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Billet de blog 18 juil. 2022

Macron / Uber, le libéralisme jusqu’à Zola

E. Macron le dit, le répète et l’assume : Uber crée des « emplois », et c’est ce qu’il faut défendre et même encourager. Hélas, c’est faux. D’une part, Uber crée du travail (pas des emplois) et d’autre part il convient de se pencher sur ce que défendre cette forme d’activité implique.

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I - Travail vs emploi

La première erreur dans la défense du président tient dans le fait qu’Uber ne crée pas d’emplois. Au contraire, l’entreprise s’en défend. Elle a des collaborateurs, des partenaires indépendants ou toute autre formule euphémistique, mais jamais au grand jamais des employés. Et pour cause, qui dit employé, dit toute une myriade de lois et de protections. Sur la durée du travail, les congés payés, les licenciements, les horaires de travail, les syndicats… bref toute les avancées sociales depuis 150 ans.

Si l’on se limite aux seuls 5 exemples de droits du travailleur évoqués à l’instant, nous voyons que l’uberisation du travail n’est ni plus ni moins qu’un retour en arrière gigantesque, certainement pas un quelconque modernisme :

  • 1884, loi Waldeck-Rousseau, autorisant les syndicats ouvriers
  • 1936, semaine de 40 heures. 1982, semaine de 39 heures. 2000, semaine de 35 heures.
  • 1936, congés payés de 2 semaines par an. 1965 (promulgation en 1969), 4 semaines. 1982, 5 semaines.
  • 1892, nécessité de justifier un licenciement. 1957, nécessité d’un préavis. 1967, indemnité. 1973, cause réelle et sérieuse…

Le modèle d’Uber nous ramène donc plus d’un siècle en arrière. D’ailleurs, ce type de travail avait déjà un nom qu’il conviendrait (hélas) de réhabiliter : tâcheron. Selon le Larousse, un tâcheron est :

  1. Petit entrepreneur qui, surtout au XIXe s., travaillait le plus souvent à la tâche.
  2. Familier. Personne qui travaille beaucoup, à des tâches sans prestige, exigeant surtout de la régularité et de l'application.

Il suffit d’ajouter un smartphone pour que le tâcheron du XIXe s. se transforme en travailleur de plateforme du XXIe s.

II - équilibre du marché et salaire minimum

Quelle est l’idéologie, la logique, le raisonnement qui justifie une telle défense de ce système par E. Macron ? A y regarder de plus près, la pensée complexe de Jupiter Vulcain est en fait assez simple : il suffit de déréguler pour trouver le point d’équilibre de l’économie. Telle est la loi de l’offre et de la demande apprise par E. Macron (et tant d’autres) :

Prenons un exemple[1] :

© H. Sabbah

Pour un prix de marché donné, nous obtenons une quantité, et inversement. Si nous voulons, par exemple, une plus grande quantité, il suffit de baisser le prix :

© H. Sabbah

En baissant le prix, nous obtenons une nouvelle quantité (de travail) d’équilibre. Nouvelle et supérieure. Nous avons créé de la quantité donc de l’emploi. C’est le sens du propos présidentiel lors de l’interview du 14 juillet 2022 : Je défendais en effet totalement cette ouverture du marché. Une politique dite de l’offre revient (en simplifiant si peu) toujours à baisser le coût du bien ou du service.

Mais baisser le prix… c’est dans le cas qui nous occupe (Uber) baisser la rémunération des chauffeurs. Avec cette logique, nous pourrions par exemple baisser le SMIC à 1€ de l’heure, du jour ou de la semaine et ainsi les patrons embaucheraient à tour de bras, amenant le chômage à 0%...

Sans aller aussi bas, l’idée d’E. Macron est cependant claire : baisser le coût du travail (donc les salaires au sens large[2]) pour que les patrons embauchent ou à défaut, comme Uber, n’embauchent pas mais fassent travailler.

Et chez Uber, à combien s’élève ce salaire? Selon Uber[3], en 2019, on peut estimer le salaire net à 9,15€ de l’heure, soit très proche du SMIC. Circulez, il n’y a rien à voir. A moins que… à moins qu’un rapport de 2017[4] demandé par le premier ministre de l’époque (Bernard Cazeneuve) vienne remettre en cause cette version des faits. Il ressort de ce rapport une conclusion très différente :

© H. Sabbah

Les résultats sont significativement inférieurs à ceux annoncés par Uber. Il est tout simplement impossible de toucher un équivalent SMIC en travaillant 40/h par semaine. Notons que toutes les protections inhérentes au statut de salarié (congés payés, chômage, congés maladie…) ne sont pas ici prises en compte ce qui réduit d’autant le niveau de vie du chauffeur.

La conclusion du rapport ne s’y trompe pas : Rien n’impose que cette situation perdure. La situation dégradée vécue par de nombreux chauffeurs, même profonde, est conjoncturelle et peut donc être traitée. […] Toutes les plateformes doivent s’engager à maintenir des politiques tarifaires et de commissionnement assurant le respect de toutes les parties prenantes, clients, plateforme, financeurs mais aussi et tout autant, chauffeurs.

III - égalité des chances, mais pas pour tous…

Reste un point à aborder qui apparait tant dans le rapport sus-cité que dans la réponse d’E. Macron le 14 juillet dernier. Les chauffeurs ne sont pas n’importe qui.

Reprenons le propos présidentiel pour nous en convaincre : Il y a des milliers de jeunes venant de quartiers difficiles à qui on ne donnait même pas de réponse à leurs CV qui ont été embauchés[5] par les VTC. Grâce à ça, il ont trouvé leur première activité professionnelle, leur première paye, ils peuvent nourrir leur famille

Dans une étude[6] pointée par Le Monde comme ayant été commandée par la plateforme Uber elle-même et visant à défendre son modèle, nous apprenons que la population de chauffeurs Uber est beaucoup plus jeune que leurs concurrents taxis.

Lire : avec 72% de moins de 40 ans, les chauffeurs Uber sont bien plus jeunes que leurs concurrents ou que la population française en général. © H. Sabbah

Mais ils sont aussi nettement plus diplômés que leurs concurrents et sensiblement autant que le reste de la population active :

© H. Sabbah

Toujours selon E. Macron, il y a un dernier point qui caractérise ces chauffeurs : ils viennent de quartiers difficiles. Cette origine géographique (qui cache pudiquement une autre forme d’origine géographique) justifierait que leurs CV ne reçoivent pas de réponses, quand bien même selon une étude commandée par Uber (!) ils sont globalement aussi diplômés que le reste de la population active. Plutôt que de s’en prendre aux entreprises qui discriminent à l’embauche, ce qui rappelons-le est illégal et passible de lourdes peines, E. Macron préconise à une part bien ciblée de la population de travailler plus pour gagner moins.

Ce faisant, E. Macron ignore une donnée démographique évidente : quand 72% des chauffeurs ont moins de 40 ans et même 90% moins de 50 ans, et que ces mêmes chauffeurs doivent travailler 60 heures par semaine, il y a fort à parier que leurs enfants n’auront pas ou peu de soutien parental à attendre du parent-chauffeur. Hors nous parlons d’enfants qui ont particulièrement besoin de soutien parental : d’une part, ils sont nécessairement jeunes (puisque le parent a entre 18 et 40 ans) et d’autre part, ils vivent dans les quartiers difficiles. Non content de condamner les parents à un travail d’une rare dureté et à la rémunération horaire largement inférieure au SMIC tout en ignorant les auteurs des discriminations à l’embauche qu’il évoque, E. Macron garantit que les enfants n’auront pas les soutiens dont ils ont besoin.

Enfin, pour évacuer les questions gênantes, E. Macron concluait son propos ainsi : Mais moi je serai toujours pour que l’on ouvre de nouvelles possibilités dans notre pays, et pas qu’on laisse des chasses gardées […], on ouvre d’autres solutions et ensuite on régule. Hélas, quiconque a suivi l’affaire dévoilée par Le Monde sait que non seulement les gouvernements successifs sous son autorité n’ont pas régulé, et se sont même opposés au projet d’une directive européenne qui aurait donné le statut de salariés aux chauffeurs qui le souhaiteraient. S’il voulait mettre de l’eau dans son vin en parlant de réguler, il a raté le verre…

Qu’il est difficile de se dire moderne quand on promeut et défend le modèle social dénoncé en son temps par E. Zola.

[1] Si nous avons pris le cas d’une modification de l’Offre, c’est parce que c’est ce qu’Uber et les VTC représentent dans le secteur du transport.

[2] Comprendre revenus, cotisations, protections…

[3] https://www.capital.fr/entreprises-marches/uber-les-salaires-de-ses-chauffeurs-francais-reveles-1325098

[4] https://www.ecologie.gouv.fr/sites/default/files/Rapport%20du%20m%C3%A9diateur%20Jacques%20Rapoport%2008022017.pdf

[5] Ils ne sont pas embauchés, c’est bien là le problème

[6] Working in the on­demand economy; an analysis of uber driver­partners in france ; Augustin Landier , Daniel Szomoru , David Thesmar

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