La fable de l’inflation trop basse, prétexte au maintien de taux d’intérêt négatifs

Après dix années de politiques monétaires ultra accommodantes, les Banques centrales du G7 se heurtent à la résistance des marchés financiers à la normalisation de ces politiques. Le thème de l’inflation trop basse est utilisé de façon biaisée dans la littérature de marché pour faire obstacle à la nécessaire normalisation monétaire et à la décrue de prix d’actifs artificiellement gonflés.

Depuis 2014, la littérature des marchés financiers répète aux citoyens européens que l’inflation est trop basse, alors même que ces derniers ont une perception contraire, l’inflation ressentie étant plus élevée que celle mesurée par Eurostat. Ce thème de l’inflation trop faible sert à justifier la prolongation de la politique de stimulus monétaire extrême (à travers des taux d´intérêt nominaux négatifs) conduite depuis 5 ans par la BCE. Le maintien de cette politique n’est pas dans l’intérêt de la majorité des citoyens de la zone euro, mais favorise les patrimoines élevés. On va voir pourquoi.

INFLATION TROP BASSE ?

D’abord, de quoi parle-t-on? La BCE a pour mission d’assurer la stabilité des prix. Une inflation annuelle de 1,7%, telle qu'estimée pour avril 2019, est parfaitement conforme au mandat. Toute inflation annuelle comprise entre 0 et 2% est conforme au mandat de stabilité des prix. Pour prétendre que l ‘inflation est trop basse, la BCE doit se référer à sa définition (non prévue par le Traité) de la stabilité des prix, qui est une inflation inférieure à, mais proche de 2%. Il a suffi que l’inflation annuelle de la zone euro revienne de 2,1% en septembre 2018 à 1,4% en mars 2019 (puis 1,7% en avril 2019)  pour déclencher des pressions des marchés sur le thème de “l’inflation trop basse” visant à obtenir le maintien  du stimulus monétaire extrême introduit depuis 2014 par la BCE. Cette baisse de l’inflation a pourtant des effets positifs. Par exemple en France, c’est en partie grâce à la baisse de l’inflation (de 2,2 % en septembre 2018 à 1,3% en avril 2019) que le pouvoir d’achat des ménages, selon la dernière note de conjoncture de l’INSEE, est reparti à la hausse et atteindrait près de 2% à la mi 2019.

Les consommateurs de la zone euro, contrairement aux marchés, ne se plaignent pas d’une inflation basse. En se fondant sur les achats à forte fréquence (l’alimentation, les carburants, les transports...), les consommateurs ressentent une inflation  plus élevée que les mesures officielles. Les Banques centrales devraient donc se garder de relayer la communication souvent biaisée de la litterature de marché sur le thème de “l’inflation trop basse”.

POURQUOI LA LITTERATURE DE MARCHÉS VÉHICULE LA PSYCHOSE DE “L’INFLATION TROP BASSE

Comment expliquer que l’écart très faible entre la cible d’inflation de la BCE (1,9%)  et l’inflation actuelle (1,7% ) donne lieu à une communication persistante dans la littérature de marché sur le théme de “l’inflation trop basse” ? C’est que les marchés financiers et les titulaires de patrimoines élevés s’opposent par tous les moyens à la normalisation des politiques monétaires ultra accommodantes conduites après la crise de 2008. Ces politiques annoncées comme temporaires durent maintenant depuis une décennie. Elles ont entrainé une hausse artificielle des prix de toutes les classes d’actifs (obligations, actions, immobilier) à travers un double mécanisme : d'une part la valeur nette présente des flux de revenus futurs des actifs, qu’il s’agisse des dividendes pour les actions, des coupons servis sur obligations, ou des loyers pour l ‘immobilier, est  artificiellement augmentée sous l‘effet de la politique  de taux d’intérêt à court terme négatifs pratiquée par la BCE ; d‘autre part les taux d‘intérêt nuls ou négatifs encouragent l‘acquisition d‘actifs boursiers et d’autres actifs à risque par le mécanisme de “search for yield”. La pression des marchés pour empêcher la normalisation des politiques monétaires a pour but d’empêcher la décrue des prix d’actifs qui annulerait les plus values en capital “tombées du ciel” que les Banques centrales du G7 ont générées par leurs politiques monétaires ultra accommodantes.

Dés que l’une de ces banques centrales fait mine de commencer la normalisation nécessaire de ces politiques , les grands médias financiers à Londres, New York et ailleurs, répondent par un tir de barrage de toute la littérature de marché, tandis qu’une “colère de marché” (market tantrum) permet de faire pression sur les banques centrales pour qu ‘elles renoncent à toute normalisation.Et comme en 2014, l’argument avancé consiste à prétendre que la “trop faible inflation” pourrait conduire à une déflation du type de celle des années 30. En agitant le spectre d’une déflation imaginaire des prix des biens et services, le but réel des marchés financiers est de perpétuer la politique d’inflation des prix des actifs conduite par les Banques centrales. Aux Etats-unis, en appui de Wall Street, le Président Trump intervient sans vergogne pour inciter la FED à renoncer à la normalisation qu’elle avait engagée et pour relancer ainsi l’enrichissement sans cause des actionnaires par le stimulus monétaire couplé aux rachats de leurs propres actions par les entreprises. Alors que l’inflation aux Etats-Unis est conforme à l’objectif de la FED et atteint 2% en avril 2019, la littérature de marché met actuellement en exergue un autre indicateur, le déflateur de la consommation des ménages (actuellement à 1,5%), pour pousser sa thèse de “l’inflation trop basse” avec comme objectif réel la poursuite d’une hausse artificielle des indices boursiers américains grâce à l‘arrêt de la normalisation monétaire engagée par la FED.

LA POLITIQUE MONETAIRE EXTRÊME DE LA BCE DEPUIS 2014 ACCROIT LES INEGALITÉS PATRIMONIALES SANS DONNER DE RÉSULTATS EN TERMES  DE CROISSANCE 

La politique monétaire des taux nominaux nuls ou négatifs (couplée aux achats massifs de titres publics par trillions) a pour effet de protéger les niveaux artificiellement gonflés des prix d’actifs et d’empêcher leur décrue. Des taux d’intérêt nominaux négatifs constituent une grave anomalie. Le maintien de cette expérimentation depuis cinq ans en Europe est malsain. Maintenir comme le fait la BCE un de ses taux directeurs en territoire négatif à -0,4% alors que le PIB nominal a augmenté d’environ 3,5% en 2017 et 2018 dans la zone euro, nˋ a pas de justification. Cette politique ne donne pas de résultat en matière de croissance. Ce qui a permis de relancer la croissance de la zone euro pour atteindre environ 2% par an entre 2015 et 2018, ce n’est pas la politique de stimulus monétaire extrême conduite depuis 2014  mais plutôt l’effet positif pour les économies de la zone euro de l’effondrement du prix du pétrole de 110 $ début 2014 à 30 $ au plus bas. La croissance de la zone euro va retomber à 1,3% en 2019 alors que l’effet du choc pétrolier positif de 2014/2015 s’estompe et que le prix du baril de brent remonte autour de 70$. On revient au taux assez médiocre de la croissance potentielle en Europe. La politique monétaire extrême de la BCE depuis 2014 a eu peu d’effets réels sur la croissance mais de graves effets pervers, dont l’accentuation des inégalités et l’incitation à l’excès d’endettement.

Cette politique a accru involontairement les inégalités patrimoniales en stimulant artificiellement les prix des actifs. Les citoyens européens ordinaires peuvent  vérifier dans leur vie quotidienne qu'ils ne sortent pas gagnants du stimulus monétaire extrême qui enrichit mécaniquement les titulaires de patrimoines élevés. On fait grand cas du niveau exceptionnellement bas des taux des prêts hypothécaires qui favoriserait  l’accession à la propriété, mais on devrait honnêtement expliquer que ce que les acquéreurs de logement gagnent en termes de charges d’intérêt réduites est reperdu, et au-delà, sous l’effet de la hausse des prix de  l’immobilier, elle-même largement provoquée et nourrie par la baisse des taux d’intérêt. En Europe la hausse des prix de l’immobilier a été  de 4,2% en 2018, soit une hausse prés de deux fois plus rapide que celle  des salaires.Il est temps de reconnaitre 1) que la politique monétaire actuelle ultra accommodante, que la BCE justifie par une hausse prétendument trop faible des prix des biens et services, a des effets pervers d’augmentation des inégalités par la hausse des prix d’actifs, et 2) qu’une hausse  annuelle des prix à la consommation comprise entre 1 et 2% est dans l’intérêt de la grande majorité des citoyens de la zone euro sans qu’il faille agiter en permanence, comme le font les marchés financiers, le spectre d’une déflation imaginaire ou le thème de "l'inflation trop basse". 

 

 

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