Du foot-business vers le foot-Ancien Régime

La bombe tant attendue a explosé : 12 clubs annoncent faire sécession pour créer leur Super League en marge des compétitions de l’UEFA. Le séisme dans le monde du football est énorme, et l’ampleur des répliques reste encore inconnue. Mais nous pouvons déjà faire des projections… et elles ressemblent plus à une aristocratie pré-Révolution qu’à une méritocratie sportive.

Le modèle actuel

Un peu de contexte s’impose pour les non-amateurs de foot. Le football européen est organisé à la fois en pyramide et en cercle vertueux/vicieux. Les clubs les plus performants dans leurs championnats respectifs sont invités à participer à des compétitions continentales, dont la très prestigieuse et lucrative Ligue des Champions (C1 pour les intimes).

Le format de la C1 n’a cessé d’évoluer depuis ses débuts dans les années 50. Dans sa forme actuelle, les fédérations (pays) sont classées selon les résultats de leurs équipes engagées en Europe lors des 5 dernières saisons. Ce classement donne les places pour la saison suivante. Illustrons ce charabia :

 © H. Sabbah © H. Sabbah

Les 4 premières fédérations envoient tous les ans les 4 premiers du dernier championnat en C1. Les fédérations 5 et 6 (France et Portugal à l’heure où sont écrites ces lignes) envoient leur champion et leur dauphin directement. Le 3ème doit passer par des tours de barrage, et ainsi de suite.

Cette configuration est déjà le fruit de nombreux bras de fer entre certains clubs et l’UEFA. En effet, les grands clubs supportent très mal l’insécurité sportive. Ces bras de fers successifs ont donné naissance aux têtes de séries (pour protéger les grands clubs), aux phases de groupe (idem), aux qualifiés automatiques (idem)…

Mais le cœur du problème et le risque le plus conséquent reste celui de ne pas se qualifier. Et ce risque est particulièrement important !

Les conséquences d’une (non-)qualification en C1

Comme nous l’avons évoqué, la C1 offre à ses participants une manne financière plus qu’appréciable. Afin d’estimer ce manque à gagner, penchons-nous sur les gains des clubs engagées lors de la dernière édition (2019-2020)[1].

Les gains en ligue des champions se décomposent en 5 catégories :

1. La participation (le simple fait d’en être)

  • 15,25 millions d’euros

2. Les performances

  • 2,7 millions d’€ par victoire
  • 0,9 millions d’€ par match nul

3. Le niveau de la compétition (en 1/8ème de finale et au-delà)

  • 1/8 : 9,5 millions d’€
  • 1/4 : 10,5 millions d’€
  • 1/2 : 12 millions d’€
  • Finalise : 15 millions d’€
  • Vainqueur : 19 millions d’€

4. Le TV pool (l’importance du pays et le nombre de qualifiés du dit pays ainsi que la position lors du dernier championnat)

  • Le TV pool se divise en 2 moitiés, une première qui dépend du nombre de clubs du pays engagés dans la compétition et du classement lors du dernier championnat domestique

 © H. Sabbah © H. Sabbah
 

  • Ainsi, le PSG qui a fini 1er lors du dernier championnat empoche automatiquement 50% de cette première moitié du TV pool, quand le Bayern Munich dont le pays qualifie 4 clubs se contentera de 40% de cette moitié de TV pool
  • La 2nde moitié du TV pool se divise en fonction du nombre de matchs joués. Par exemple, la saison dernière :

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  • Le PSG ayant disputé 42% des matchs engageants des équipes françaises récolta 42% de cette 2nde moitié du TV pool
  • Le TV pool dépend de la taille du pays et des droits TV associés à la diffusion de la C1, ainsi, un club d’un petit pays touchera moins qu’un concurrent d’un grand pays même s’ils ont joué le même nombre de matchs

5. Le coefficient UEFA

  • Un bonus est distribué à chaque participant en fonction de son coefficient UEFA (un score qui dépend des performances en compétitions européennes lors des 5 dernières années). A titre d’exemple, pour le PSG, 7ème à l’entame de la saison dernière, cela représentait environ 27 millions d’€. A performance égale, un club avec un meilleur passif touchera d’avantage qu’un petit nouveau

Hors billetteries, la C1 peut donc rapporter entre 100 et 150 millions d’euros par an aux grands clubs qui atteignent les demi-finales régulièrement. Notons d’ailleurs que ce montant ne dépend pas exclusivement des performances sportives.

En posant que les clubs ayant atteints les 1/8ème de finale lors de la saison 2019-2020 ont touché chacun 100 millions d’euros, nous obtenons que la C1 rapporte entre 11% et 28% des budgets des clubs sécessionnistes[2] :

 © H. Sabbah © H. Sabbah

La participation en C1 est donc une nécessité sous peine de déficits abyssaux. La participation régulière en C1 assure des revenus conséquents qui permettent de renforcer l’équipe ce qui en retour assure plus probablement une nouvelle qualification en C1 et ainsi de suite… Les cercles vertueux et vicieux apparaissent mécaniquement. Les grands clubs restent grands, et à moins de généreux mécènes (PSG, Manchester City, Chelsea…) ou de performances miraculeuses (Leicester, AS Roma, Ajax…), la hiérarchie ne fait que se rigidifier.

 

La Super League – une aristocratie arbitraire ?

C’est dans ce contexte déjà ultra protecteur et qui les favorise que des grands clubs (quelques heures avant l’annonce d’une nouvelle réforme qui leur est encore plus favorable) ont décidé d’officialiser la création d’une Super League aussi inégalitaire qu’anti-méritocratique.

La Super League se veut être une ligue semi-fermée réunissant les plus grands clubs d’Europe. Pourtant, en y regardant de plus près, il apparait que le choix des équipes semble être à géométrie très variable !

 © H. Sabbah © H. Sabbah

Sur les 12 clubs sécessionnistes, seuls 2 (Real Madrid et FC Barcelone) se sont toujours qualifiés pour la C1. En Italie, si la Juventus payait au début des années 2010 sa condamnation de 2006, elle a su se relever depuis. A l’inverse, la présence des clubs milanais est beaucoup plus aléatoire. Depuis la saison 2014-215 ni l’un ni l’autre n’ont franchi la phase de groupes ! En Angleterre enfin, le big 4 (appellation donnée aux 4 grands clubs – Arsenal, Chelsea, Liverpool, Manchester United) des années 2000 s’est transformé en big 6 dans les années 2010, laissant mécaniquement au moins 2 clubs hors de la C1.

En prenant en compte le cas de l’Angleterre qui ne peut qualifier que 4 clubs de son big 6 (au plus), nous obtenons que ces clubs cumulent 92 qualifications sur 110 possibles, soit 16% de participations ratées. 1 fois sur 6, ils doivent faire une croix sur plusieurs dizaines de millions d’euros…

Et là réside le problème : l’incertitude sportive, le mérite d’un petit nouveau, le risque de ne pas en être.

Si 10 des 12 clubs font partie du top 15 au classement UEFA, comment expliquer la présence de l’Inter Milan (26ème) et du Milan AC (53ème) alors que dans le même pays, la Roma (16ème) le Napoli (20ème) ou l’Atalanta (27ème) ne sont pas retenus ?

Les promoteurs du projet se réfugieront derrière le palmarès historique des clubs milanais. Mais alors comment expliquer que Tottenham (une finale de C1 dans son histoire, et deux C3 dans les années 70-80 sans oublier 2 titres de champion d’Angleterre en… 1951 et 1961 !) soit retenu quand le FC Séville (multiple vainqueur de la C3 dans la dernière décennie) et mieux classé au ranking UEFA n’en soit pas ?

Quid des petits pays tels que le Portugal (et son FC Porto au palmarès incroyable) ou les Pays-Bas (avec son Ajax légendaire et sans cesse renouvelé) ? Ils ne représentent pas de marchés suffisamment conséquents avec des populations nationales respectives équivalentes à celle de… Londres.

Le critère n’est donc ni sportif ni historique, il est financier. Les pays concernés (Angleterre, Italie, Espagne) et ceux ayant pour l’instant refusé l’invitation (Allemagne, France) sont simplement les plus grands marchés. A ceux qui douteraient de cette dimension financière du projet, rappelons que celui-ci est financé par… la banque JP Morgan. Il est difficile d’être plus transparent.

Super league – une aristocratie qui s’auto-justifierait dans le temps ?

Cette approche financière se retrouve exacerbé lorsque l’on se penche sur la structure de rémunération de la Super League dont l’objectif est de s’auto-justifier. En payant grassement ses membres, cette ligue justifierait mécaniquement le caractère élitiste de ses membres, y compris de ceux qui dénotent aujourd’hui.

Selon les premières indiscrétions[3], la répartition des revenus de la compétition se fera divisera en 4 catégories :

1. Membres fondateurs

  • Les 12 (ou 15) clubs fondateurs se partageraient 32,5% des recettes tous les ans, quoi qu’il arrive

2. Participation

  • Là encore, 32,5% seraient partagés, mais cette fois entre les 20 clubs engagés

3. Performances

  • La manne associée aux performances sportives ne serait que de 20%

4. Notoriété

  • Les 15 derniers pourcents seraient donnés selon des critères à détailler qui bénéficieraient certainement aux membres fondateurs

A performance égale, un club invité toucherait environ 2,6% du total quand un club fondateur obtiendrait plus du double (5,8%). Cette différence de traitement creuserait nécessairement un gouffre entre les clubs fondateurs et les autres. Ces derniers ne seraient invités que pour se faire laminer toutes les semaines.

Pire, la Super League se targue d’offrir 4 milliards d’euros de Prize Money aux participants de la première édition quand la déjà très généreuse C1 n’est qu’à 2 milliards d’euros. Avec 5,8% un club fondateur moyen pourrait espérer plus de 230 millions d’euros quand le vainqueur de la C1 plafonne à 150 millions.

Ces gains supplémentaires alimenteraient encore plus qu’avec la C1 le cercle vertueux qui rend les forts plus forts tous les ans. Pire, l’aléa sportif ayant été effacé (la qualification est garantie quels que soient les résultats sportifs), les clubs fondateurs vont écraser leurs championnats nationaux encore plus qu’aujourd’hui. A terme, ces clubs dopés à la Super League pourrait justifier leur présence récurrente dans celle-ci car ils seront objectivement plus forts que les autres (ce qui reste discutable pour certains).

 

La balle est aujourd’hui dans le camp de l’UEFA. L’instance européenne menace d’exclure les 12 de toutes compétitions nationales et internationales ainsi que leurs joueurs. En clair, l’UEFA menace le Real Madrid, le FC Barcelone, Manchester United et les autres de ne pas faire partie de la prochaine C1 ni même de la Liga, la Serie A ou la Premier League. Les joueurs de ces clubs pourraient être interdits de représenter leurs équipes nationales. Pas de Messi, Mbappé, Neymar, Ronaldo etc… En fait, quasiment pas d’Argentine, de Brésil, de France, d’Italie aux prochaines coupes d’Europe, Copa América ou du Monde. Ce séisme n’a pas fini de secouer le monde du foot. Monde du foot qui attend fébrilement de savoir si le PSG, le Bayern Munich et le Borussia Dortmund maintiendront leur refus de participer à cette nouvelle compétition. Compétition que les libéraux E. Macron ou B. Johnson ont condamné… c’est dire si ce système de rentes assurées, d’aristocratie aux dépends du mérite fait l’unanimité contre lui.

[1] Source : the swiss Ramble

[2] Source : https://www.sportune.fr/business/psg-ol-juve-comparatif-des-budgets-des-equipes-de-la-ligue-des-champions-230231/2

[3] NY Times

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