Aléa moral ou enfants gâtés ? Nationalisons les "too big to fail"

Il ne faut plus dire "aveugle" mais "mal-voyant", il ne faut pas dire "entreprise pourrie gâtée" mais "aléa moral". Quelle est cette étrange expression qui malgré sa discrétion dans le champs médiatique a un impact déterminant dans nos vies ? Et comment ce fléau dont l’effet le plus connu est le sauvetage des entreprises "too big to fail" ?

Aléa moral – tel que raconté aux enfants/étudiants

Avant de rentrer dans le monde économique, prenons un exemple simple : un enfant et une glace.

Il fait beau, un peu chaud, le soleil brille, les enfants jouent dans le parc… Soudain, au coin de l’aire de jeu, apparait un vendeur ambulant et sa charrette à glace ! Les enfants extatiques se ruent vers cet oasis de desserts glacés. Les parents offrent à leur progéniture les bâtonnets aux couleurs chatoyantes… mais ce sont des enfants et inévitablement il y a parmi eux quelques maladroits. Des bâtonnets dégoulinants de glace fondue glissent fatalement des petites mains fébriles pour s’écraser sur le sol brûlant, libérant ainsi des flaques visqueuses… Les parents froncent les sourcils, grondent leurs enfants. Quand brusquement surgit… l’aléa moral ! En effet, certains enfants vont avoir droit à une deuxième glace. L’acte de laisser tomber la glace n’a pas pour ces enfants de réelles conséquences.

Dans nos universités, l’histoire est à peine plus subtile. Les économistes classiques nous parlent d’un champs sur lequel un propriétaire ferait travailler un salarié ou un métayer ou un fermier qui payerait un loyer pour utiliser le champs :

  • le salarié est payé indépendamment de son travail
  • le métayer partage les coûts et les profits avec le propriétaire
  • le fermier paye un loyer fixe et garde tout l’excédent pour lui

Le premier serait un potentiel fainéant car sûr de toucher son salaire en toutes circonstances[1], le deuxième serait sous-employé et la situation optimal ne serait atteinte que dans le troisième cas, celui d’un travailleur… indépendant.

Nos facultés nous abreuvent aussi d’histoires de mauvais conducteurs de voitures, car sûr d’être couverts par leur assurance. Les classiques et néo-classiques parlent d’un monde où les assurances appliqueraient le même tarif à tous les conducteurs et où les mauvais se planteraient dans les platanes en étant remboursés intégralement, le tout en payant une police d’assurance peu chère aux dépens des bons conducteurs.

Résumons.

L’aléa moral est une situation ou l’action nuisible n’a pas de conséquences pour son auteur. Et ce sont les gens qui sont auteurs de ces actions. Les gens, pas les entreprises. Comme disait France Gall : ♫ évidemment ♫.

 

Aléa moral - les banques et les subprimes

Comment ramener ces petites histoires dans le monde économique ? Très simplement :

  • enfants = banques[2]
  • glaces = produits financiers pourris
  • parents = états

Evidemment, les banquiers et autres traders ne sont pas des enfants maladroits… sauf si la crise était parfaitement prévisible et donc évitable pour qui voulait regarder.

 

Ceux qui savaient - les financiers (The Big Short – 2015)

Dans le (très bon) film The Big Short, apparaissent les financiers Michael Burry, Steve Eisman ou Greg Lippman. Alors que tout le monde croyait que le marché de l’immobilier était inébranlable, ils ont parié contre les subprimes, ce qui revient à dire qu’ils ont parié que les subprimes s’effondreraient… et ils ont eu raison. Deux études (une statistique, une de terrain) sont évoquées dans le film et montrent que le marché de l’immobilier avait créé une bulle qui avait nécessairement vocation à exploser.

Dans ce film, une autre facette de cette finance folle cet aléa moral est évoquée : les agences de notations. Moody’s et Standard & Poor's sont les deux plus grandes agences de notations, détenant 80% des parts de marché. Leur métier consiste à donner des notes (AAA, AA+…) aux actifs et acteurs financiers. Les pays sont notés, les subprimes étaient notées, etc. Dans le cas de ces dernières, ce sont les sociétés émettrices qui vont demander (contre paiement) aux agences de noter leurs produits. Soyons triviaux : les agences sont payées par leurs clients pour noter ces derniers, comme si un élève mettait un billet de 100€ dans sa copie à la fin de chaque contrôle.

L’aléa moral ? Les agences ont intérêt à surnoter les produits qui lui sont soumis. Elles ne risquent rien puisqu’elles ne les achètent pas. Leur mauvaise action est même bénéfique pour elles : en surnotant les junk bonds, les agences s’assurent de garder leurs clientèles.

 

Ceux qui savaient - les économistes[3]

Dean Baker[4]

Il annonçait dès 2002, soit 5 ans avant la crise : si les prix des logements redeviennent conformes au niveau général des prix, comme cela s’est toujours produit par le passé, 2.000 milliards de dollars partiront en fumée, rendant encore plus grave la récession. L’éclatement de la bulle immobilière compromettra également la survie de Fannie Mae et Freddie Mac et de nombreuses autres institutions financières.

Rappelons que H. Paulson, secrétaire du Trésor durant la crise annonça mi-juillet 2008 son plan pour sauver… Fannie Mae et Freddie Mac. Ces deux institutions avaient respectivement perdu 45% et 47% de leur valeur en bourse en une semaine. A elles deux, ces banques géraient 45% des crédits immobiliers américains, pour une somme de 5.300 milliards de dollars[5]. La chute même d’une seule de ces banques aurait été un séisme d’une telle magnitude que la faillite de Lehman Brothers aurait, en comparaison, ressemblé aux vibrations d’un portable dans une poche.

G. Dimsky[6]

Lui écrivait lui en 2005 : Il est probable que les emprunteurs potentiels se scinderont en deux groupes : ceux dont les actifs et la position offrent des garanties solides (NDA : les clients dits prime), et ceux dont les niveaux de richesse sont si faibles que leurs contrats seront rédigés dans le seul espoir d’en extraire suffisamment de gains de court terme pour compenser la situation d’insolvabilité qui se déclarera inévitablement (pour la plupart d’entre eux) à plus long terme (NDA : les clients dits subprime).

Mais l’auteur ne s’arrête pas là, il décrit également la crise à venir (car nous sommes encore en 2005) : La crise financière que nous connaissons des travaux de Minsky se caractérise par l’effondrement des attentes et des possibilités de refinancement sur le marché formel. Les emprunteurs subprime ne pourront faire refinancer leurs dettes.

Avant de conclure : Il existe cependant un second type de crise, où cet effondrement se produit également sur le marché informel… Cela ne signifie pas que les personnes concernées disparaîtront ou cesseront d’emprunter : elles n’auront pas d’autre choix que de s’enfoncer toujours plus profondément dans l’endettement. Quand la valeur de l’actif aura été épuisée et qu’il n’y aura plus la moindre possibilité d’aménagement de la dette, leur vie finira par se confondre avec la crise financière. Une telle pertinence en devient presque terrifiante.

Ces exemples ne sont pas exhaustifs, mais suffisent à comprendre deux choses :

  • La crise était prévisible
  • Pour la prévoir, il fallait ne pas être un fanatique dogmatique des axiomes du libéralisme

Libre à chacun de croire que les traders sont des incapables et des ignorants… nous ne le ferons pas. Alors qu’est-ce qui peut justifier un comportement aussi inconséquent ? L’aléa moral, un double en l’occurrence.

Aléa moral des traders et des banquiers

Les traders sont comme chacun sait rémunérés par un salaire mais surtout des bonus. Ces bonus sont versés en cas de bonne performance et… et c’est tout. En cas de crise, de mauvaise performance ou même de licenciement, le trader ne rembourse pas les bonus précédemment perçus. Il est dans une situation qui crée un aléa moral évident : plus il joue, plus il gagne… jusqu’à ce qu’il soit viré ou que la banque fasse faillite. Il a donc intérêt à parier toujours plus.

Quid des banques dans tout cela ? Elles risqueraient la faillite si des traders fous s’agitaient sans discernement ? Pas vraiment. Dans tous les cas pas celles qui sont too big to fail. Ici encore, les banques n’ont pas intérêt à s’arrêter puisqu’elles savent qu’elles ne feront pas faillite : elles seront sauvées. Pire, les dirigeants de la banque sont eux aussi grassement rémunérés en bonus.

 

S’il s’agissait de reprendre les exemples par lesquels nous avons commencé, les banques sont des enfants pourris gâtés. Leurs parents (l’état), plutôt que de les punir quand ils font tomber une glace grosse comme 2,5 fois le PIB de la France, les sauvent, leur redonnent une autre glace et ne vérifient pas que le morveux mal élevé a compris quoi que ce soit. Rappelons d’ailleurs que les bonus des traders en France en 2008 n’étaient que 50% inférieurs à ceux de 2007[7] (année record à l’époque) alors même que le pays (le monde même) s’enfonçait dans une crise dont certains ne sont pas sortis !

 

Le problème too big to fail

Etant posé que les banquiers ne s’éduquent pas, trois choix s’offrent à nous :

  • continuer de refinancer les banques à chaque fois qu’elles laisseront tomber leurs glaces dégoulinantes
  • les laisser faire faillite
  • les nationaliser

Les deux premières solutions posent des problèmes évidents. D’une part, il est difficilement tolérable de laisser les mêmes répéter pareils aléa moraux à nos frais, d’autre part nous ne pouvons en l’état actuel de l’économie nous passer de banques. Il ne reste plus qu’une seule solution logique : les nationalisations.

Comme le proposait F. Lordon[8] au lendemain de la crise de 2007, nous pourrions nationaliser les banques mal éduquées à très peu de frais. Il suffirait de les laisser faire faillite (ce qui ne manquera pas d’arriver) et de les racheter au prix d’une entreprise en faillite… soit 1€.

Certes, les banques devraient être recapitalisées, mais dans le même temps la France pourrait effacer la dette détenue par ces établissements, réduisant grandement le coût de l’opération.

 

Une petite explication s’impose.

Les banques ont, comme toutes les entreprises, des fonds propres. La différence avec les autres entreprises est que ces fonds propres ne dépassent que rarement les 6%. Une banque qui a 100 milliards au bilan n’aura au mieux que 6 milliards de fonds propres. Si la banque perd… disons 11% (comme lors de la crise des subprimes), soit 11 milliards, elle se retrouve en faillite puisque ses fonds propres ne permettent pas d’éponger ses pertes.

Pour l’état, il faudrait donc racheter l’entreprise et la renflouer. Admettons que l’état réinjecte 11 milliards. Devenant le propriétaire de la banque, il en hérite le bilan. Bilan dans lequel se trouve notamment des titres de sa dette (celle de l’état). Cela revient à dire que l’état doit se rembourser lui-même. Il peut donc considérer cette dette come caduque.

Selon la Société Générale en 2013[9], la dette des pays de la zone euro était détenue à 30% par les banques domestiques. Bien que la France soit certainement au-dessus de part la taille affolante de ces banques, nous nous limiterons à cette valeur.

Avec un PIB de 2.113 milliards pour cette année et une dette estimée à 93%, nous pouvons estimer que les banques françaises détenaient presque 600 milliards d’euros de titres de la dette d’état. Hors l’état avait apporté dans son plan de sauvetage des banques quelques 40 milliards et s’était porté garant à hauteur de 320 milliards d’euros. Arrondissons à 400 milliards.

L’état français aurait pu faire l’acquisition de 600 milliards en dépensant au pire (du pire du pire) 400 milliards. Evidemment, cette idée est interdite par les traités européens… mais que l’on soit stalinien (l’Europe ? combien de divisions ?) ou chiraquien (ils ne vont pas nous envoyer les chars), il est aisé de s’accorder pour dire que rien ne se passerait.   

 

 

[1] Pour les libéraux, il n’existe pas de chômage subi, si l’employé est renvoyé ET ne retrouve pas un travail immédiatement, c’est qu’il ne veut pas travailler…

[2] Nous pourrions généraliser à toutes les fois où des entreprises sont sauvées par l’état malgré une gestion coupable

[3] Le développement qui suit est grandement inspiré des écrits de James K. Galbraith, économiste diplômé de Harvard et Yale et de P. Krugman, lauréat du prix Nobel d’économie en 2008

[4] Center for Economic and Policy Research à Washington

[5] Source : Le Monde

[6] Professeur à l’université de Leeds

[7] Source : Le Monde

[8] Directeur de recherche au CNRS, mais est-il encore besoin de le présnter

[9] Source : https://www.societegenerale.com/sites/default/files/documents/Econote/130429%20EcoNote16_Dette_FR.pdf page 7

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