J'entends comme un bruit de bottes

Face à la conscientisation des rond-points, la dérive autoritaire du pouvoir progresse. Notre Grand Débat National ne saurait occulter la réalité présente, celle de deux blocs de plus en plus antagonistes. Gare à la décompensation brutale, comme diraient les experts en tectonique.

L'un des arguments régulièrement avancés par le Gouvernement pour justifier son refus de mieux répartir les richesses consiste à rappeler que notre pays est déjà l'un de ceux qui redistribuent le plus au monde. Mais on peut très bien redistribuer de manière tout à la fois massive et injuste. Aujourd'hui, et en schématisant, les pauvres paient peu d'impôts directs mais la pression s'accroît ensuite rapidement. Toutes les classes moyennes sont massivement ponctionnées, de manière d'ailleurs assez peu progressive, tandis que les riches bénéficient d'un traitement de plus en plus avantageux à mesure que leur fortune progresse. C'est évidemment cette injustice-là que combattent les gilets jaunes. Très attachés à notre système de redistribution, ils ne veulent pas moins de taxes, mais une pression fiscale mieux répartie.

Trois mois plus tard, le Gouvernement continue pourtant à faire la sourde oreille, affectant de ne pas comprendre. Il a pris soin de formuler les questions du Grand Débat National de manière à évacuer toute proposition qui consisterait à augmenter les impôts des plus riches, et il refuse toujours d'expliquer comment sera réalisée la synthèse des remontées et si la masse des contributions restera ou non consultable. On voit par là que la surdité de l'Etat est parfaitement volontaire. Les raisons de cet entêtement n'apparaîtront pas évidentes à tout le monde. Elles sont pourtant simples. Macron, encore inconnu il y a cinq ans, n'est pas arrivé au pouvoir par l'opération du Saint-Esprit, mais grâce à la protection et à l'entregent de représentants éminents de la Caste (Jouyet, Attali, Minc, Niel, Lagardère, Arnaud) qui attendent maintenant un retour sur investissement. Tout cela a été parfaitement documenté par Juan Branco, ce qui lui vaut aujourd'hui une mise en examen pour "incitation à la violence". On n'attaque pas impunément l'avocat de Julian Assange et de la FI, qui se servira sûrement de son procès comme d'une tribune. Mais cette prise de risque illustre bien à mon avis l'état de panique extrême dans lequel se retrouvent aujourd'hui ceux qui nous gouvernent.

Il est une autre raison, plus fondamentale encore, au mutisme élyséen. Depuis les premiers accords du GATT et de l'OMC, les entreprises et les riches particuliers se servent de la libéralisation des mouvements de capitaux pour se livrer à un chantage contre les Etats, mis directement en concurrence fiscale les uns avec les autres. Cette libéralisation mondiale des échanges est certes très favorable aux affaires, mais on comprend bien pourquoi elle ne peut aboutir à rien d'autre qu'à un accroissement des inégalités, le dumping fiscal restant l'unique arme disponible pour retenir les capitaux. Des solutions existent contre les évadés fiscaux, comme l'impôt universel basé sur la nationalité plutôt que sur la territorialité. Mais face aux armées d'avocats fiscalistes des GAFA et des autres grands groupes mondiaux, on ne pourra pas faire l'économie d'une refonte en profondeur des règles du libre échange et d'une remise en cause des Traités. Impossible pour Macron d'avouer ça à ses concitoyens, d'autant que tous n'ont pas encore fait le lien. Dans l'espoir sans doute que le mouvement s'essouffle, il se contente pour l'heure d'expédients, entre fausses évidences ("on ne peut pas raser gratis, les enfants"), Grand Débat piégé et répression policière.

De plus en plus d'intellectuels diagnostiquent un changement de paradigme imminent. A mesure que la conscience politique progresse parmi les couches habituellement dépolitisées de la population et que leur défiance s'accroît envers les médias gouvernementaux ou détenus par de riches oligarques, les bornes du débat acceptable volent en éclat et les partis traditionnels de gouvernement déclinent élection après élection au profit des partis populistes. C'est un phénomène mondial qui a démarré bien avant les gilets jaunes, prenant des formes différentes selon les pays : Occupy Wall Street aux USA, les Indignés en Espagne, Correa en Equateur, Mujica en Uruguay, la destitution du Gouvernement islandais, autant de révoltes populaires qui ont profité à la gauche. L'avènement du Mouvement 5 Etoiles en Italie ou de Trump aux USA ont par contre profité à la droite dure. Mais quel que soit le bénéficiaire de ces ruades, c'est toujours avec la volonté pour les classes populaires de donner un coup de balai, celui-là même qui vise aujourd'hui Macron.

Cette aspiration à mettre fin au népotisme, à la corruption et à l'immoralité des élites masquée derrière de prétendues lois immanentes du marché finira par forcer nos gouvernants à modifier le système, à céder en partie sous peine de tout perdre. A moins... A moins qu'ils ne préfèrent l'AUTRE solution, déjà testée à la fin des années 30 en Europe puis dans les années 70 en Amérique latine. Le durcissement autoritaire actuel au Brésil, où la colère populaire a été détournée pour amener un fasciste au pouvoir, en est une manifestation inquiétante. Qui peut me garantir que le même scénario n'est pas en train de se rejouer en France ? Quand j'entends des ministres nier les violences policières ou des préfets les justifier, quand je vois le retour des "voltigeurs" sur le pavé parisien, que je note l'apparition d'une nouvelle loi sécuritaire chaque année et que je constate la bienveillance avec laquelle Marine Le Pen est interviewée dans les médias, je me souviens que tout cela aurait été impensable il y a encore 10 ans. Alors que sur les rond-points naît une conscience de classe, ailleurs la droitisation des esprits est en marche. On habitue les gens à la violence légale et on les prépare à la fille du borgne. Seront-ils assez nombreux à s'y opposer, ces Français qui préfèrent leur liberté à une impression de sécurité ? C'est toute la question - et tout l'enjeu - des prochains mois. Minée par les relents bonapartistes de la Ve République, la faiblesse de notre culture démocratique n'incite toutefois guère à l'optimisme...

En attendant, grève générale le 5 février.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.