L’actualité d’une pensée : Fred Hirsch et l’économie des biens positionnels (2/3)

En décrivant les effets délétères de la concurrence positionnelle sur l’organisation sociale, en dépit des promesses véhiculées par l’idéologie de la consommation, la pensée de F. Hirsch n’est pas sans ébranler sa « justification quantitative » : la croissance. Or, en dépit d’une production de plus en plus abondante, celle-ci révèle très tôt ses contradictions structurelles... Second volet.

            Comme le premier chapitre, portant sur les biens positionnels, l’explicitait sommairement, la société d’abondance ne pouvait structurellement répondre aux attentes qu’elle suscitait. En approfondissant une lutte des places chronophage, obligeant chacun à engager davantage de ressources pécuniaires, ses promesses de bonheur individuel étaient sans cesse frustrées, sinon perpétuellement différées. Ayant parié sur la croissance et la progression du PIB pour résoudre les apories de la problématique redistribution des richesses, elle n’est pas sans rencontrer, au détour de son argumentaire, de nouvelles antinomies...      

 

Une croissance aporétique...

            Dans cette compétition structurante pour les biens positionnels, la généralisation de leur convoitise et de leur éventuelle utilisation massive aboutit à un déclin inéluctable de leur « rendement » ; la qualité du service rendu par leur usage fléchie immanquablement. Or, l’économiste va ici nettement plus loin de ce que l’école néoclassique avait thématisé sous le nom d’utilité marginale, celle-ci étant essentielle dans ses modèles linéaires de fixation des prix : au-delà d’un certain seuil – largement dépassé par les nations industrialisées –, cette utilité n’est plus seulement décroissante ; elle devient purement négative (un « jeu à somme négative », précise Hirsch)[1].

            L’ébranlement de ce pilier « microéconomique », à l’instar d’un jeu de dominos, occasionne l’effondrement d’un autre présupposé parcourant les savantes équations du discours orthodoxe : la somme des intérêts individuels (aussi bien compris soient-ils), même en maintenant l’hypothèse hasardeuse d’une parfaite rationalité des agents, ne conduit aucunement au meilleur ordre économique possible (comme le stipule banalement la théodicée néolibérale) et à la répartition optimale des ressources. L’addition concurrentielle des rationalités individuelles paraît davantage conduire subrepticement (mais mécaniquement) à un état qui est en dernier ressort... totalement irrationnel...

            La critique hirschienne de la croissance s’inscrit parfaitement dans cette implacable remise en cause de la théorie standard – et de ses implications socioéconomiques, à commencer par les questions des inégalités et de la répartition des revenus[2], véritables angles morts de la doctrine néoclassique.

            Ainsi, dans la mesure où la consommation (c’est-à-dire l’écoulement des marchandises à grande échelle) constitue l’alpha et l’oméga du système marchand, la croissance y joue-t-elle un rôle crucial. Si le principal « succès du capitalisme libéral » a été d’amener « tout le monde à faire partie de la classe moyenne »[3], il apparaît aujourd’hui, à la vue du creusement historique des inégalités lié à l’impulsion néolibérale, comme un leurre sociologique, dissimulant maladroitement les conséquences matérielles des « réformes » faites en son nom.

            Aussi, en occultant tacitement la redistribution ex ante des richesses, à l’exception peut-être d’une courte période suivant les premières années de l’après-guerre, la théorie dominante a-t-elle promu la croissance au rang d’alternative crédible (« aux yeux de ceux situés en bas de l’échelle », selon Hirsch) à la répartition équitable des ressources – cette alternative étant jugée moins conflictuelle. Formellement, cette conception représente un « immense avantage politique » : « elle offre la possibilité de mener une action consensuelle, d’instaurer un jeu où certains sortent gagnants mais où personne ne sort vraiment perdant, et de niveler par le haut et non par le bas, limitant ainsi le choix politique à la distribution de surcroît au lieu d’une action politique plus profonde de distributions des ressources existantes »[4].

            Or, cette « propriété statistique particulière » de la croissance – l’élévation relativement rapide du « niveau de consommation des plus pauvres » – s’est évanouie depuis plusieurs décennies. En cause : le ralentissement des gains de productivité[5]. Les promesses initiales d’une prospérité partagée et indéfinie, gage d’un mode de vie universel, se sont bel et bien fracassées sur les limites « conceptuelles » qui circonscrivent la notion de croissance. En d’autres mots, l’« égalitarisme dynamique » véhiculé par le libéralisme n’apparaît plus, de nos jours, que comme un vœu pieux, s’étant progressivement vidé de sa légitimité de circonstance (et, au demeurant, étant borné historiquement).

            Ces dernières remarques, qui plus est, soulignent (une fois de plus) les impasses « multidimensionnelles » de la célèbre théorie du ruissellement.[6] Certes, « l’idée que les bonnes choses filtrent ou ruissellent vers le bas de la pyramide est très vieille dans la pensée économique » ; nous en trouvons d’ailleurs la présence dans les écrits d’Adam Smith. En revanche, la tendance égalitaire – ou, si l’on veut, la « croissance comme facteur d’égalisation »[7] – dont elle serait porteuse est nettement plus récente. Et, de ce fait, davantage problématique.

            Schématisée au milieu du XXe siècle par la courbe de Kuznets[8], cette vision abstraite d’une allocation optimale des revenus (et de leur nivellement graduel), grâce à la cinétique vertueuse du marché, repose en grande partie sur une prémisse plus que discutable : ce sont les inégalités (de départ) qui « offrent la motivation et les moyens d’un progrès pour tous ». D’où ce corolaire prévisible : « les avantages des mieux lotis, et l’avance qu’ils ont eue sur les autres en termes de revenus et de consommation, font partie intégrante de la dynamique du progrès économique »[9].

            Outre que cette théorie du ruissellement (qui, par ailleurs, n’a de théorique que l’intitulé), y compris dans sa formulation contemporaine – la politique de l’offre –, n’a guère résisté à sa confrontation avec le monde empirique (sous son influence, les disparités socioéconomiques se sont bel et bien aggravées, comme il fallait pourtant s’y attendre), une faille lézardait d’emblée son raisonnement et sa justification principielle. Cette approche, obnubilée par le « fétichisme de la marchandise [...], néglige en effet le fait que, lorsque l’arrière-garde finira par atteindre le point occupé plus tôt par l’avant-garde, ce point aura été affecté par le passage de l’ensemble de la colonne. Les conséquences de ce passage ne sont pas seulement psychologiques, à travers l’influence des attentes sur la satisfaction que l’on tire de certaines formes de consommation ou de certaines activités. La prolifération de certains biens et services affecte également leurs caractéristiques objectives en modifiant l’environnement dans lequel ils sont utilisés »[10]. Le paradoxe d’Achille et la Tortue, formulé par Zénon d’Élée il y a deux mille cinq cents ans, retrouve là une étrange modernité...   

            Derechef, le paradigme néoclassique voit un troisième pilier s’écrouler inexorablement, sous le poids de l’évidence sociologique : la complexité de situations dynamiques, propres au devenir historique, ne saurait guère être explicitée et cernée à partir de critères adaptés à des situations statiques[11] : « les désirs – dans le cas qui nous intéresse – évoluent »[12].

            Nous comprenons d’ores et déjà l’attachement académique des promoteurs (Philippe Aghion, entre autres) de ce théorème, démenti factuellement, à la fonction opérante des inégalités comme moteur indispensable de l’innovation et du progrès technologique, quitte à nier la réalité de leur évidente progression, au nom d’une destruction hypothétiquement créatrice[13]. Et nous saisissons également, dans la foulée, leurs (vaines) tentatives d’infirmer ou de relativiser, au moyen d’équations alambiquées[14], le ralentissement des gains de productivité observé depuis le début des années 70 (et parfaitement consigné dans les travaux précurseurs de Jean Gadrey), inévitable corrélatif de l’essoufflement d’une croissance butant sur ses antinomies immanentes[15]. Derrière une sophistication économétrique de moins en moins en phase avec le monde empirique se cache de toute évidence une posture idéologique visiblement défaillante, dont la préjudiciable actualité repose, en dernière instance, sur son adéquation philosophique à l’ordre (dominant) des choses...

*

            Au sein d’une configuration sociale où prévaut le principe d’une concurrence interindividuelle (a priori libre et non faussée), la lutte pour la répartition des biens positionnels se nourrit in fine de la croissance elle-même ; or, au lieu de l’atténuer, cette dernière ne cesse structurellement de l’exacerber. Tel est, au bout du chemin, le cercle vicieux de sa totémisation par l’idéologie dominante.

            Alors que l’on mesure quotidiennement les effets pernicieux du creusement alarmant des inégalités à tous les échelons, tant sociologiquement qu’économiquement (certaines études du FMI ont démontré que celles-ci avaient de surcroît un impact négatif sur... la croissance elle-même[16] !), il importe plus que jamais de se détourner des solutions préconisées par le libéralisme marchand. Aussi la meilleure stratégie à mettre en œuvre n’est-elle guère la « présomption » d’une égalité de départ, mais bien « le constat [effectif] d’une égalité à l’arrivée »[17]. Sans doute est-ce une manière plus probante de résoudre la fameuse énigme, évoquée précédemment, d’Achille et la Tortue...   

            En suivant la démonstration stimulante de F. Hirsch, il devient hautement nécessaire de « nuancer la priorité accordée à la croissance mais aussi à la réalité de ses promesses », et ce, pour (au moins) deux raisons : d’une part, « dans les pays développés, la croissance est source de frustrations dont elle est elle-même porteuse » (le paradoxe de l’opulence) ; d’autre part, « la poursuite du processus de croissance repose sur certaines conditions morales que son propre succès contribue à ruiner du fait des comportements individualistes » (le collectivisme par défaut, reflet conventionnel de la coutumière interprétation de la main invisible d’A. Smith)[18]

            Une politique efficiente de réduction des disparités socioéconomiques, conforme aux dernières recherches sur le sujet – l’égalité, c’est la santé, proclame (et démontre) fort à propos l’épidémiologiste Richard Wilkinson –, implique sans détours une redistribution volontariste des richesses produites, a fortiori où les mirages insidieux de la croissance ne cessent de se dérober au regard de la majorité. Dit autrement : à rebours de ce que prescrit l’individualisme méthodologique, nous devons renouer avec une approche démocratique de l’action collective. Loin d’être le gage d’une harmonie spontanée, l’agrégation des intérêts particuliers révèle sans ambages qu’elle est un « outil d’organisation sociale lacunaire ».

            En pointant les insuffisances d’une anthropologie réductrice et les approximations hasardeuses d’une société (entièrement) composée d’individus atomisés, mus par l’inextinguible besoin de maximiser égoïstement leur bien-être personnel, Hirsch sape ainsi un quatrième pilier de la théorie standard...

            Ce sera l’objet du troisième et dernier volet. 

 

[1] HIRSCH, F., Les limites sociales de la croissance, traduction de B. Mylondo, Paris, Éditions Les Petits Matins, 2016, p. 310.

[2] Pour une critique plus exhaustive de la répartition des revenus, voir : KEEN, S., L’imposture économique, traduction d’A. Goutsmedt, Ivry s/ Seine, Les Éditions de l’Atelier, 2014, notamment les pp. 89 à 95.

[3] HIRSCH, F., op. cit., p. 306.

[4] Ibid., pp. 312-313.

[5] Bien que Hirsch n’utilise pas cette locution – ce ralentissement n’étant sans doute pas encore suffisamment observé dans les années 70 –, ses réflexions le poussent néanmoins à en intégrer l’éventualité.

[6] Voir également sur le sujet : PARIENTY, A., Le mythe de la « théorie du ruissellement », Paris, La Découverte, 2018 ; et : COVA, H., « La "politique de l’offre" résistera-t-elle (idéologiquement) à la pandémie ? », Mediapart, 16 avril 2020.

[7] HIRSCH, F., op. cit., p. 300.

[8] La courbe de Kuznets établit une relation entre le niveau de développement d’un pays et son niveau d’inégalité économique. Si les disparités, jouant ici un rôle moteur (via notamment l’investissement dans le capital infrastructurel), peuvent progresser dans un premier temps, elles reculeraient au fur et à mesure que la croissance essaimerait ses effets matériels.

[9] HIRSCH, F., op. cit., pp. 298-299.

[10] Ibid., p. 301.

[11] Pour une analyse complémentaire, voir : KEEN, S., « Déformons le temps à nouveau », dans : L’imposture économique, pp. 213 à 240.

[12] HIRSCH, F., op. cit., p. 144.

[13] AGHION, P, CETTE, G. et COHEN, É., « Cessons de produire des analyses fiscales simplistes pour juger les réformes », Les Échos, 27 février 2020.

[14] Voir, sur le sujet, l’excellent article de Michel HUSSON : « Et Philippe Aghion corrigea la croissance », À l’encontre, Juillet 2017.

[15] Voir : COVA, H., « Quand la raison (pure) économique bute sur l’innovation », Mediapart, 18 juillet 2018.

[16] Voir : OSTRY, J. D., LOUNGANI, P. et FURCERI, D., « Neoliberalism : Oversold ? », IMF, Juin 2016.

[17] HIRSCH, F., op. cit., p. 49.

[18] Ibid., 314. (C’est moi qui souligne.)

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