Croissance du PIB : la fin d’un mythe économique ?

Alors qu’une sévère crise économique se profile à l’horizon, suite à la progression du coronavirus, l’idée d’élaborer de nouveaux critères de développement, davantage en phase avec les défis sociaux et écologiques, fait son chemin. Pointant les limites de la croissance du PIB, ils permettent d’entrevoir, comme le suggère l’économiste Jean Gadrey, ce que pourrait être une société plus égalitaire...

            L’origine de certains concepts couramment utilisés en économie nous apprend souvent bien des choses sur leur nature. Aussi, bien que leur consolidation scientifique et leur progressive universalisation puissent leur donner une cohérence intrinsèque, en perfectionnant et en clarifiant les modalités de leur usage dans le champ précis auquel ils se rapportent, un bref retour sur les conditions historiques de leur émergence apparaît-il aujourd’hui plus que nécessaire. Car, au-delà de la dimension « philologique », une telle démarche cherche avant tout, en soulignant notamment les « défauts de fabrication », à répondre à cette question : ces concepts sont-ils toujours fiables et pertinents pour guider nos actions dans l’épaisse forêt de la réalité socioéconomique ?

            Ce préambule d’ordre général nous ramène au sujet de cet article : le Produit Intérieur Brut (PIB) – qui désigne « la somme des valeurs ajoutées produites en un an dans la sphère marchande », à laquelle on additionne les services non marchands (éducation, santé, administrations publiques, etc.)[1] – et sa justification « principielle », la croissance. Et si l’Histoire possède ses propres ruses et sait manier l’ironie, nul doute que l’analyse des raisons véritables et circonstancielles qui ont conduit à la création de cet indicateur synthétique le confirme sans détours.

            Comme le rappelle Eloi Laurent[2], c’est à l'orée des années 30, alors que la production mondiale s’était contractée de manière spectaculaire suite au Krach de 1929, que Simon Kuznets (futur « prix Nobel » en 1971), à la demande du Congrès américain, a ébauché les fondations méthodologiques de ce qu’allait devenir, une décennie plus tard, le PIB (on doit à Clark Warburton son nom définitif). Dans le contexte de la Grande Dépression, ce nouvel outil jetait alors une lumière inédite – chiffres à l’appui – sur l’effondrement quasi simultané de tous les secteurs de l’économie et donnait un aperçu des dysfonctionnements patents (et endogènes...) d’un capitalisme sauvage, dépourvu de régulateurs macroéconomiques. Le choc étant systémique, la réponse devait être du même acabit (matérialisée par le célèbre New Deal de Theodor D. Roosevelt). 

            Or (et telle est l’ironie), il est intéressant de noter, relève judicieusement Laurent, « que le PIB n’est pas né comme un indicateur de développement, mais comme un symptôme de crise. Plus révélateur : Kuznets était parfaitement conscient que son indicateur reposait sur des choix méthodologiques discutables », exprimant davantage l’agrégation monétaire d’« estimations relativement fiables et approximatives » qu’une « mesure extrêmement précise »[3]

            Associée à une crise multidimensionnelle (sociale, écologique, humanitaire...), exacerbée par l’épidémie de coronavirus, cette mise au point historique n’est pas sans mettre à mal la soumission aveugle de la sphère politique au dogme (tendancieusement intemporel) d’un accroissement indéfini de la production, quitte à inverser malencontreusement la fin et les moyens (Michel Husson).

            Auteur d’un ouvrage au titre évocateur – Adieu la croissance –, Jean Gadrey[4] en donne une éloquente démonstration. Le PIB et « sa croissance sont passés depuis longtemps, pour ceux qui nous dirigent, du statut d’outils de technique comptable [...] à celui de finalités qui conditionneraient tout le reste : le progrès social, la réduction de la pauvreté et des inégalités, la préservation de l’environnement par la "croissance verte" »[5].

            Pourtant, comme le documentent aujourd’hui maintes recherches depuis quelques années (lesquelles nourrissent une réflexion en la matière nettement plus féconde que celle véhiculée par la théorie standard)[6], cette idéologie tenace de la croissance, pivot du capitalisme financiarisé, loin de résoudre miraculeusement tous ces maux, paraît a contrario les amplifier dangereusement. En d’autres termes, cette croyance en un monde où la valeur économique, destinée à croître indéfiniment, serait la seule mesure de toute chose, nous dirige « droit dans le mur ». 

            Selon Gadrey, il importe donc de se détourner du culte de la croissance – du moins dans les pays industrialisés – pour au moins trois raisons[7] :

 

            1) D’abord, la hausse du PIB ne reflète plus une amélioration significative du développement humain ni un sentiment de « mieux-être subjectif ». Pis encore : il semble que, à partir d’un certain niveau (ratio par habitant), le progrès humain soit de plus en plus déconnecté de la création supplémentaire de valeurs économiques[8].

            Cette décorrélation rejoint ici les travaux du chercheur Richard Wilkinson[9], lesquels ont savamment (et abondamment) démontré que le meilleur moyen d’accentuer le bien-être collectif et de créer de facto un environnement social épanouissant pour le plus grand nombre est la réduction efficiente – et drastique – des inégalités à tous les échelons. Recensant les effets désastreux (dépression, régression de l’espérance de vie, violences sous toutes ses formes, etc.) de ces derniers en termes de dégâts sanitaires (thème ô combien contemporain...) tout en dénonçant les fâcheuses conséquences du consumérisme, Wilkinson esquisse dans la foulée les contours – forcément démocratiques – d’une « société meilleure », où l’accent serait davantage mis sur les aspects qualitatifs de l’existence, axés sur la satisfaction des besoins humains et la cohésion sociale, que sur les (prévisibles) impasses quantitatives vers lesquelles, inexorablement, nous mène cette poursuite débridée d’une accumulation de moins en moins... désirable...

 

            2) Ensuite, la croissance s’accompagne de « dégradations écologiques d’une extrême gravité ». En effet, en approfondissant un mode de consommation (délibérément ostentatoire[10]) à la fois énergivore et éminemment destructeur – ce qui se traduit par un pillage systématique des ressources naturelles –, elle se présente bel et bien comme un « accélérateur de pressions sur la nature »[11].

            Parmi les nombreux défis environnementaux que nous devons affronter, la lutte contre le réchauffement climatique en constitue sans doute le point d’orgue (du moins, focalise une attention soutenue de la part des médias). Alors qu’il faudrait réduire considérablement nos émissions de CO2 pour limiter à tous prix l’élévation globale des températures (moins de 2 °C), l’orientation politique consistant à rendre compatible cet objectif avec les préceptes d’une progression parallèle du PIB peine à masquer son insuffisance notoire, voire ses contradictions irrésolvables : les marchés du carbone, dispositifs visant à instaurer des quotas (des permis de polluer) dans le respect scrupuleux des principes néolibéraux, n’ont guère, c’est le moins que l’on puisse dire, rempli leur mission[12]. Derrière la séduisante notion de « croissance verte », il semble difficile de ne pas y voir un spécieux oxymore. Derechef, sous couvert d’une efficacité en toc, sinon d’un pragmatisme édulcoré, l’interversion des fins et des moyens est ici nettement perceptible.

            Par ailleurs, Gadrey évoque une réalité bien connue des économistes (et en tire les conclusions) : le fléchissement irrésistible des gains de productivité depuis au moins les années 70, véritable mystère pour les penseurs orthodoxes – d’où le fameux paradoxe de Sollow : nous voyons de l’informatique partout, sauf dans les statistiques de productivité[13]. Corollaire : depuis plusieurs décennies, et ce, nonobstant l’avènement de technologies soi-disant plus économes en énergie (l’essor du numérique en est une belle illustration), chaque point de PIB péniblement arraché à la planète se traduit par davantage de détériorations écosystémiques (raréfaction des ressources, déclin de la biodiversité, appauvrissement des sols lié à l’agriculture intensive, etc.) et de pollutions atmosphériques (rejet substantiel de gaz à effet de serre)[14]. Qui plus est, cette érosion de la rentabilité du capital, prodrome à la financiarisation néolibérale, se réverbère dans le renforcement du taux d’exploitation, bouleversant considérablement – et négativement – les rapports de production et d’échange.

            Devant l’ampleur des catastrophes à venir (si rien n’est fait...), il devient clair que la question écologique ne saurait faire l’impasse sur la question sociale. Ainsi la résolution de la crise environnementale ne pourra-t-elle déboucher sur un monde plus humain sans restreindre radicalement les disparités socioéconomiques. Dans cette optique, la quête obsédante d’une croissance exponentielle (rivée sur l’optimisation désespérée de la productivité) remédiant aux éventuels désastres, à coups de modélisations économétriques alambiquées[15] et de sophistications technologiques, apparaît in fine pour ce qu’elle est fondamentalement : une diversion idéologique...  

 

            3) Enfin (ce dernier point étant en quelque sorte une synthèse), si le PIB reste un indice plutôt fiable dans son domaine de prédilection – l’évaluation quantitative de l’activité économique –, il ne tient aucunement compte des « enjeux humains, sociaux et écologiques ». En ce sens, ce n’est point sa pertinence qui est réellement mise en cause, mais sa sacralisation univoque : le PIB est un outil technique dont la fonction spécifique est de mesurer la création annuelle (le flux) de valeurs économiques exprimées monétairement – et non d’appréhender (qualitativement) le bien-être dans son ensemble ou, si l’on veut, le progrès humain sous toutes ses formes. Aussi n’est-il pas rare que certaines industries (l’extraction du gaz de schiste, par exemple) puissent être bien perçues du point de vue du PIB (à court terme), tout en étant fort dommageables socialement et écologiquement.

            Jean Gadrey le résume avec perspicacité : « On peut avoir une très belle croissance du PIB avec une dégradation de la santé sociale et une détérioration [souvent irréversible] de patrimoines écologiques vitaux »[16]. Dit autrement : l’expansion quantitative de l’activité économique, comme nous l’avons succinctement invoqué, n’entraîne plus mécaniquement, dans son sillage balisé, une meilleure qualité de vie.

            En outre, s’il importe plus que jamais d’élaborer de nouveaux « indicateurs de richesse » – condition certes nécessaire mais non suffisante –, il faut garder à l’esprit que leur « usage effectif » doit obligatoirement s’inscrire dans une vision politique concrète (prenant acte des rapports sociaux asymétriques), où la réintroduction des « valeurs humanistes » servirait de boussole programmatique dans un monde pour l’heure empêtré dans ses ruineuses équations[17]...

*

            « La croissance, pour reprendre la formulation d’Eloi Laurent[18], n’est donc pas la réponse à nos problèmes, c’est un [...] obstacle à leur résolution ». Bien que la conception de nouveaux critères ne soit pas, à la vue des rapports de forces qui structurent le paysage socio-politique, l’infaillible gage d’une autre société fondée sur l’émancipation, elle jette néanmoins les bases d’une authentique réflexion, laquelle récuse d’emblée l’illusion d’une croissance salvatrice...

            Néanmoins, il est évident que l’idéologie dominante a « du plomb dans l’aile » – et que le monde appauvri (socialement, écologiquement, humainement, etc.) qu’elle nous impose de manière autoritaire apparaît de moins en moins souhaitable pour la majorité de la population... 

            D’où l’urgente nécessité, toujours selon Gadrey, de promouvoir une société post-croissance (plus égalitaire), où l’idée de prendre soin des uns et des autres, mais aussi de l’environnement et des biens communs qui nous entourent, servirait de ligne directrice[19]... 

            Au moment où nous entrons de façon inquiétante dans des « eaux inconnues », ces recommandations prophétiques sont plus que salutaires...

 

[1] GADREY, J., « Le PIB nous mène dans l’impasse », 18 janvier 2018.

[2] LAURENT, E., Sortir de la croissance. Mode d’emploi, Paris, Les Liens qui libèrent, 2019, p. 43.

[3] Ibid., p. 44. (C’est moi qui souligne.)

[4] GADREY, J., Adieu à la croissance, Paris, Les Petits Matins, 2015 (troisième édition).

[5] GADREY, J., art. cit. (C’est moi qui souligne.)

[6] Voir sur le sujet : COVA, H., « Pour lutter contre les épidémies, luttons aussi (et surtout) contre les inégalités... », Mediapart, 27 mars 2020.

[7] GADREY, J., « Brèves questions/réponses sur la croissance et ses alternatives (1) », Alternatives économiques, 29 août 2014.

[8] GADREY, J., « Le PIB nous mène dans l’impasse », art. cit.

[9] Voir : COVA, H. art. cit. À noter que Gadrey se réfère également à l’œuvre de Wilkinson dans ses analyses.

[10] WILKINSON, R., « "L’égalité est meilleure pour tous", y compris pour l’environnement », Octobre 2013.

[11] GADREY, J., « Brèves questions/réponses sur la croissance et ses alternatives (1) », art. cit.

[12] Voir notamment sur le sujet : MATHIEU C. et GUILLOU, A., « L’Europe au défi de la neutralité climatique », Alternatives économiques, Décembre 2020. Comme les auteurs le mentionnent à juste titre, le « marché du carbone a ainsi souffert d’un excédent important de quotas, ce qui n’incite pas les entreprises à accélérer leurs efforts ». (C’est moi qui souligne.)

[13] Voir sur le sujet : COVA, H., « Crises du capitalisme et stagnation séculaire : quelques remarques critiques », Mediapart, 25 octobre 2018.

[14] Voir également sur le sujet : BONNEUIL, C., « Tous responsables ? », Le Monde Diplomatique, Novembre 2015 ; et : DELEPINE, J., « L’insoutenable croissance du numérique », Alternatives économiques, Janvier 2020.

[15] Voir : COVA, H., « Quand la raison (pure) économique bute sur l’innovation », Mediapart, 18 juin 2018.

[16] GADREY, J., « Brèves questions/réponses sur la croissance et ses alternatives (1) », art. cit.

[17] GADREY, J., « Le PIB nous mène dans l’impasse », art. cit.

[18] LAURENT, E., Sortir de la croissance. Mode d’emploi, p. 21.

[19] GADREY, J., « Brèves questions/réponses sur la croissance et ses alternatives (2) : société post-croissance et emploi », Alternatives économiques, 2 septembre 2014. Pour une analyse complémentaire, voir : COVA, H., « Emploi et écologie : l’impossible pari néolibéral », Mediapart, 30 novembre 2015.

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