Le sociologue Laurent Mucchielli est l’auteur de nombreux essais sur les problèmes de sociétés tel que L'Invention de la violence ou encore Violences et insécurité : fantasmes et réalités dans le débat français. Diplômé d’un doctorat, le directeur de recherche au CNRS et directeur de l'observatoire régional de la délinquance et des contextes sociaux (ORDCS) s’est donné en conférence pendant plus d’un heure dans un lycée nîmois en avril 2014.

Comment analyser la délinquance ? Vivons nous dans une société de peur remplie d’assassin ? Notre société est-elle plus violente que par le passé ? 

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Une Double réalité ?

« Nous avons jamais vécu dans une société aussi peu violente ». Laurent Mucchielli sur la base d’enquête, démontre que depuis là fin du Moyen Age, le nombre d’homicide est en chute libre. Actuellement la France compte 700 homicides par ans, alors que ce chiffre était 50 fois plus élevé au Moyen Age. Le nombre d’homicide a significativement été divisé par deux depuis une vingtaine d’année. A titre de comparaison les Etats unis comptent tragiquement plus de 10 000 homicides par an principalement lié à l’utilisation d’arme à feu.

Après ce constat scientifique qui contredit les certitudes médiatiques, le sociologue a analysé les différents homicides. « Il est clair que la moitié des homicides ne sont pas ce qu’on peut voir dans les séries TV » a t-il ajouté.

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             85% des victimes et des meurtriers se connaissent, cette connaissance découle dans un premier temps d’un cercle hyper proche, puis d’un cercle plus élargis qui couvre les relations de travailles, les relations marchandes ou affectives. Enfin on retrouve en dernière position les braquages qui tournent aux désastres, ainsi que les meurtres racistes ou homophobes. Après avoir étudié plusieurs archives, Laurent Mucchielli remarque paradoxalement que les homicides qui sont commis le moins souvent sont les plus médiatisés. Il relate même que le mythe du psychopathe détraqué assoiffé de sang se produit par récurrence 1 fois tous les cinq ans. Partant de ce point de vue, il est clair que le ressentie médiatique ne peut que nous montrer une société de plus en plus violente ainsi qu’une sécurité et une justice laxiste.

            L’analyse des viols et des tournantes viennent malheureusement confortées ce constat. 

Défrayant la chronique dans les années 2000, la « Tournante » phénomène de mode déjà disparu fait la Une des gros titres. Présentée comme un fait nouveau à l’aube du XXI issue des quartiers populaires et notamment de l’immigration, il s’avère que dans les faits cette pratique est présente depuis tous les temps, comme le montre les années 50 où les blousons noirs étaient déjà apparus comme les responsables des tournantes. http://www.ina.fr/video/CAF95054211

De plus aucune augmentation scientifique des tournantes n’a été perçue au XXI siècle. Laurent Mucchielli parle même d’une stabilisation. En étudiant les archives des tribunaux, il note également que cette pratique est effectivement présente dans les quartiers issus de l’immigration mais pas plus ni moins que dans le reste de la société.

Concernant le viol là encore « le mythe de la joggeuse violée à la nuit tombé reste statistiquement très faible » au profit de l’inceste, du viol conjugal, de l’inceste élargie (amis, voisins, entraineurs) et enfin du viol collectif.

 Extrait du compte Twitter de Laurent Mucchielli

            Cette contradiction entre la peur issue de la fiction médiatique et le réel s’analyse dans la délinquance de la vie quotidienne. Laurent Mucchielli a réalisé avec des étudiants un sondage par entretien téléphonique dans la ville de Bagnole Sur-Cèze (Gard). Après six mois d’enquête il en ressort que sur près de 787 sondés, entre 13% et 18% ont déclaré avoir été victime d’agression verbale ou d’injure, 12% à 17% ont déclaré avoir été victime d’acte de vandalisme sur leurs véhicules, tandis que 3 à 6% ont déclaré avoir été victime de vols sur leurs véhicules. Au final seul 2% de la population déclare avoir peur et ne pas être en sécurité au sein de leur commune. Loin des récits alarmant des médiats la réalité est tout autre. «  Il y a plus d’accident domestique et d’accident lié à la pratique sportive que d’agression ».

            A l'inverse, les médias dressent un paysage de violence toujours plus inquiétant. Cette information imposée par des contraintes financières aboutit à un abatage intellectuel se déconnectant de tout faits réels. Ce Fast-food culturelle comme le disait P. Bourdieu repose sur « la capacité de penser dans des conditions ou personne ne pense plus, il faut être un penseur d’un type particulier. »

Laurent Mucchielli - L'invention de la violence

      Une délinquance, des Délinquances ?

    Il convient alors de se demander comment peut-on mesurer la délinquance ? « Selon l'ONDRP – l'organisme livrant les statistiques de la police et de la gendarmerie –, il y a eu en 2013, par rapport à 2012, une hausse de 6,4 % des cambriolages en zone urbaine (gérée par la police), et de 4,7 % en zone rurale (gérée par la gendarmerie). Les vols visant les habitations principales ont respectivement augmenté, dans ces zones, de 7 % et de 1,3 %. Ceux des résidences secondaires, de 10 % et 17,7 %. » Voilà ce qu’on peut lire dans le journal Le Monde. Il semble alors que ces chiffres ont une place primordiale dans la politique du ministère de l’intérieure « L'objectif est de renverser la vapeur et d'inverser la tendance de ces 5 dernières années. (...) Il faut maintenant obtenir des résultats dans la durée. Une dynamique positive est en place » déclare Manuel Valls.

Laurent Mucchielli se pose donc la question de la mesure de l’évolution de "la délinquance", il a d’abord remis en cause la précision des statistiques  «  il est impossible de donner un chiffre à la virgule près en sciences sociales ».

Extrait du compte Twitter de Laurent Mucchielli

A cela, s’ajoute la mesure de la délinquance qui est plus qu’imparfaite puisque celle publiée par le gouvernement mesure simplement l’évolution des statistiques des activités des policiers, c’est à dire du nombre de PV. Chaque année, la Police judiciaire publie des statistiques comptabilisent uniquement des faits « constatés » par les forces de l'ordres. 

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Les sociologues utilisent donc des intervalles de confiance comportant une marge d’erreur avec un redressement de l’échantillon lorsqu’il y a sur-représentation ou sous-représentation de certaines catégories. Ils évaluent donc "les délinquances" par des comparaisons, enquêtes de victimation, et diagnostics.

Cependant c’est bien une mesure imparfaite qui est prise en compte par les politiques et qui dictent leurs choix. Les élections municipales ceux sont chargées de nous le montrer. « On envisage de créer encore 50 postes de policiers d’ici six ans et mettre des caméras là où les besoins se feront sentir » relate le maire de Nîmes Jean-Paul Fournier. Voire ici le rapport de la commission d'enquête sur la délinquance des mineurs datant de 2002.  http://www.senat.fr/rap/r01-340-1/r01-340-13.html#toc5

            Laurent Mucchielli s’est alors intéressé à la manière de lutter contre la délinquance notamment par un fait nouveau dans l’opinion publique ; l’augmentation de camera. En étudiant de l’intérieur un poste de contrôle d’une ville il mesura l’efficacité d’un telle dispositif.

Il conclut son enquête par la faible utilisation d’image dans les archives des dossiers de la police. Entre 0 et 7% des dossiers contiennent au moins une image issue d’une camera de surveillance. Note ; cette image ne signifie pas systématiquement une prise de Flagrant délit.

De même que l’argument de la caméra de surveillance en faveur de la prévention, ne se résume qu’à un déplacement de la délinquance dans une zone non équipée.

Cependant il note une grande utilité pour le remplacement ou le dédoublement des agents, les cameras remplacent les policiers au abord des passages piétons ainsi que dans le relevage des euro dateurs ou encore dans la circulation des équipes de secours. Il met en évidence le manque d’agent au sein des PC qui ne peuvent pas focalisé leur attention sur une trentaine d’écrans. Il en résulte un relâchement d’attention général qui ne peut plus être sollicité pour des surveillances en direct.

 Extrait du compte twitter de Laurent Mucchielli

Laurent Mucchielli demande donc si « avec le coût des cameras on ne peut pas faire autre chose pour lutter contre la délinquance ? » on lui a répondu que les cameras permettait de faire croire à la sécurité et qu’ils rassuraient les citoyens.

            Voilà la triste conclusion et le gout amère que nous laisse cette société préférant suivre les Fast Thinkers en voulant rester dans l’urgence pendant que la vérité criante d’inégalité reste occultée par une reflet médiatique qui l’a dépasse. La sécurité devient donc un produit, tant politique que économique. La mission de la sociologie prend alors tout son sens, poussée par l’étude des phénomènes sociaux celle-ci se passe de tout euphémisme et trompe œil en suivant la démonstration de la connaissance tant préconisée par Descartes. 

 

Notes ;

  • Les citations en Gras représentent les paroles rapportées de l'auteur.
  • Les captures d'écrans sont issues du Twitter de Laurent Mucchielli.
  • Voici le Blog de L. Mucchielli sur Médipart http://blogs.mediapart.fr/blog/laurent-mucchielli
  • Cette article a été écrit en Avril 2014, à titre de mise à jour, la municipalité de Nîmes a publié dans son maganzine d'information n°117 d'octobre/novembre 2014 "les chiffres de la sécurité". La mairie se felicite d'avoir fait baisser "la déliquance".

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