L’actualité d’une pensée : Fred Hirsch et l’économie des biens positionnels (3/3)

En décrivant les effets néfastes de la concurrence positionnelle sur la société, tout en démontrant les impasses structurelles (sociales) d’une croissance indéfinie, la pensée de F. Hirsch a également souligné les apories de l’individualisme méthodologique. Aussi l’efficacité d’une action collective nécessite-t-elle sans détours son dépassement théorique et pratique... Troisième et dernier volet.

            Si, comme nous l’avons vu dans les deux premiers chapitres[1], l’analyse d’un système fondé sur les biens positionnels impliquait une critique incisive des limites structurelles de la croissance, elle n’est pas sans exhiber dans la foulée les apories d’une forme sociale historiquement déterminée, dont la logique de concurrence interindividuelle était pourtant présentée comme le gage d’une efficacité providentielle. En sapant les assises de sa propre « réussite », l’individualisme méthodologique, pivot d’une rationalité postulée des agents économiques, paraît de facto être le plus sûr chemin vers un ordre social irrationnel... Tel est le constat moral, étayé économiquement, de la pensée de Fred Hirsch...         

 

Un individualisme aporétique...

             « L’ordre capitaliste libéral doit son avènement à deux conditions inaugurales aussi décisives qu’éphémères. D’abord, la participation à l’ordre capitaliste était réservée à une minorité [...]. Puis, le système s’est appuyé sur les bases morales posées par un ordre social différent » – auquel l’on peut rattacher les écrits d’Adam Smith sur les sentiments sociaux. Ainsi maints théoriciens (notamment les héritiers de Keynes), ayant jadis tiré les conséquences de l’impossibilité d’une organisation où ne prévaut que le strict laissez-faire, ont-ils « admis que des politiques publiques [devaient] être mises en œuvre pour pallier le fonctionnement d’un marché régi par la maximation de l’avantage individuel ». Or, c’est bien ce succès – « à la Pyrrhus » – qui a paradoxalement occulté ces principes essentiels[2], trahissant au passage une ruse de la Raison pour le moins étonnante...

            Selon Hirsch, des préceptes sociaux sont nécessaires pour orienter et « susciter des actions pour le bien de la société ». Dans une communauté gravitant autour de l’encensement de l’intérêt (strictement) personnel, l’agrégation des comportements privés ne saurait donc guère être le vecteur d’une harmonie spontanée. Au contraire, « l’affaiblissement des normes sociales », comme le corrobore aujourd’hui la démultiplication des conséquences sociales désastreuses (inégalités, pauvreté, etc.), provoque davantage un « effet de basculement », lequel engendre une « réaction en chaîne » et aboutit à « une situation qu’aucun des individus n’aurait choisi seul ». En d’autres termes, « l’érosion des conventions sociales en matière d’obligations mutuelles » semble bel et bien conduire à une « certaine désunion dans la société sans [concrètement] enclencher d’effets dynamiques compensatoires » (ce jeu à somme négative)[3].

            Corolaire : « les institutions marchandes sont inefficaces en matière d’offre collective et échouent totalement à fournir des normes collectives »[4]. La main peut bien demeurer invisible ; en revanche, elle n’est point en mesure d’agir aveuglément... 

 

            Dans cette optique, la fonction de la propriété privée (lucrative) et de son irrésistible extension (néo)libérale joue forcément un rôle fondamental, en affectant en premier lieu la distribution des revenus. La privatisation de la sphère publique, au demeurant, transforme en opportunités de profits des biens qui, pour une grande partie de la population, relevaient alors de la gratuité – sinon des communs. Bien que ces promoteurs évoquent inlassablement un principe de rentabilité qui serait (par quel miracle ?) bénéfique à l’ensemble de la communauté, une étude moins idéologiquement orientée de ses matérialisations effectives paraît infirmer cette coutumière assertion néoclassique. L’extravasation de la logique marchande, combinée à la commercialisation galopante des services publics, révèle derechef ses incidences délétères : creusement des disparités socioéconomiques, accroissement de la pauvreté, délitement des solidarités, effritement de la confiance mutuelle... La simple addition des aspirations idiosyncratiques ne constitue pas une garantie de rationalité globale (la promesse du meilleur des mondes). Car, si chacun veut bien voir midi à sa porte, peut-être faudrait-il en priorité s’intéresser à la trajectoire du soleil... 

            En d’autres mots, l’extension des principes « microéconomiques », en dépit d’une cohérence formelle, ne constitue point l’assurance d’un équilibre « macroéconomique » à l’arrivée. L’apparition de propriétés d’émergence (en l’occurrence, des phénomènes macrosociaux) invalide sans ambages un tel réductionnisme propre à la théorie standard[5].

            Pourtant, comme le surligne l’économiste anglais, la « science économique », au nom d’une épistémologie manifestement simplificatrice (soi-disant pure et dure), abandonne traditionnellement ces impacts aux autres sciences humaines... nonobstant une posture plus que condescendante à leur égard[6]...    

 

             Quoique la régression des solidarités « naturelles » ait été à maintes reprises commentée et déplorée, rares, en revanche, sont les discours économiques l’ayant considérée, non comme un simple accident regrettable (peut-être nécessaire...), mais comme la résultante structurelle d’un libéralisme marchand essentiellement focalisé sur une conception anthropologique défaillante, propédeutique à une vision sociologique qui l’est tout autant. Dit autrement : à mesure que le marché gagne du terrain, « recouvrant une part toujours plus grande de notre vie », le préjudice social qui en découle affecte au bout du compte le bien-être de l’individu. Le temps consacré à autrui étant progressivement assimilé à un coût, triste reflet de sa marchandisation, sa vampirisation par la mécanique chronophage propre à la privatisation des richesses, induit de nouveau une situation tendancieusement absurde... que des individus raisonnables n’auraient, de toute évidence, jamais souhaitée[7].

            « Le manque croissant de temps, relève Hirsch, aide [ainsi] à comprendre pourquoi les conventions sociales sont si malmenées aujourd’hui [...]. Or, « nous devons plus que jamais rechercher la sociabilité, mais nous ne pourrons pas, individuellement, atteindre cet objectif ». Et « si le contact humain [et non la distanciation sociale...] est de plus en plus recherché dans les économies avancées », il devient aussi de plus en plus rare »[8]. En exaltant, en outre, les intérêts particuliers, le libéralisme marchand néglige un enjeu de taille : la difficulté d’atteindre de manière concertée un but à caractère social. Même en insistant sur son « efficacité locale », cette vision microéconomique omet néanmoins toute une série « d’effets négatifs sur l’ensemble de l’économie », dans la mesure où, précisément, l’exacerbation des « calculs égoïstes » (dans toutes leurs froideurs glaciales...) « érode les conventions sociales de responsabilité et de devoir ». Dans cette perspective, il devient clairement « plus difficile pour les individus de concrétiser leurs objectifs personnels »[9]. Le cercle vertueux de la théorie se métamorphose par conséquent en cercle vicieux dès qu’il entame sa rotation dans la réalité empirique...      

            Nous saisissons d’ores et déjà la nécessité d’une réduction du temps de travail contraint, a fortiori dans un contexte de chômage de masse découlant d’une répartition inégalitaire des gains de productivité (malgré leur ralentissement historique)[10] ; nous constatons également l’obligation d’une autre approche de l’action collective, loin des poncifs néoclassiques l’appréhendant comme une simple conglutination de volontés individuelles, aussi bienveillantes puissent-elles être[11]...

 

L’équation de l‘action collective n’est point le résultat d’une simple addition...

            Toutefois, la conception hirschienne ne se cantonne pas à une attitude moralisante, où serait péremptoirement condamnée une nature humaine intemporelle, soi-disant éprise de pulsions égoïstes. En s’intéressant aux institutions dérivées du système capitaliste – lequel est épaulé par une théorie économique lui servant de justification « scientifique » ad hoc –, elle cherche a contrario à mettre en lumière les contradictions d’une méthode qui tente d’oblitérer (maladroitement) sa dimension socio-politique. L’approche dont elle se réclame exprime d’emblée sa portée structurelle et macroéconomique

            Ces remarques d’ordre général rejoignent ce qui, en filigrane, parcourait les derniers développements : l’efficience d’une action collective, profitable à la majorité des membres d’une communauté (au sens large du terme), ne saurait être le fait d’une agrégation des actions individuelles, peu importe les motivations (égoïstes ou altruistes) qui les animent. Par exemple, une société donnée, se fixant comme ambition la réduction substantielle des inégalités, ne pourra y parvenir en ne s’appuyant que sur les comportements individualistes (tout en espérant que ceux-ci adoptent volontiers les recommandations hasardeuses de la théorie du ruissellement...) ; elle n’y arrivera qu’en mettant en place les conditions politiques – et démocratiques – d’une « indispensable organisation centralisée des actions individuelles ». La définition d’un intérêt commun et partagé qui transcende le secteur privé n’est pas sans mettre à mal l’exclusivité de la propriété privée comme insigne support à la performance économique. « Il faut donc préserver quelques zones d’obligations sociales. Le problème est alors de concilier cette responsabilité sociale et la logique marchande dominante, qui lui est radicalement opposée »[12].

            « En ce sens, synthétise F. Hirsch, agir dans l’intérêt de la société est moins coûteux dans un cadre social. Lorsque l’interdépendance est forte, le groupe est plus efficace dans sa prise de décision que lorsque les individus agissent isolément [...]. C’est précisément la faille du présupposé libéral suivant lequel la façon dont les individus tiennent compte de l’intérêt général dans leurs actions reflète réellement le souci qu’ils souhaitent lui porter ». Dit autrement : les conditions de possibilité d’une prise de décision collective, jugée à l’aune de son effectivité, reposent en dernier ressort « sur l’idée qu’il existe un échange implicite [et avantageux] entre l’individu et la collectivité »[13].

            L’obstination (néo)libérale à n’encourager que les initiatives particulières, modelées par une rhétorique purement concurrentielle (et par des rapports de forces éminemment défavorables), divulgue sa nature profonde : une erreur stratégique notoire[14]...

*

            En résumé, au « sein du capitalisme libéral, la croissance matérielle mène à une impasse. Mais la pression des circonstances peut créer des ouvertures, et l’action politique, par endroits, peut aider à sortir de cette impasse »[15]. Et cette sentence sans appel est sans aucun doute encore plus actuelle aujourd’hui, où ce fétichisme de la marchandise propre à une vision purement quantitative de l’existence (en reprenant l’acception de Hirsch) bute, depuis au moins le début des années 70, sur un tassement des gains de productivité – ces derniers ayant permis temporairement, d’une certaine manière, d’évacuer l’épineuse question de la (re)distribution des revenus à l’échelle de la société. En feignant d’ignorer la dimension politique des phénomènes sociaux, la vulgate néoclassique, porte-étendard théorique de l’ordre marchand, s’abîme dans une kyrielle de contradictions – dont la « résolution » ad hoc paraît davantage les accentuer que les surmonter[16].

            À rebours de cette vision des choses, il devient évident que « des moyens collectifs sont nécessaires pour réaliser les fins individuelles »[17]. Le rapport des uns aux autres est, dans cette optique, forcément dialectique.

 

            Or, nous pouvons peut-être regretter que Hirsch, en dépit de sa remarquable perspicacité, ne soit pas allé plus loin dans ses réflexions et ses préconisations, en tirant toutes leurs implications heuristiques. Le refus (sinon la réticence) de penser un au-delà du libéralisme marchand – auquel est justement rattaché l’impératif de la croissance – paraît conduire l’auteur à contourner curieusement des antinomies qui, de nos jours, deviennent en définitive insolubles dans le cadre intellectuel dominant (ces antinomies étant cependant déjà perceptibles il y a quarante-cinq ans). Selon l’économiste, ce ne sont pas tant les instruments qu’il faut changer que « leurs conditions d’utilisation ». Mais que valent ces instruments, conceptuels (PIB, indice de productivité...) ou pratiques (mise en œuvre de mesures favorables aux détenteurs de capitaux...), si, pour la plupart, ils sont fournis par l’analyse traditionnelle (standard), laquelle néglige en dernière instance ces limites sociales propres à la croissance ? Certes, il devient urgent d’endiguer les dégâts générés « par l’ignorance de leur existence », mais cette obligation, aussi nécessaire soit-elle, n’est point en l’état suffisante. Le « changement radical » qui s’impose est bien le déploiement d’un nouveau paradigme, en phase avec les enjeux (et ils sont nombreux !) auxquels nous sommes confrontés[18]...

            En outre, il est tout aussi curieux que Hirsch n’aborde que très sommairement les questions écologiques, comme l’a pertinemment surligné Jean Gadrey dans sa Préface à l’ouvrage ; bien qu’il effleure cette problématique en détaillant la rareté naturelle de maints biens positionnels, ou encore en commentant les ambiguïtés sémantiques de la notion de productivité, la suite de son raisonnement tend bizarrement à la marginaliser. Cette omission des aspects écologiques, insignes symptômes d’un système socioéconomique à bout de souffle (et notablement déficient), prive sans doute l’auteur de débouchés théoriques et pratiques, aptes à répondre plus adéquatement aux défis de notre époque[19]...

            Il n’empêche que les outils conceptuels que nous a fournis Hirsch nous sont d’une précieuse aide pour contester et surmonter la fable croissanciste du discours dominant, dont on mesure chaque jour les défaillances... structurelles...

 

[1] Publiés respectivement le 27 novembre et le 1er décembre sur Mediapart.

[2] HIRSCH, F., Les limites sociales de la croissance, traduction de B. Mylondo, Paris, Éditions Les Petits Matins, 2016, pp. 60- 61.

[3] Ibid., pp. 188-189.

[4] Ibdem. (C’est moi qui souligne.)

[5] Voir : KEEN, S., L’imposture économique, traduction d’A. Goutsmedt, Ivry s/ Seine, Les Éditions de l’Atelier, 2014, notamment les pp. 243 à 245.

[6] HIRSCH, F., op. cit., p. 194.

[7] Ibid., p. 174-175.

[8] Ibid., pp. 176-177.

[9] Ibid., p. 179.

[10] Voir notamment sur le sujet : COVA, H., « Et pourtant il baisse... Réflexions sur la réduction du temps de travail », Mediapart, 8 juin 2018.

[11] Par cette assertion, d’une certaine manière à contre-courant de ce qui a été écrit précédemment, Hirsch cherche surtout à démontrer l’impossibilité structurelle d’une action collective se présentant comme la simple addition des actions individuelles. Ainsi, même si ces dernières sont mues par un sentiment altruiste, leur efficacité implique-t-elle néanmoins une coordination qui excède cette agrégation de volontés individuelles – a fortiori dans un cadre social où, justement, les motivations « égoïstes » sont davantage sollicitées.

[12] Ibid., pp. 260, 261, 265 et 266.

[13] Ibid., pp. 272, 276 et 277. (C’est moi qui souligne.) La logique de l’action collective au sein d’une culture individualiste, comme nous l’avons vu à quelques reprises, exprime sans détours la pauvreté des fondements anthropologiques et sociologiques de l’individualisme méthodologique. (Ibid., p. 255.)

[14] Ibid., p. 224.

[15] Ibid., p. 336. (C’est moi qui souligne.)

[16] Il ne faut pas oublier que la théorie néoclassique prétend d’abord analyser de manière scientifique le fonctionnement des marchés...

[17] HIRSCH, F., op. cit., p. 322.

[18] Ibid., p. 323.

[19] Pour une analyse plus exhaustive de la question écologique, voir : LAURENT, E., Sortir de la croissance. Mode d’emploi, Paris, Les Liens qui Libèrent, 2019 ; GADREY, J., Adieu la croissance, Paris, Les Petits Matins, 2015 (troisième édition) ; et : COVA, H., « Croissance du PIB : la fin d’un mythe économique ? », Mediapart, 3 avril 2020.

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