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Contre-récit du bassin versant de l'Ille, ses méandres et ses zones humides.

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Billet de blog 1 février 2026

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Contre-récit du bassin versant de l'Ille, ses méandres et ses zones humides.

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Pour une mémoire des prairies humides de la Lande (Saint-Grégoire, 35)

À l'occasion de la journée mondiale des zones humides ce 2 février, retour sur l'histoire agricole des prairies humides de la Lande et de la Bretèche à Saint-Grégoire, avec Yves Caillard (agriculteur à la retraite). Alors qu'Yves évoque le passé, l'avenir des prairies reste à construire.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

« Comme leur nom l’indique, les zones humides sont caractérisées par la présence d’eau, qu’elle soit en surface ou dans le sol, de façon permanente ou temporaire. Ce sont des zones de transition, entre terre et eau.

Selon l’article L211-1 du Code de l’environnement, les zones humides sont des « terrains, exploités ou non, habituellement inondés ou gorgés d'eau douce, salée ou saumâtre de façon permanente ou temporaire, ou dont la végétation, quand elle existe, y est dominée par des plantes hygrophiles pendant au moins une partie de l'année ».

Tourbières, prairies inondées, marais, prés salés, forêts alluviales ou encore mangroves, il existe de nombreuses zones humides différentes et chacune abrite d’innombrables espèces de plantes et d’animaux. »1

La moitié des zones humides françaises ont disparu entre les années 1960 et 1990.

Ici à la Lande, il en a fallu de l'agitation humaine pour défendre cette zone naturelle au bord de l'Ille2 : plusieurs dizaines d'hectares composés d'un milieu naturel d'intérêt écologique (MNIE3), quelques parcelles encore cultivées et des prairies fourragères. On s'est épuisé, on s'est créé des moments de joie pour se donner du courage. Cette agitation aurait été vaine sans alliances avec les plantes hygrophiles, le sol gorgé d'eau, l'eau inondant les prairies en janvier 2025 comme pour rompre le déni : c'est une terre d'eau ici !

Illustration 1
MNIE de la Bretèche, 26 janvier 2026. © nuagejaune

Le projet d'extension du practice-golf voisin a été freiné mais qu'est-ce qu'on fait maintenant ? Est-ce qu'on aura autant d'énergie la prochaine fois que les prairies seront en danger ? Comment transmet-on les récits de la zone humide ? Comment donner de la force à celles·ceux qui, un jour, voudront aussi d'un autre imaginaire pour ces lieux ? Parce que le seul imaginaire pour une zone humide n'est pas un golf, aussi repeint en vert soit-il. On peut rêver d'autres vies, d'autres liens pour les humains et non-humains du territoire, d'autres interdépendances avec l'ensemble du bassin versant de la rivière. La mémoire des événements climatiques est bien courte. Aussi, cultiver une mémoire de la rivière canalisée et ses prairies par la collecte de témoignages et d'expériences apparaît nécessaire pour ne pas se retrouver hors sol et garantir un bon atterrissage en terre humide4.

Yves Caillard, agriculteur à la retraite, revient occasionnellement se promener dans le secteur5. Il lui arrive de prendre son vélo depuis Vezin-Le-Coquet pour voir comment ça évolue, comme il dit. Il connaît bien la Lande. Sa mère, Marie Froger (épouse Caillard) est née en 1923 dans l'ancienne ferme. Lui a fait ses premiers pas d'agriculteur en 1980 dans le hangar toujours en place, autrefois une stabulation à vaches. Il aime les vieux chênes vers le Brossy.

Yves a conservé une vieille carte, jaunie par le temps. On y reconnaît le bocage, pratiquement identique. Jusqu'ici, il a été très bien conservé. Les numéros des parcelles sont toujours les mêmes : 164, 139, 141, 142 etc. mais Yves emploie une toponymie singulière, qui révèle sa relation avec les lieux et sa connaissance de ces derniers.

Illustration 2
Carte de la Lande, Saint-Grégoire (1985). © nuagejaune

Quelle est ton histoire avec ces prairies ?

C'est une histoire familiale qui remonte à la fin du 19e siècle. Ma grand-mère, Victoire Froger née Lehagre en 1886, a été agricultrice avec son mari à la Lande, puis son mari a été soldat pendant la Première Guerre Mondiale. Et comme beaucoup de soldats, il est mort des suites de la guerre en 1924. Ma mère avait 1 an. Et donc ma grand-mère est restée veuve ici et elle a été agricultrice, bien que veuve, toute sa carrière, jusqu'aux années 1950 dans cette maison à la Lande. Les terres appartenaient à une famille de nobles, les de Tanouarn. Mon oncle, Eugène Froger né en 1920, lorsqu'il a pris sa retraite en 1980, j'ai souhaité reprendre cette ferme. Donc le bail s'est fait en mon nom, toujours avec les mêmes propriétaires, la famille de Tanouarn.

Combien d'hectares est-ce que tu exploitais ici ?

Il y a eu 21 hectares : la Lande et la grand Lande (voisine du practice-golf et qui a failli en devenir l'arrière-cour) ; les prairies du Brossy près du manoir ; le champ de la maisonnette avec l'ancienne maison SNCF (aujourd'hui le practice-golf et sa guinguette) ; le champ du hareng (de l'autre côté de la voie ferrée) auquel on accédait par un passage à niveau qui n'existe plus. Ça s'appelait le hareng, sûrement parce que la parcelle a une forme de hareng. Puis pas très loin, il y a la ferme de la Péchardrie, qui exploitait les marais le long du cours d'eau, cultivés en prairies permanentes et propriété communale depuis longtemps. C'était vraiment des terrains qui convenaient plutôt pour faire des prairies. Les essais de céréales, que moi-même j'ai pu faire ainsi que mon oncle, étaient quand même des résultats, en terme de production, assez moyens. Ce n'était pas des terres qui convenaient du tout pour les céréales, parce que trop humides l'hiver, même si nous n'étions pas confrontés à des excès d'eau et de pluviométrie que l'on voit maintenant. J'avais d'ailleurs aussi deux autres champs de l'autre côté de la route, sur lesquels on pouvait faire des céréales. C'était intéressant pour la ferme car ça amenait du grain et de la paille pour les bovins.

Quelle activité trouvait-on à la ferme de la Lande ?

Comme beaucoup de fermes autour de Rennes, c'était une ferme laitière pour l'aspect herbage, déjà du temps de ma grand-mère. L'une des dépendances, appelée la laiterie, était la partie où étaient traites les vaches.

Ton oncle a repris la ferme à partir des années 1950 ?

Oui, il était un peu plus âgé que mes parents. J'ai pas la date exacte mais disons à partir des années 1950, avec son épouse. Ils ont eu quatre enfants et ils ont été agriculteurs toute leur carrière ici, toujours avec des bovins laitiers. Mais avec la contrainte bi-quotidienne de traite des vaches et puis ça demande pas mal de soin, ils ont arrêté en fin de carrière. Cinq ou dix ans avant d'arrêter la ferme, ils ont changé de production et ils étaient en bovins-viande. Donc il n'y avait plus de lait ici.

Quand tu reprends la ferme en 1980, tu avais fait quoi comme études ?

J'ai un parcours un peu particulier. J'avais fait plus tôt un bac électro-technique en lycée technique à Rennes. Je suis rentré aux Telecom en région parisienne, j'ai eu ma petite vie parisienne de célibataire. Bon, j'ai pas senti mon avenir professionnel là, même si j'ai bien aimé mais j'ai eu envie de m'installer en agriculture. Comme je n'avais pas la formation théorique agricole nécessaire, ce qu'on appelle la « capacité », c'est rigolo d'ailleurs le terme « capacité », donc j'ai fait un BTS en 2 ans : un an à Angers et un à Nantes dans deux structures différentes. Puis je me suis installé agriculteur avec mon père en GAEC. Mon père était déjà agriculteur à Vezin-le-Coquet depuis les années 1950. Mon père et ma mère : avec le problème du statut des agricultrices qui est un peu moins bâtard aujourd'hui mais qui l'est encore et qui a été très bâtard. Et donc je me suis installé après cette formation qui m'a permis d'accéder notamment au prêt bonifié.

Comment tu fais évoluer la ferme ?

Je reprends la production viande, ça correspondait assez bien ici. Il y avait une production d'herbe possible sur le lieu, une possibilité de stockage aussi de foin notamment, un petit peu d'ensilage qu'on a mis quelque fois sur la partie plateforme qui pouvait recueillir des stocks d'aliments ensilés (herbe broyée, tassée, recouverte avec une bâche). Mais ça, ça a pas duré très longtemps car ce qu'il fallait calculer ici -vu les contraintes de production - il fallait pas avoir des charges trop élevées. Donc on est passé assez vite sur du foin : l'herbe pâturée à la saison, et à partir du mois de novembre jusqu'au mois d'avril du foin. On pouvait faire ici du foin dès le mois de mai jusque juillet sur les terres. Le tournant agro-biologique a lieu 10 ans plus tard, à partir de 1990.

Tes vaches pâturaient dans les prairies à la Lande, tu en avais combien ? Quel type de vaches ?

Oui, tout à fait. Il y en a eu autour de trente, de la blonde d'Aquitaine : une race à viande, assez costaud et petite, plus calme que d'autres vaches comme le Limousin qui est réputé plus nerveux. Elle ressemble un peu en termes de qualité de viande à la Charolaise. La Charolaise est blanche, l'Aquitaine a une robe qui va du brun au blanc, c'est pas une couleur fixée. C'est une très jolie race qui vient, comme son nom l'indique, du Sud-Ouest. Le berceau de la race, c'est Agen et ça s'est un peu développé dans d'autres régions de France sous l'impulsion d'agriculteurs.

Illustration 3
Blonde d'Aquitaine au repos, huile sur toile, non daté, Rosa Bonheur (1822-1899)

Dans un contexte avec des prairies humides qui peuvent être sous l'eau l'hiver, par rapport au pâturage et aux bêtes, ça se mariait bien ?

Auparavant, dans une partie de la longère, il y avait l'étable où les vaches étaient l'hiver. Je pense qu'elles pouvaient s'ébattre un petit peu en plein air, là où mon oncle a construit une stabulation par la suite, stabulation que j'ai rachetée lorsque je me suis installé. Les bêtes ne pouvaient pas aller dehors du mois de novembre au mois d'avril mais le fait que ces prairies soient humides l'hiver, ça ne gênait pas la production d'herbe l'été, hormis certains endroits quand même. On touche à la podologie, au sol . Il y a des zones imperméables en sous-sol et donc l'été - les étés très très sec - ça peut gêner la production d'herbe mais globalement, sur 21 hectares, il y avait suffisamment pour nourrir une trentaine de vaches, les jeunes derrière, les génisses...

Est-ce que les parcelles ont changé depuis ton époque ? Et les arbres ?

Moi, je n'ai connu que ce parcellaire-là avec ce type de haies (montrant le plan, seul un petit linéaire n'apparaît pas sur la carte). C'est un découpage qui a été mis en place un peu par mon oncle, je pense. Je n'ai connu que ce paysage-là que je trouve assez agréable d'ailleurs. Il y a des chênes qui ont bien 100-200 ans ? Oui, dans le fond là-bas. C'est assez joli, notamment les chênes le long du Brossy. Le chemin qui mène au halage et qui est communal aujourd'hui, du temps de mon oncle et moi, c'était fermé. Ça permettait de mieux distribuer les parcelles avec les vaches le fait qu'il y ait pas de passage. Ça a été rétabli un peu après que je sois parti et aménagé par la municipalité. Est-ce que c'est utilisé beaucoup ?

Illustration 4
Chemin vers le halage, 26 janvier 2026. © nuagejaune

Un peu de promeneurs, de joggeurs et vélos mais c'est pas comme le halage.

Moi personnellement, j'ai toujours adoré venir par là. Même depuis qu'on a arrêté au début des années 2000, il y a plus de 20 ans, je suis venu bien des fois à vélo faire un tour. Le chemin à partir de la Lande était uniquement un chemin de desserte des parcelles agricoles, pour faire passer notamment les vaches de la ferme du Bas de la Lande (aujourd'hui salle communale). Il y a aussi eu deux chevaux appartenant à un particulier dans une petite parcelle à côté.

Du temps où tu avais tes vaches ici, est-ce qu'on parlait déjà de préservation des zones humides, de prairies humides ?

Pas tellement, non. Il faut savoir que moi, je me suis installé en tant qu'agriculteur avec déjà des idées d'agriculture biologique. Au début, j'étais avec mon père. On n'a pas beaucoup parler puis il a pris sa retraite.

Pour répondre à la question, on ne parlait pas de préservation des zones humides mais moi, j'ai bien vu que cette terre ici était fragile, compte tenu de la morphologie des lieux qui pouvait être un frein. Et puis de par mes choix à moi qui étaient déjà dans l'agriculture biologique, je ne me suis pas tellement senti dans une agriculture productiviste. On a fait ce virage dans l'agriculture biologique à partir de 1990. Cette décision a été prise par notre couple, Marie-Béatrice et moi, sur l'ensemble des parcelles : à la fois ici et à Vezin-le-Coquet.

Vous avez donc pris en compte le contexte du territoire ?

L'agriculture intensive ne s'est pas perpétuée ici parce que, justement, il y a ces contraintes-là. Et c'est une bonne chose. Sans doute que les terres ici ont été concernées par des montées d'eau au début du 20e, ce serait intéressant de retrouver ça. En tout cas, moi, je reprends la ferme exactement fin 1979-début 1980. Et en 1981, on se paie la grande crue. Ça, ça te soigne ! J'ai jamais très bien compris l'histoire de l'écluse Saint Martin qui aurait été ouverte trop tard, qui aurait sans doute favorisé la montée de l'eau ici. C'est possible mais, de toute façon, on avait été confronté à une pluviométrie importante. La montée rapide des eaux a surpris tout le monde dans le coin, tout le hameau.

Ce qu'on peut dire - c'est assez important - c'est que cette terre fragile convenait bien à l'agriculture biologique. C'est ça qu'il faut comprendre, ce que n'avaient sans doute pas intégré des agriculteurs comme mon oncle. Il faut savoir que les paysans des années 1950-1960 étaient dans ce qu'on a appelé la révolution fourragère. Donc c'est là que les engrais sont arrivés. Et il y a eu un gros boom agricole. Il y avait ce fameux besoin de production pour nourrir la population et puis il y a eu toute la mécanisation qui est arrivée, qui a simplifié le travail aussi. Tout ça s'est enchaîné. Mon oncle comme mon père et beaucoup d'agriculteurs ici dans le secteur et ailleurs se sont engouffrés dans cette production qu'on doit pouvoir appeler intensive et productiviste. Mais ça ne convenait pas ici, c'était pas du tout adapté aux terres de la Lande. D’ailleurs le mot « lande » nous renseigne bien sur le potentiel agronomique du lieu !!

Comment procède-t-on dans l'élevage biologique ? Quelles différences avec l'élevage conventionnel ?

Les grandes différences, c'est de nourrir tes vaches avec des végétaux : herbe ou céréales qui n'ont pas reçu de produits de synthèse (provenant de la chimie) quel qu'ils soient. C'est essentiellement ça. Pas d'engrais, pas de produits en « ide ». Il y a tout l'aspect cahier des charges à respecter et l'aspect du contrôle, si ce cahier des charges est bien respecté par un organisme de contrôle agréé par le ministère. Nous, ça a été Ecocert mais il y en a d'autres.

Passer à l'agriculture biologique, est-ce que ça implique un entretien particulier dans les prairies ou non ?

Non aucun, c'est une conduite normale. S'il y a pâturage, on attend que ça repousse pour remettre les bêtes à pâturer. Si c'est fauché, on attend que ça repousse aussi pour re-faucher. Avec l'alternance entre fauchage et pâturage pour les terres qui sont proches.

Tu viens de t'installer en tant qu'agriculteur à la Lande, il y a cette fameuse crue de 1981. Comment ça s'est passé ? Tu habitais où à ce moment-là ?

J'habitais à Vezin. Mes parents, qui étaient encore agriculteurs avec moi, habitaient dans une maison qu'ils avaient rénovée pas très loin. Moi, j'habitais dans les bâtiments de la ferme de Vezin avec Marie-B. Je me souviens de tout. Ici l'eau monte, les vaches sont là dans l'eau. Donc il a fallu les évacuer sur un terrain qui est un petit peu plus haut, le long de la Rabine. Pendant deux ou trois jours, le temps de vider, nettoyer tout ce fumier humide, remettre de la paille sèche pour réintroduire les vaches. Je sais pas si on peut parler de traumatisme, disons qu'il y a quelque chose d'inscrit. Moi je l'ai vécu comme étant quelque chose de difficile. Dans le milieu paysan, c'est plutôt ça, on fait face.

Quand ça arrive, est-ce que tu es surpris ou est-ce que c'est un événement auquel tu étais préparé ? Est-ce que tu savais qu'ici il y avait des risques d'inondation ?

Pas préparé du tout, non. À l'époque, il n'y avait pas de PPRI6. Par contre, moi je pense que ça m'a fait comprendre que ça pouvait se rééditer. Ce qui a été le cas7. C'est toujours d'actualité aujourd'hui, d'autant plus avec l'artificialisation. Je suis arrivé là assez naïf. C'était un autre contexte. Je me souviens d'une maxime que disait un agriculteur d'ici : « Tu arrêtes la part du feu mais tu n'arrêtes pas la part de l'eau. » Sauf que lorsque l'eau est partie, on oublie tout.

Illustration 5
La Lande, 25 janvier 2025. © nuagejaune

Ton oncle ne t'avait jamais raconté d'événement aussi intense que la crue de 1981 ?

J'ai pas souvenir parce que ça a pas été raconté. On ne collectait pas tout dans une famille, ça ne se transmettait pas forcément oralement. Et comme ce n'est pas transmis, ça s'éteint avec les gens. Ce récit aujourd'hui, je le vois comme un moyen de transmission. 1981, tu t'en rappelles et beaucoup de gens s'en rappellent parce que c'était important.

Petite anecdote, lors de la fameuse inondation de 1981 qui a surpris tout le monde, y compris les élus, le maire est arrivé ici en barque pour prendre des nouvelles des occupants. Il connaissait bien le secteur, c'était quelqu'un qui était assez proche des habitants.

Qu'est-ce qu'il se passe ensuite dans les années 1990 pour les prairies humides ?

Dans les années 1990, la commune de Saint-Grégoire a acheté la ferme sans les bâtiments d'habitation puisqu'ils étaient déjà à un tiers. Moi ici, j'étais seulement propriétaire de la stabulation. Je payais donc mon fermage à la municipalité pour les terres. Puis le bail a été résilié. Ils ne m'ont pas proposé d'être exproprié de mes bâtiments, seulement des terres. Il a fallu monter un dossier d'expropriation. En agriculture, une expropriation conduit à une indemnisation. On te donne une indemnité pour que tu puisses avoir un projet viable ailleurs. Le projet viable ailleurs que moi je mettais en place, c'était pas de retrouver de la surface ailleurs. C'était de faire de la vente directe. Ça a correspondu avec la création du magasin de paysans Brin d'herbe8 à Vezin.

La commune, en ayant acheté, avait des visions finalement d'utilisation du terrain. C'est ce qui justifiait leur achat.

Donc toi, tu as une exploitation bio, tu es exproprié et les terres sont relouées après. Aujourd'hui, les prairies que tu exploitais sont devenues des prairies à fourrage.

J'ai été exproprié et les terrains ont été loués à quelqu'un d'autre mais en location précaire. Ils louent derrière mais avec la possibilité de disposer du bien dès qu'ils veulent. Il suffit d'une délibération du conseil municipal et ça y est.

À l'époque, quand la commune rachète, c'est pour quelle raison ?

L'argument, c'était pour aller dans le sens des équipements sportifs, avec le projet de bassins pour la base de canoë-kayak très médiatisée à l'époque et pour créer un poumon vert aménagé. On était quand même dans l'optique d'une artificialisation du lieu malgré tout.

Le projet d'agrandissement du kayak club date de ces années-là. Il y a même eu des sondages de fait pour vérifier le niveau d'eau en fonction des saisons. Et il y avait le projet d'un étang, qui ferait une longueur donnée pour permettre les compétitions de kayak. C'est tombé à l'eau !

Est-ce que tu as été consulté ? Est-ce que tu as participé aux discussions concernant ces projets de loisir en terres agricoles ?

Pas du tout.

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Aujourd'hui, la zone humide est toujours concernée par une orientation d'aménagement programmé (OAP Parc Robinson) dans le plan local d'urbanisme intercommunal (PLUI) de Rennes Métropole, avec l'ambition de mêler loisirs, sport, agriculture durable... Yves s'interroge sur l'avenir agricole des prairies de la Lande et de la Bretèche. Pour lui, il faut être conscient qu'il y aura d'autres montées des eaux. L'agriculture, qui a façonné ces paysages, est-elle vouée à reculer ? Mais de quel type d'agriculture parle-t-on ?

Paradoxalement, c'est la fragilité du territoire - son caractère humide et inondable - qui a préservé les prairies de l'agriculture intensive, et c'est cette même fragilité qui pourrait pousser au recul de l'activité agricole pour servir une certaine vision du loisir, pas forcément ouverte à tou·te·s et recherchant avant tout la rentabilité. En effet, les fonctions écologiques de la zone humide (rétention des eaux, épuration de l'eau, stockage du carbone, régulation climatique, fourniture de ressources naturelles comme le foin...) ne suffisent pas, la valeur intrinsèque de sa biodiversité ne vaut pas grand chose pour celles·ceux qui ne voient dans les prairies qu'un espace potentiel de loisir, qui devrait pouvoir être aménagé pour cela, quitte à entrer en contradiction avec les enjeux environnementaux liés à l'eau et au réchauffement climatique.

Si l'agriculture peut représenter un risque pour les zones humides (surpâturage, irrigation excessive, conversion des terres, ruissellement des pesticides et engrais), elle peut aussi en être un allié en contribuant à leur préservation. D'autres territoires en font déjà l'expérience.

Comme Yves et Marie-Béatrice l'avaient pressenti, la seule agriculture véritablement respectueuse des fonctions écologiques de la zone humide est l'agriculture paysanne et biologique. Aussi, un soutien adapté et une gouvernance repensée permettraient de prendre ce chemin : mettre en place un bail rural environnementale (BRE)9, c'est-à-dire un bail rural avec des clauses environnementales fixant des objectifs de gestion extensive et garantissant des contreparties financières pour le paysan (Paiements pour Services Environnementaux ) ; pourquoi pas destiner une partie du foin aux jardins familiaux ; créer une aire éducative10 pour laisser la gouvernance de la zone humide aux enfants de la commune ; transmettre la zone naturelle aux générations futures en limitant les pressions sur elle et en la protégeant pour 99 ans par une obligation réelle environnementale (ORE)11

Qu'il serait agréable de se promener dans les prairies humides de la Lande et la Bretèche à Saint-Grégoire, en s'imaginant qu'elles seront toujours là dans 100 ans...

Illustration 6
Le saule, la Lande, 26 janvier 2026. © nuagejaune

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Notes :

1 https://ofb.gouv.fr/les-zones-humides (consulté le 1/02/2026)

2 Localisation : https://www.geoportail.gouv.fr/carte (consulté le 1/02/2026)

3 https://www.paysderennes.fr/nos-commissions/scot/mnie/ (consulté le 1/02/2026)

4 Voir les Atlas socio-culturels des rivières de Bretagne : https://atlas-rivieres.bzh/ (consulté le 1/02/2026)

5 Plusieurs rencontres et balades au printemps 2025 nourrissent cet article.

6 Plans de Prévention du Risque Inondation : https://www.ille-et-vilaine.gouv.fr/Actions-de-l-Etat/Risques-naturels-et-technologiques/Risques-tous-resilients/Les-risques-naturels/Inondation/Les-PPRI-applicables-en-Ille-et-Vilaine (consulté le 1/02/2026)

7 Crues historiques et hauteurs à l'écluse Saint-Grégoire : 25 janvier 2025 (1,22 m) ; 13 novembre 2000 (1,28 m) : 14 mai 1981 (1,23 m). Voir https://www.vigicrues.gouv.fr/ (consulté le 1/02/2026)

8 https://brindherbe35.fr/ (consulté le 1/02/2026)

9 https://ofb.gouv.fr/doc/le-bail-rural-a-clauses-environnementales (consulté le 1/02/2026)

10 https://ofb.gouv.fr/les-aires-educatives (consulté le 1/02/2026)

11 L'obligation réelle environnementale est un acte notarié passé entre des propriétaires fonciers privés ou une collectivité avec une association pour assurer la préservation du site. Voir cet exemple en Pays d'Ancenis : https://www.ouest-france.fr/environnement/en-bord-de-loire-leurs-terres-sont-desormais-protegees-pour-pres-dun-siecle-4ac3ee9c-e6ad-11ee-9618-4414a90184dc (consulté le 1/02/2026)

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