Le monde d’après : croissance verte ou décroissance ?

Les dauphins en Italie, les canards devant la Comédie Française, l’air le plus pur depuis 40 ans à Paris et ailleurs, la chute de la pollution en Chine, Inde… sont autant de révélateurs de notre impact sur le climat. Devant l’expérience grandeur-nature que nous vivons d’une décroissance subie, une question se pose pour le monde de demain : croissance (verte) ou décroissance ?

PIB et énergies : une corrélation implacable

Parmi les tenants de la croissance économique, il y a les climato-sceptiques (auxquels nous ne saurions trop conseiller d’aller se faire… une opinion plus éclairée) et ceux qui croient en la croissance verte et/ou technologique. Si les climato-sceptiques ne nous intéresseront pas ici, c’est parce qu’ils ne sont pas au pouvoir (en France). Il convient donc de répondre aux tenants de la croissance verte.

Pour ce faire, faisons appel à. J.M. Jancovici[1] qui s’évertue à faire rentrer dans les têtes de nos élus[2] des raisonnements élémentaires… mais les élus sont têtus.

La croissance et l’usage des ressources énergétiques sont intimement liés[3] :

pib-mtep

Dans le graphique ci-dessus où chaque point représente une année entre 1965 et 2018, nous voyons que le PIB et la consommation d’énergies sont parfaitement corrélées (R=0,995). Si transition écologique il y a, elle se fait plus que discrète ! Si révolution informatique (comme la révolution industrielle en son temps) il y a, la croissance qui lui serait liée n’en serait pas moins énergivore. Il n’y a pas de croissance économique sans croissance de l’usage d’énergie. Pire, la croissance économique semble linéairement liée à la dépense énergétique[4]. Comme si pour 1€ de croissance il fallait toujours injecter la même quantité d’énergie dans l’économie.

Les énergies actuellement utilisées[5]

Etant posé que nous ne savons produire plus sans utiliser plus d’énergie, il convient de se demander d’où viennent ces dernières. 

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Ce qu’il faut comprendre à la lecture de ce graphique peut se résumer en deux idées simples :

  • aucune énergie n’en remplace une autre. Les énergies s’ajoutent les unes aux autres et sont toutes (presque) toujours en croissance
  • il n’y a qu’en période de crises (donc croissance économique négative – ou décroissance subie) que la consommation d’énergies baisse. A cet effet, la crise de 2008 est parfaitement visible (rectangle violet)

Nous pouvons également conclure que la transition énergétique n’a pas commencé, si tant est qu’elle puisse arriver un jour. Pour achever de s’en convaincre, regardons le mix énergétique actuel.

Mixe énergétique mondial (2018) :  

 

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Les hydrocarbures (pétrole, gaz, charbon) représentent toujours malrgé les vœux pieux des accords de Kyoto (lors de la COP 3 qui date de 1997) ou de Paris (COP 21) plus de 85% de l’énergie consommée dans le monde.

 Aux plus optimistes qui rétorqueront que les énergies carbonées représentaient 94% du mix en 1965, contre environ 85% aujourd’hui, nous répondront que -9% en plus de 50 ans… ce n’est pas exactement suffisant pour sortir le champagne et que cela est principalement dû à des raisons économiques plus que politiques ou sociétales. En effet, la meilleure année sur la période (c’est-à-dire l’année où les énergies carbonés ont le plus baissé dans le mix) est l’année 1974, celle du choc pétrolier…

Les deux degrés d’ici 2100, avec une croissance verte ?

Lors de la COP21, les états signataires se sont engagés à limiter le réchauffement climatique, avec comme objectif de ne pas dépasser une hausse de température de 2°C par rapport à l’ère préindustrielle. Sans entrer plus que nécessaire dans les calculs, il faudrait baisser les émissions de CO2 d’environ 4,3% par an, tous les ans et à l’échelle mondiale jusqu’à la fin du siècle.

La croissance du PIB mondial depuis le début du XXIème siècle est en moyenne de +2,1%. L’équation se complexifie un peu… comment concilier cet impératif climatique et cette volonté de croissance ? Est-il seulement envisageable de baisser les émissions de CO2 d’une année sur la suivante ?

 Entre 1900 et 2019, soit en 120 ans, seuls 9 années ont affiché des taux de décroissance des émissions de CO2 suffisants (supérieurs à 4,3%). Les trois premières sont liées à la première guerre mondiale, les trois suivantes sont des conséquences de la crise de 1929 et les trois dernières sont liées à la 2nde Guerre mondiale. La « meilleure » année est due à l’effondrement des deux super-puissances industrielles qu’étaient l’empire japonais et le troisième Reich :

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Comment lire : toutes les années en rouge représentent des années durant lesquels les émissions de CO2 augmentaient ou au moins ne baissaient pas assez. Les années en vert sont celles où les émissions de CO2 baissaient de 4,31% ou plus.

Les plus optimistes rétorqueront que nos états se sont engagés à changer la direction prise par l’humanité. Le protocole de Kyoto ou les accords de Paris sont censés nous garantir un avenir si ce n’est radieux, au moins viable. Pourtant, le PNUE (Programme des Nations unies pour l'Environnement) a estimé que même dans le cas d'une mise en œuvre intégrale des engagements pris à Paris, les émissions prévues d'ici à 2030 entraîneront une hausse des températures mondiales de 2,9 à 3,4 °C d'ici la fin du siècle.

Pour maintenir un taux de croissance à 2% par an dans le monde tout en compensant le manque d’énergies induit par une baisse de 4,3% par an de l’usage des énergies carbonées, il faudrait augmenter drastiquement les installations d’énergies renouvelables et/ou nucléaires : 

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Ces chiffres déjà astronomiques ne prennent pas en compte la production de CO2 due à la fabrication des nouvelles sources d’énergies. Les impacts du nucléaire sont eux aussi jugés nuls, estimation pour le moins flatteuse ! De plus, pour le calcul de ces taux, toutes les sources d’énergies ont été considérées  comme parfaitement interchangeables… ce qui est au mieux illusoire[6].

Ces chiffres sont donc une estimation significativement basse de ce que nous devrions faire à l’échelle du monde. S’ils paraissent inatteignables, c’est simplement parce que la croissance verte n’est pas réaliste. Le nier revient à casser le thermomètre pour faire tomber la fièvre.

Baisse globale ou ciblée ? Fronde sociale ou clientélisme ?

Comme il est admis que nous ne ferons pas croître cette année (ni aucune autre) notre production d’énergies décarbonées de près de 40%, nos gouvernements ont préféré agir sur les comportements des français. Oui, mais lesquels ? La taxe carbone qui a mis les gilets jaunes dans les rues est certainement la plus connue des dernières « grandes mesures écologiques ». Si la taxe présente l’avantage de sembler universelle, ses effets ne sont pas perçus de la même manière selon les situations sociales. 

Imaginons qu’un gouvernement veuille baisser la consommation énergétique. Dans le cas de l’électricité par exemple, le gouvernement libéral ajoutera une taxe ou augmentera le prix. Si cette taxe a un impact, celui-ci sera quasi nul sur les classes aisées. Selon l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), la facture énergétique représentait 15% du budget des classes populaires contre 6% de celui des classes aisées. L’impact d’une hausse de prix est certes supérieur pour les classes aisées en valeur absolue… mais cela représente une part bien inférieure relativement aux revenus. Le ratio entre 6% et 15% est de 1 pour 2,5. Dit autrement, une taxe sur les énergies revient (en pouvoir d’achat) à prendre 2,5€ aux moins aisés et 1€ aux plus aisés. De là à pouvoir anticiper que les prochaines lois adoptant la même logique feront re-sortir les gilets jaunes, il n’y a qu’un pas que nous franchissons allègrement.

La taxe sur les carburants s’attaquait certes à une forte part des émissions françaises de CO2 mais surtout elle évitait de cibler les plus grands pollueurs français[7] :

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 Comme nous pouvons le voir dans ce graphique, en France, les 10% les plus riches émettent près de 3 à 9 fois plus de CO2 par personne que tous les autres. A eux seuls, ces 10% pèsent pour 28% des émissions de CO2.

A titre de comparaison, les transports (donc l’objet de la taxe carbone) ne représentent que 17% de ces mêmes émissions de CO2 françaises.

Si l’objectif était de s’en prendre aux plus importantes sources de CO2, le choix est particulièrement discutable.

Alors qu’est-ce qui explique ce choix ? Deux réponses triviales se présentent. Si la première est particulièrement cynique, la seconde n’est pas plus rassurante.

Les gilets jaunes ont été particulièrement surreprésentés dans les zones rurales ou périurbaines, où le vote Macron fut significativement faible aux élections de 2017. Nous pourrions donc penser que le choix du gouvernement était de se dire perdus pour perdus en pensant à ces électeurs qui ne votent de toute façon pas pour eux. Explication cynique, mais pas forcément satisfaisante.

Dans une récente étude de l’IFOP (la France, patrie de la collapsologie[8]), l’institut établit une typographie des français, en croisant notamment leurs votes et leur niveau de satisfaction général (vie privée et professionnelle). Il en ressort que les « satisfaits » votèrent massivement pour E. Macron. De là à conclure que les gouvernants actuels pensent que pour ne pas brusquer leur électorat il ne faille rien faire qui puisse les toucher directement… Nous ne pouvons dans l’état actuel des études l’affirmer, néanmoins c’est une piste particulièrement intéressante. Cela expliquerait notamment le manque de volontarisme écologique des gouvernements de droite, de centre gauche et de l’actuel ainsi que leur rejet de la décroissance : 

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Les électorats de LREM et LR sont, selon cette étude de l’IFOP, peu enclin à craindre le pire. Prendre des mesures fortes et drastiques face à ce péril serait donc, d’un point de vue purement électoral, vide de sens pour ne pas dire contre-productif.

Nous sommes donc dans une situation où nos dirigeants prônent une croissance verte, mais sans la financer. Ils taxent, mais sans cibler les personnes qui polluent le plus, de peur de brusquer leur propre électorat. Ils appellent la croissance verte de leurs vœux, car bien que chimérique, c’est la seule qui leur permet de croire qu’ils peuvent continuer à vivre tel qu’ils le font sans que les conséquences ne les rappellent à l’ordre. Ils freinent des quatre fers contre les mesures écologiques de bon sens[9] parce que pour eux et leur électorat, jusqu’ici tout va bien.

Pour que le monde de demain ne soit pas celui d’hier, il faudra notamment limiter les émissions de CO2… mais aussi le clientélisme très ancien monde qui consiste à taxer les pauvres pour que les classes aisées continuent à voter LR/LREM.

 

[1] Ingénieur, polytechnicien, professeur à l’école des mines

[2] Au travers d’auditions parlementaires

[3] Sources : banque mondiale (PIB), BP stats review 2019 (énergie)

[4] Certains remarqueront que la croissance du PIB est en moyenne supérieure à celle de la consommation de combustibles de 0,75% par an. Soit ce pourcentage traduit une très faible amélioration de l’efficacité énergétique (comprendre, nous extrayons plus d’énergie par litre de pétrole, par exemple), soit, et c’est hélas plus probable, le travail est plus efficace, plus rationalisé, auquel cas nous n’utilisons pas mieux les ressources qu’il y a 50 ans, peut-être même moins bien !

[5] Sources : BP stats review 2019 (énergies), International Energy Agency, fondée par l’OCDE (CO2)

[6] La densité énergétique représente une limite parfois indépassable. Dit autrement, dans 1 kilo d’essence, nous disposons de 34 MJ (méga joule). Dans un kilo de lithium (matériau le plus utilisé pour les batteries), nous n’avons que 1,8 MJ. Ceci explique grandement les contraintes des voitures électriques et encore plus les difficultés à concevoir des avions électriques qui remplaceraient les avions actuels.

[7] Source : Chancel et Piketty (2015)

[8] https://www.ifop.com/publication/la-france-patrie-de-la-collapsologie/

[9] Interdire certains vols intra-France quand le train est une alternative décente par exemple.

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