L’écriture, le traumatisme et la mort : après le 13 novembre

La frontière entre la vie et la mort n’est pas étanche, fermée. Au contraire, ces mondes sont invaginés. Le vivant et le mort communiquent. L’écrivain dialogue avec les disparus ; il donne la parole aux morts. Ceci est connu. Le mélancolique voudrait consoler les défunts. Il se transporte tout en vie dans leurs corps inanimés. Au contraire, l’écriture apprend à vivre avec les fantômes.

La frontière entre la vie et la mort n’est pas étanche, fermée. Au contraire, ces mondes sont invaginés. Le vivant et le mort communiquent. L’écrivain dialogue avec les disparus ; il donne la parole aux morts. Ceci est connu. Le mélancolique voudrait consoler les défunts. Il se transporte tout en vie dans leurs corps inanimés. Au contraire, l’écriture apprend à vivre avec les fantômes. Elle affirme que la vie s’apprend seulement de l’autre et par la mort. Le livre devient ce lieu où la mémoire peut s’exercer à plein temps. Lieu de survie, de survivance. Un livre est un mort-vivant.

 

Que vaut-il mieux, se souvenir ou oublier ? La mémoire doit produire du nouveau. Elle devient un instrument pour changer le monde, modifier le cours des événements et non u ne simple faculté qui enregistrerait passivement les événements passés. Le récit doit faire la sortie d’Egypte.

 

Et voici que nous sommes plongés dans la forme globalisée du traumatisme.

 

Se pose alors précisément la question de la mémoire, s’il y en a une ; de la transmission, voire de l’héritage, du traumatisme, si il ou elle est possible, sinon souhaitable. Cette double interrogation est complexe. Question des récits qui nous précèdent et sont tranchés par le trauma. Ce n’est pas le post-mémoire. Il s’agit certainement d’une relation ambivalente à la mémoire, d’autant plus ambivalente que celle-ci est affectée par un trauma : qu’est-ce qui est perdu ?

 

Le traumatisme est précisément ce qui est hors logos, il échappe au langage : “violence par excellence, sans avertissement ni a priori, sans apologie possible, sans logos » écrit le philosophe Emmanuel Levinas à propos du traumatisme.

 

Hors langage mais inscrit dans la chair. Le sujet, ou ce qu’il en reste, garde du traumatisme une mémoire corporelle, organique. Mémoire chimique. Catastrophe sensuelle. Elle s’est inscrite dans son corps. Retrouver cette sensation, cette sensation de la privation de toute sensation, sidération — transformer la mémoire traumatique en mémoire autobiographique — cette expérience est difficile, voire impossible. Cet impossible me donne la force d’écrire.

 

Le traumatisme relève de l’intime, dit-on. Cette intimité est pourtant indissociable d’une extériorité. « Douleur et douleur du monde » : rappelle Cyntia Fleury, après Schopenhauer. L’intime ouvre sur le drame. Et « le drame est toujours celui d’une cité », dit-elle encore, à propos. Il est politique. Le deuil n’est pas seulement celui de l’être aimé, perdu ; il peut être aussi celui d’une abstraction mise à sa place, précisait Freud : « la patrie, la liberté… » Pont entre le psychisme intime et l’attachement à des principes collectifs. Nos libertés sont mortes.

 

Vaut-il mieux se souvenir ou oublier ? Pari de celui qui est devenu écrivain malgré lui, qui voudrait que la littérature console du malheur qu’elle a elle-même provoqué. Parce qu’elle est anamnèse, elle va chercher ce qui voudrait être oublié. Creuse la blessure. L’écriture ne peut soigner les brûlures.

 

La création est résistance. Et d’abord à la mort. L’art plus fort que la mort ? Voire. En tant qu’anamnèse, la littérature résiste.Dans le livre, il s’agit de se prendre soi-même pour tâche. Et d’organiser les rapports entre la création, le traumatisme et la résistance. Il n’y a d’action véritable que là où il y a résistance.

 

On peut traiter ces questions d’une manière réaliste ; je m’intéresse au réel de cette situation. Le livre s’apparente à l’examen rétrospectif du déroulement d’une catastrophe jamais nommée comme telle. Quoi de cet événement ? Voilà justement ce qu’il ne s’agit pas de préciser trop rapidement. Toutefois la catastrophe dont je parle a à voir avec l’homme et son humanité. L’homme orphelin de son humanité : voilà un nom pour la catastrophe. « Et nous allons, comme des orphelins », écrit Hölderlin.

 

Un livre ne peut rien réparer. Il ne le doit pas. Le travail de l’écrivain ne peut faire l’objet d’un calcul, d’une comptabilité. Pas de solde de tout compte. L’écriture ne peut rien effacer de la dette. L’écrivain vient-il compenser un tort, restituer un dû, faire droit, rendre justice ? Ou bien au contraire voudrait-il donner au-delà du devoir, du don, de la dette et du crime ? « Consolation qui ne prétend pas restituer ce qui a été perdu » avance Michaël Foessel à propos de la philosophie moderne. Il en va avec l’écriture d’un don sans restitution.

 

Alors, la fiction fait le bond hors de la maison d’esclavage.

 

L’inverse de la restitution, c’est la révolte ou la révolution. L’antonyme du traumatisme de l’abus c’est la justice. C’est cette inversion qui m’intéresse.

 

Aujourd’hui, nous éprouvons le chagrin de l’époque. Nous, les habitants de la rue de Charonne, où j’écris ces lignes, les Parisiens, au-delà, les Français, et encore ceux-là dont j’ai reçu des bouquets de messages après les attentats, ce soir du 13 novembre, qui est aussi le jour anniversaire de ma naissance : de Tel-Aviv, de Montréal, de Dublin, de New York, de Vancouver, et, là-bas, de gens des tribus Haïdas qui me, qui nous, transmettaient, leurs vœux de sérénité et de paix, l’esprit d’une aurore qui devant eux se levait.

 

 

 

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