Traduction en français de l'entretien accordé au Guardian (16/07/2015) par le philosophe allemand Jürgen Habermas. La figure de proue intellectuelle de l'intégration européenne juge que les efforts des générations précédentes sont mis en péril par la ligne dure d'Angela Merkel vis-à-vis de la Grèce.

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Guardian : Quelle est votre verdict sur l’accord conclu lundi?

Habermas: L’accord sur la dette grecque annoncé lundi matin est préjudiciable tant dans son résultat que par la manière dont il a été atteint. Premièrement, le résultat des négociations est fâcheux. Même si l’on devait considérer que cet étranglement était la bonne façon de mener les choses, on ne peut pas attendre que ces réformes soient mises en œuvre par un gouvernement qui de son propre aveu ne croit pas dans les termes de l’accord.

Deuxièmement, le résultat n’a pas de sens en termes économiques à cause du mélange toxique entre les réformes structurelles nécessaires de l’État et de l’économie et l’imposition de nouvelles mesures néolibérales qui vont complètement décourager une population grecque épuisée et tuer toute impulsion vers la croissance.

Troisièmement, le résultat signifie qu’un Conseil européen impuissant vient en substance de se déclarer en faillite politique : la relégation de facto d’un État membre au statut d’un protectorat contredit ouvertement les principes démocratiques de l’Union européenne.

Enfin, le résultat est scandaleux parce que forcer le gouvernement grec à accepter un fonds de privatisation économiquement discutable, et essentiellement symbolique, ne peut être compris autrement que comme un acte de punition contre un gouvernement de gauche. On peut difficilement imaginer comment on aurait pu faire plus de dégâts.

Et pourtant, c’est bien ce que le gouvernement allemand a fait lorsque le ministre des Finances Schäuble a menacé d’expulser la Grèce de l’euro, et s’est assumé sans vergogne comme le maître de discipline de l’Europe. Le gouvernement allemand a ainsi revendiqué pour la première fois une Europe sous hégémonie allemande – en tout cas, c’est la façon dont cela a été perçu dans le reste de l’Europe, et cette perception définit la réalité qui compte. Je crains que le gouvernement allemand, y compris sa faction sociale-démocrate, ait dilapidé en une nuit tout le capital politique qu’une Allemagne meilleure avait accumulé en un demi-siècle – et par « meilleure », j’entends une Allemagne caractérisée par une plus grande sensibilité politique et une mentalité post-nationale.

Guardian : Lorsque le Premier ministre grec Alexis Tsipras a convoqué un référendum le mois dernier, de nombreux politiciens européens l’ont accusé de trahison. La chancelière allemande Angela Merkel, à son tour, a été accusée de faire chanter la Grèce. D’après vous, quel côté porte davantage le chapeau de la détérioration de la situation ?

Habermas : Je ne suis pas sûr des intentions réelles d’Alexis Tsipras, mais nous devons reconnaître un simple fait : afin de permettre à la Grèce de se remettre sur ses pieds, les dettes que le FMI a jugées « hautement insoutenables » doivent être restructurées. Malgré cela, Bruxelles et Berlin ont toujours refusé au Premier ministre grec la possibilité de négocier une restructuration de la dette de la Grèce, et ce depuis le tout début. Afin de surmonter ce mur de résistance élevé par les créanciers, le Premier ministre Tsipras a finalement tenté de renforcer sa position au moyen d’un référendum – et il a obtenu davantage de soutien interne que prévu. Cette légitimation renouvelée obligeait l’autre côté soit à rechercher un compromis, soit à exploiter la situation d’urgence en Grèce, plus encore qu’auparavant, sur le mode de la punition. Nous connaissons le résultat.

Guardian : La crise actuelle de l’Europe est-elle un problème financier, un problème politique ou un problème moral ?

Habermas : La crise actuelle peut être expliquée à la fois par des causes économiques et comme un échec politique. La crise de la dette souveraine qui a émergé de la crise bancaire avait ses racines dans les conditions sous-optimales d’une union monétaire hétérogène. Sans une politique économique et financière commune, les économies nationales des États membres pseudo-souverains continueront à dériver les unes par rapport aux autres en termes de productivité. Aucune communauté politique ne peut soutenir une telle tension dans le long terme. Dans le même temps, en mettant l’accent sur l’évitement d’un conflit ouvert, les institutions de l’UE empêchent les initiatives politiques nécessaires à l’expansion de l’union monétaire en une union politique. Seuls les chefs de gouvernement réunis en Conseil européen sont en position d’agir, mais ce sont précisément eux qui sont incapables d’agir dans l’intérêt d’une communauté européenne commune parce qu’ils pensent principalement à leur électorat national. Nous sommes coincés dans un piège politique.

Guardian : Par le passé, Wolfgang Streeck avait déclaré que l’idéal habermassien de l’Europe était la racine de la crise actuelle, et non pas son remède: selon sa mise en garde, l’Europe ne sauverait pas la démocratie, mais l’abolirait. Au sein de la gauche européenne, beaucoup estiment que les développements actuels confirment la critique du projet européen faite par Streeck. Quelle est votre réponse à leurs craintes ?

Habermas : Mis à part pour sa prédiction d’une disparition imminente du capitalisme, je suis globalement d’accord avec l’analyse de Wolfgang Streeck. Au fur et à mesure de la crise, l’exécutif européen a accumulé de plus en plus d’autorité. Les principales décisions sont prises par le Conseil, la Commission et la BCE – en d’autres termes, les institutions mêmes qui sont soit insuffisamment légitimées à prendre de telles décisions, soit manquent même de tout fondement démocratique. Streeck et moi partageons également le point de vue que cet évidement technocratique de la démocratie est le résultat d’un modèle néolibéral de politique de déréglementation du marché. L’équilibre entre la politique et le marché est désynchronisé, au détriment de l’État social. Là où nous divergeons, c’est sur les conséquences à tirer de cette situation difficile. Je ne vois pas comment un retour à des États-nations qui devraient être gérés comme des grandes entreprises dans un marché mondial pourrait contrer la tendance à la dé-démocratisation et à l’accroissement des inégalités sociales – des choses que nous voyons d’ailleurs également en Grande-Bretagne. Ces tendances ne peuvent être combattues, le cas échéant, que par un changement de direction politique, provoqué par des majorités démocratiques dans un « noyau européen » plus fortement intégré. L’union monétaire doit avoir la capacité d’agir au niveau supra-national. A la lumière du processus politique chaotique provoqué par la crise en Grèce, nous ne pouvons plus nous permettre d’ignorer les limites de la méthode actuelle de compromis intergouvernemental.

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A quoi sert le "parlement" européen dans tout ça ? A rien. Faut-il encore voter pour de tels artifices ? L'europe n'a plus aucun avenir parce que ce n'est pas une démocratie.Tout cela donne du poids à tous les antieuropéens, dont je n'étais absolument pas et risque de finir ... dans le mur avec la domination des nationalistes et des "libéraux" du marché, qu'on pourrait appeler proprement la dictature du marché. Ce qui est étonnant c'est que l'expression de "marché" ne représente finalement rien de précis à part la loi barbare de l'offre et de la demande, ce n'est ni une personne ni un objet, c'est une mécanique complètement binaire. Dans ce cas effectivemnt un des seuls leviers dont on dispose est de mieux sélectionner ce qu'on consomme, il faut réorienter le marché à la base ? Et ne plus voter.