureaux, prisonniers d'un imaginaire vieux de 20.000 ans qui leur parle autant qu'il leur échappe. Ce décor impressionnant, qui porte la marque d'une humanité pleine et entière, calme les derniers doutes en même temps qu'il provoque de nouveaux questionnements. Et c'est à ce moment-là, précisément, que mon métier devient frustrant. Car les questions que l'on me pose alors démarrent invariablement par « comment ? » et par « pourquoi ? ». « Comment ? », j'en fais mon affaire. Les réponses, d'ordre technique, existent la plupart du temps. « Pourquoi ? », en revanche, me laisse souvent démuni. Ces gens, qui ne possédaient pas d'écriture, sont morts il y a 20.000 ans et les réponses à nos questions ont disparu avec eux. Certes, des scientifiques, préhistoriens, archéologues, ethnologues, historiens de l'art et autres mythologues se penchent sur cette épineuse question de la signification de l'art des cavernes depuis plus d'un siècle maintenant. Et leurs travaux ont permis d'accoucher de nombreuses hypothèses et aussi de quelques certitudes. Mais exposer ces travaux dans le cadre étroit d'une visite de 40 minutes n'est pas sérieusement envisageable. Du coup, la frustration naît de devoir à chaque fois broder une nouvelle variation sur le thème : « Personne n'en sait rien. Mais le mystère confère certainement à ces œuvres un supplément d'âme. », quand tout ce qu'on aurait envie de répondre, c'est : « La question est passionnante. Plusieurs théories ont été élaborées au fil du temps, qui toutes se basent sur des indices vraiment troublants. Resserrez donc ce plaid, dégustez tranquillement votre thé et laissez-moi vous raconter.... ».

Vous y êtes ? Alors, commençons.

De récentes datations réalisées dans la grotte d'El Castillo, dans le nord de l'Espagne, feraient remonter les débuts de l'art des cavernes, plus précisément dénommé art pariétal du Paléolithique supérieur européen, à plus de 40.000 ans (Pike, 2012). Par art pariétal, il faut entendre art réalisé sur paroi - de grotte ou d'abri. Et par Paléolithique supérieur, on se réfère à une période de la Préhistoire qui démarre en Europe avec l'arrivée de l'Homme moderne (40.000 BP 1 environ) et s'achève en même temps que le dernier âge glaciaire (12.000 BP environ). Durant toute cette période longue de près de 30.000 ans, les Hommes préhistoriques ne cesseront de graver, dessiner, peindre, sculpter et modeler. On sait aujourd'hui que l'art en grotte n'était qu'une des multiples expressions artistiques de Cro-Magnon, mais c'est celle qui s'impose à nous aujourd'hui, beaucoup d'œuvres réalisées à l'air libre ayant depuis longtemps disparu. Au fond des grottes obscures, Cro-Magnon a donc tracé des animaux - essentiellement des grands herbivores - et des signes. On y trouve aussi un nombre appréciable de symboles sexuels, notamment des vulves, quelques humains et c'est à peu près tout. Pas de paysages, aucun contexte. Pourquoi ? Et comment expliquer que cet art ait pu conserver autant d'invariants sur une aussi longue durée et sur un aussi vaste territoire, qui s'étend de l'Atlantique à l'Oural ? Pensez qu'il s'est écoulé autant de temps entre Chauvet et Lascaux qu'entre Lascaux et nous. Les premiers dessins de la grotte Chauvet, en Ardèche, remonteraient à 37.000 ans, tandis que les peintures de la grotte périgourdine de Lascaux seraient plus récentes d'au moins 15.000 ans. Et même si neuf grottes ornées sur dix découvertes à ce jour l'ont été en France et en Espagne, dans ce que l'on nomme l'Arc franco-cantabrique (Charente, Dordogne, Lot, Pyrénées, Pays basque, Cantabrie, Asturies), les échelles géographiques demeurent malgré tout impressionnantes : des pays aussi éloignés les uns des autres que l'Angleterre, l'Italie, la Bosnie, la Roumanie et la Russie possèdent tous un art des cavernes glaciaires. Et partout, on note les mêmes types de sujets. L'homogénéité apparente de ces œuvres suggère qu'il a existé un fonds culturel commun à toute l'Europe pendant le Paléolithique supérieur. Selon le préhistorien et ethnologue André Leroi-Gourhan (1976), il s'agirait de la première « civilisation européenne ». Dotée de régionalismes marqués, certes, mais tout de même puissamment structurée par ses invariants culturels.
Même si la question fait aujourd'hui débat à propos de quelques sites bien précis, comme El Castillo en Espagne ou La Roche-Cotard en France, l'essentiel de la communauté scientifique s'accorde sur l'une de ces constantes : l'art pariétal serait bien l'œuvre exclusive de l'Homme anatomiquement moderne, également appelé Homo sapiens ou Homme de Cro-Magnon. Il y a 40.000 ans, lorsque se forgeaient les premières œuvres d'art en Europe, un Homme pourtant presque aussi moderne que lui quittait la scène : Homo neanderthalensis, l'Homme de Néandertal (Galvan, 2014). On a longtemps sous-estimé les Hommes préhistoriques, Néandertal davantage encore que Cro-Magnon. Or, si les preuves d'un art pariétal attribuable à Néandertal font pour le moment défaut, on sait désormais que tous deux étaient des Hommes au sens plein du terme, au point d'ailleurs de figurer ensemble au rang de nos ancêtres directs. Seul le sujet de ce livre m'amènera donc à m'intéresser à sapiens plus qu'à son proche parent, à travers les œuvres qu'il nous a léguées.

En me proposant de vous aider à décrypter quelques pans de l'art des Cro-Magnon, je cède à un vieux fantasme longtemps refoulé car risqué, surtout au vu de ma modeste position d'amateur éclairé. Pour être légitime, ma parole se fondera donc presque exclusivement sur les travaux scientifiques consacrés à ce sujet et toute erreur subsistante devra évidemment m'être imputée.

Je tâcherai aussi de procéder par ordre et consacrerai la première partie de ce livre à l'émergence d'un comportement moderne chez l'Homme, c'est-à-dire essentiellement aux premières traces de pensée symbolique, dont l'Art pariétal n'est qu'un avatar tardif. Ce long préambule s'attellera aussi à dresser le portrait-robot le plus précis possible de l'Artiste, à partir des rares vestiges laissés à notre disposition. Et ce n'est qu'après complétion de cet indispensable travail préliminaire que nous irons débusquer ensemble, au fond des grottes, certaines des œuvres d'art les plus anciennes de l'humanité.

1 Before Present (BP) : Afin de disposer d'un point de référence universel, les scientifiques expriment toutes leurs datations par rapport au présent (et non par rapport à Jésus-Christ). Comme le « présent » est une notion mouvante, qui se déplace chaque année, l'année 0 a été placée par convention en 1950. Ainsi, une date de 20.000 BP signifie en fait « 20.000 ans avant 1950 "

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