Ils se sont battus pour que la femme soit émancipée. Nous avons eu des mères paupérisées, affligées par les responsabilités de leur famille monoparentale.
Ils se sont battus pour que l'amour soit libre. Nous avons eu le VIH pour passager clandestin de nos premiers amours.
Ils se battent pour que la date de leur fin soit un choix qui soit le leur. Nous craignons d'avoir une date de péremption, une fois l'obsolescence programmée de l'humain acquise comme variable d'ajustement de la dette publique. Au bas mot, ou plutôt au bas nombre, 62 ans pour âge limite comme dans la dystopie « Un bonheur insoutenable ». Au delà, pour un algorithme, on coûte plus qu'on ne rapporte.
Pouvoir jouir sans peur ? Allez ! Arrêtez les violons, ou plutôt la mandoline de Vivaldi : non, lors d'un divorce, tous les parents ne pensent pas avant tout au bien de leurs enfants. On va aussi arrêter de se faire des films : non, tous les malades du SIDA n'ont pas pu compter sur la solidarité familiale. Et enfin, non, un suicide n'est pas un héritage qui donne des ailes à l'entourage. Société du spectacle, quand tu nous tiens !
Insolente ? Il y a de cela. J'ai lu le « Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations » de Raoul Vaneigem; son injonction à « jouir sans peur » m'est resté en travers de la gorge.
Des études ont montré que les adultes ayant vécu le divorce de leurs parents font preuve d'une pensée moins affermie, forgée par la nécessité de trouver un compromis permanent entre la vérité paternelle et la vérité maternelle, qui peut se révéler un frein à leurs engagements adultes. Etant l'un d'entre eux (si je me permets cette intrusion personnelle, c'est qu'elle peut constituer un biais émotionnel à ce billet dont le lecteur doit être prévenu), ma réaction première a été effectivement de taire mon désaccord, de faire avec ce slogan remasterisé « la jouissance sans entraves » et d'apprécier à juste titre les trois premiers textes sur la peur, la machine du pouvoir et les formes de résistance.
Mais, dans « Je n'ai plus peur » que j'ai feuilleté, y voyant, selon une logique toute personnelle, une suite au billet de Vingtras sur le thème de « la peur qui nous gouverne », j'y ai trouvé la mise en garde de Jean-Claude Guillebaud contre « le fantasme de conciliation ». Trancher le noeud gordien entre la conception x et la conception soixante-huitarde requiert au contraire une conviction forte et assumée pour avoir une chance de dépasser la faille entre ces deux générations.
Comment se comprendre quand dans la poésie soixante-huitarde, « liberté » rime avec « allégresse » et « liberté » s'oppose à « entrave » alors que dans le dictionnaire des x, « liberté » a pour synonyme « égoïsme » et antonyme « civilité ». Les premiers manifestent pour un plaisir gratuit sans peur du chaos, les suivants tendent à autolimiter leur ambition tant personnelle que professionnelle, le plaisir au prix juste.
Aux yeux des x, les soixante-huitards ont souvent été des contrefacteurs de liberté : le divorce a fragilisé les solidarités familiales, mettant l'individu en prise directe avec les forces institutionnelles. L'égalité homme-femme pour le droit au divorce est un indicateur suivi par WEF (page 171 du Global gender gap report 2022). Ils ont été les bécasses d'un système où la diversité a remplacé l'égalité. Ces parangons de rébellion occultent trop souvent leur rôle dans l'émergence de WEF : les libertés réclamées sont devenues autant de marchés prospères.
Heureux qui comme un soixante-huitard a fait un long voyage où le plaisir sans peur a libéré l'homme des entraves du doute et de la peur. Si ce n'est pas pour nous, alors comment allons-nous vaincre nos peurs ? Jean-Claude Guillebaud évoque pareillement le besoin de persévérer dans son être mais lui reconnaît ses peurs pour construire l'espérance, comme on prépare un contre-feu pour stopper l'incendie, avec précaution et vigilance. Pour commencer, il propose aussi ce morceau où l'on sent la confiance s'affermir, avec un plaisir crescendo :