Comment le Parlement Européen a déchainé la guerre mémorielle en Europe

Le 27 janvier 1945, le camp d’Auschwitz était libéré par la 100ème division de l’Armée rouge. Le 19 septembre 2019, le Parlement européen a voté une résolution sur «l’importance de la mémoire européenne pour l’avenir de l’Europe». Ce texte confus, opération de réécriture de l’Histoire, pose un principe d’équivalence entre les crimes du nazisme et ceux du communisme.

Le 27 janvier 1945, le camp d’Auschwitz était libéré par la 100ème division de l’Armée rouge. Le 75e anniversaire de cette libération est commémoré le 27 janvier à Auschwitz (Oswiecim) en Pologne. Le régime polonais a convié à cette occasion les dirigeants européens et notamment comme il se doit le Président allemand Steinmeier. ll a refusé en revanche d’inviter la Russie à cette cérémonie, ce qui est une insulte à la mémoire des victimes, de leurs libérateurs et du million de soldats soviétiques tombés dans les combats pour la libération de la Pologne en 1944/45.

Ce grave incident n’est pas un simple différend bilatéral entre la Pologne et la Russie. L’Union européenne porte une lourde responsabilité dans la guerre mémorielle qui fait rage à l’Est de l’Europe. Voici pourquoi.

Le 19 septembre 2019, le Parlement européen a voté une résolution sur «l’importance de la mémoire européenne pour l’avenir de l’Europe». Ce texte confus pose un principe d’équivalence entre les crimes du nazisme et ceux du communisme, faisant ainsi scandaleusement l’impasse sur la spécificité de l’idéologie raciale nazie conduisant à l’extermination de masse des juifs, des roms, des tsiganes, ainsi qu’à des assassinats d’homosexuels. Il renvoie dos à dos les WaffenSS et l’Armée rouge. Il attribue  une responsabilité équivalente à l’Allemagne nazie et à l’URSS dans le déclenchement de la seconde guerre mondiale. Il identifie le pacte Molotov /Ribbentrop, et non «Mein Kampf», comme la cause de la seconde guerre mondiale. Il menace de lancer un programme d’éradication des symboles et insignes communistes de sorte que, par exemple, le Parti Communiste Français pourrait être un jour inquiété pour avoir inclus dans son logo une étoile rouge. La résolution ouvre ainsi la voie à l’accélération de la destruction des monuments aux morts de l’Armée rouge dans les pays de l’Est de l’Union européenne.

Le régime polonais de A.Duda et de son Premier Ministre Morawiecky (qui a récemment parlé des «auteurs juifs» de la Shoah) a focalisé son offensive mémorielle à Bruxelles sur le funeste Pacte germano-soviétique du 23 Août 1939 et son protocole secret territorial, présentés comme la cause de la seconde guerre mondiale. Il s’agit pour eux de transformer le statut de l’Union soviétique de vainqueur en perpétrateur de la seconde guerre mondiale. En attribuant à l’URSS une responsabilité équivalente à celle de l’Allemagne nazie, le régime polonais veut aussi occulter les responsabilités historiques de la Pologne sous le colonel Beck. Les archives historiques, bien résumées dans un remarquable documentaire d'Arte de 2019 («Le Pacte Hitler Staline»), démontrent de façon irréfutable que la diplomatie soviétique, conduite à l’époque par le Ministre des Affaires Etrangéres Litvinov et l’Ambassadeur à Londres Maisky, tous deux d’origine juive, avait tout fait pour faire aboutir un projet de triple alliance militaire anglo-franco-soviétique contre le Troisiéme Reich. Ces efforts ont été à l’époque torpillés par le régime nationaliste polonais, qui refusa toute idée de permettre le transit des armées soviétiques sur le sol polonais, seul moyen  pour cette Alliance  de prendre l’Allemagne hitlerienne en tenaille. Ce projet d’alliance a été poussé vigoureusement par Maxime Litvinov, adepte de la sécurité collective, jusqu’à  son remplacement par Molotov en mai 1939. Il sera encore discuté par les trois pays jusqu’au début août 1939 et échouera en raison de la médiocrité ou du manque de courage de Chamberlain côté britannique, Georges Bonnet côté français, et Molotov côté soviétique. La résolution passe aussi sous silence les déclarations de non agression formulées après Munich en 1938 par l’Angleterre et la France vis à vis de l’Allemagne nazie, ou encore les entretiens chaleureux à Paris le 6 décembre 1938 entre Von Ribbentrop et Georges Bonnet, dont Churchill dira qu’il était «l’incarnation parfaite du défaitisme».

La résolution mémorielle du Parlement Européen du 19 septembre 2019 est dans une large mesure une initiative germano-polonaise. Les initiateurs de cette résolution sont les députés  polonais et baltes, les députés allemands de la CDU/PPE, et les députés d’autres partis d’extrême droite. On comprend l’intérêt politique qu’ils avaient à présenter un tel texte:  les nationalistes polonais et baltes veulent régler leurs comptes avec la Russie, les députés allemands de la CDU ne sont pas mécontents de rendre «équivalents» les crimes nazis et ceux du stalinisme, pensant ainsi diluer  le poids sur l’Allemagne des crimes, comparables à nul autres, commis par le Troisième Reich. Quant aux partis d’extrême droite tels que le Rassemblement National, la Liga italienne ou VOX, ils avaient aussi toutes les raisons de soutenir cette opération de réécriture de l’Histoire de la seconde guerre mondiale en résonance  avec leurs penchants pétainiste,mussolinien,ou franquiste passés.

Mais comment les députés  socialistes français (Glucksmann), ceux des Républicains (Bellamy) et ceux du parti présidentiel (Nathalie Loiseau) ont-ils pu voter une résolution aussi contraire à l’esprit de la France libre du Général de Gaulle et à l’esprit qui prévalait à la Libération en 1945 ? Il est réconfortant que les députés de l’extrême gauche (France insoumise et PCF) et des écologistes français aient refusé de voter en faveur de la funeste résolution mémorielle votée par une écrasante majorité de 535 députés.

Où en serait notre pays si le Général de Gaulle, qui a permis à la France libre de faire partie des vainqueurs de la seconde guerre mondiale (et à ce titre de siéger comme membre permanent au Conseil de Sécurité de l’ONU) , avait lui aussi en 1941 renvoyé dos à dos l’Allemagne nazie et l’URSS , et refusé de s’allier à cette dernière contre la barbarie nazie ?

Tous les gaullistes de droite ou de gauche, et plus largement tous les Français attachés à l’esprit de la France libre et du Conseil national de la Résistance, devraient s’unir pour exiger un débat au Parlement Français sur la résolution du Parlement européen du 19 septembre 2019, afin d’en obtenir l’abrogation.

 

 

 

 

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