Et pourtant, il baisse… Réflexions sur la réduction du temps de travail

Si les économistes orthodoxes demeurent réfractaires au partage du temps de travail comme solution à un chômage structurel, l’analyse des statistiques semble au contraire nous conduire à reposer cette question. D'où ce rappel historique : le nombre total d’heures travaillées en France baisse inexorablement…

            Quoique la plupart des économistes mainstream s’escriment à contester les effets bénéfiques de la réduction du temps de travail (RTT) sur la création d’emplois, les dernières statistiques disponibles sur le sujet ne laissent pourtant guère de doute : globalement, nous travaillons moins aujourd’hui qu’il y a 50 ou 60 ans, ce qui confirme de facto la thèse d’un abrègement inéluctable. Alors que le chômage en France stagne depuis quelques années, malgré une embellie surprenante au début de 2018 (dont, néanmoins, on peine à évaluer la pérennité), une réflexion moins conjoncturelle paraît donc s’imposer, tant les enjeux transcendent la seule sphère proprement économique…

            En effet, si une analyse portant sur le long terme permet d’apprécier et de confirmer cette baisse tendancielle du temps de travail nécessaire à la production (qui excède le périmètre restreint des circonstances), une approche plurielle révèle sans ambages sa portée politique et, dans la foulée, la nécessité de sa réappropriation démocratique. En d’autres mots, derrière les savantes modélisations économétriques propres au paradigme néoclassique, se cache bel et bien une orientation idéologique qui bouscule l’abstraction confortable des équations. Si les chiffres ne mentent pas, encore faut-il leur poser les bonnes questions – et ne pas en travestir les réponses… Dans la mesure où nous assistons à un ralentissement (a priori) irrésistible des gains de productivité depuis une quarantaine d’années, laissant planer l’éventualité anxiogène d’une stagnation séculaire[1], réitérer cette dimension politique est donc tout sauf superfétatoire…

 

            Souvent cité en modèle par les théoriciens orthodoxes (ce qui relève quasiment du fétichisme), le marché du travail en Allemagne, dont le dynamisme devrait inspirer toutes les « réformes » encourageant la flexibilité (c’est-à-dire la précarité) et l’affaiblissement des statuts professionnels (c’est-à-dire la déqualification du travail), exprime parfaitement la réalité d’une diminution indubitable des heures travaillées. Ainsi les Allemands ont-ils globalement passé autant d’heures sur leur lieu de travail en 2017 qu’au début des années 90, bien que, depuis seulement 2003, la population active y ait progressé de 4,5 millions. D’où cette interrogation : comment notre voisin d’outre-Rhin a-t-il pu ramener son taux de chômage à un niveau historiquement bas (en deçà de la barre des 4 %, selon les données fournies par Eurostat) tout en réduisant le nombre total d’heures travaillées ? Réponse : en favorisant la multiplication d’emplois à temps partiel et la mise en place de mini-jobs payés au lance-pierre. En abandonnant aux « forces du marché » la tâche d’orchestrer l’inévitable réduction du temps de travail, le « miracle allemand » peine à masquer le revers sordide de la médaille : l’accroissement implacable des inégalités et de la pauvreté (dont le taux atteint 17 % de la population, dans le pays le plus riche d’Europe…)[2].

            En outre, si l’Allemagne constitue un exemple, elle ne peut, en revanche, servir d’exemple, puisque son cas n’est guère généralisable à l’échelle européenne (voire mondiale) : essentiellement tournée vers les exportations, au prix d’une compression corrélative de son marché intérieur, son économie trahit un déséquilibre macroéconomique, dont les conséquences réelles sont la contraction de la demande solvable (tributaire des revenus disponibles, donc des salaires). La flexibilité apparaît ainsi pour ce qu’elle est concrètement : un dispositif institutionnel[3] visant à établir un rapport défavorable aux travailleurs, en ramenant la force de travail (devenue soudainement et vulgairement un coût) à son statut de « pure marchandise »[4].

 

            Le gouvernement français ayant adopté (en fait, poursuivi de manière brutale) une stratégie analogue (dite de l’offre) au nom d’un choc de compétitivité, il est peu probable, c’est le moins que l’on puisse dire, que les résultats conduisent à une configuration socioéconomique différente, d’autant plus que le contexte mondial apparaît manifestement beaucoup plus incertain... Qui plus est, la perpétuation des mesures d’austérité et l’affaiblissement programmé des services publics frappant notamment les classes populaires – mais aussi les couches moyennes – tendent à enrayer et à plomber la croissance française (preuve patente de sa vulnérabilité)[5]. Même en adoptant le point de vue de la vulgate néoclassique, pariant sur son retour hypothétique, l’absurdité saute aux yeux : ce qui est « fait » d’un côté est « défait » de l’autre (d’où sans doute la référence creuse à la « destruction créatrice », si chère à Philippe Aghion…). Ainsi la locution « en même temps » dévoile-t-elle ici sa véritable signification : non pas l’incarnation d’une politique soi-disant « équilibrée », fût-elle d’obédience néolibérale, mais bien la simultanéité des contre-réformes, dont le rythme infernal éconduit d’emblée toute réflexion sur la seule option socialement juste, macroéconomiquement efficiente et écologiquement soutenable : le partage du temps de travail. Et si les penseurs orthodoxes (Tirole, Cahuc et consorts en tête) demeurent idéologiquement hostiles à cette alternative (et à l’extension de la RTT), leur argumentation n’est pas sans renfermer moult contradictions méthodologiques (pour ne pas dire maints sophismes) tout en traduisant une étonnante occultation de la réalité historique.

            Puisque les chiffres ne mentent pas, en voici quelques-uns : en France, le nombre total d’heures travaillées a été, pour l’année 2017, d’environ 42 milliards soit à peu près le même qu’en 1960 (42,6 milliards). Or, si la population active a évidemment augmenté depuis (de quelques millions…), par quel « artifice » autre que la réduction du temps de travail aurait-on pu proposer des emplois (et intégrer massivement et durablement des travailleurs/travailleuses) sur le long terme ? Derechef, les statistiques nous en donnent l’explication : sur cette période, la quantité d’emplois a crû de 38 % alors que la durée du travail a, quant à elle, fléchi de 29 %. Comme le résume parfaitement l’économiste Michel Husson : « le volume de travail varie peu, et seul le partage du temps de travail a permis de créer des emplois sur longue période »[6].

            En fait, la méprise des détracteurs du partage du temps de travail consiste à considérer que le nombre d’emplois serait « en quantité fixe » à un moment donné, alors qu’il s’agit plutôt, comme nous venons de le voir, du nombre d’heures de travail ; en adoptant les critères d’une vision dynamique (et non statique) des choses, c’est la durée du travail qui, en dernière instance, sert de « variable d’ajustement entre ces deux grandeurs dont aucune n’est fixe »[7].

            Il est donc tout à fait possible – et souhaitable et impératif – de créer des emplois, socialement utiles et écologiquement salutaires, tout en réduisant le temps de travail contraint. Au moment où l’actuel exécutif, dans une frénésie frisant la démesure pathologique, s’apprête à supprimer 120 000 postes dans la fonction publique, notamment dans les hôpitaux, au nom d’une « saine gouvernance » (sic !), et à confier aux « lois du marché » (re-sic !) la régence du monde du travail, cette piqûre de rappel souligne clairement la nécessité de replacer, au cœur des débats, la question d’une diminution concertée et réfléchie du temps de travail, c’est-à-dire d’un authentique partage qui tourne définitivement le dos à la précarisation des salariéEs et au creusement des inégalités : recours au temps partiel forcé, prolifération des CDD et des contrats atypiques, ubérisation

*

            Explorer de manière exhaustive les pistes complémentaires de cette orientation économique et politique dépasserait le cadre de cet article. Nous en énumérerons néanmoins, en guise de conclusion, quelques-unes :

            1) La création d’emplois répondant concrètement aux besoins sociaux de la population – et non à la seule valorisation du capital, c’est-à-dire des emplois dont l’utilité n’est plus jugée qu’à l’aune de la production de valeurs économiques (selon le schème coutumier).

            2) Dans la mesure où le capitalisme ne cesse de buter contre ses propres limites (affaiblissement des gains de productivité, exacerbation des facteurs crisogènes comme l’explosion de l’endettement privé venant palier une demande solvable léthargique, etc.) et de se heurter aux contraintes de la crise environnementale (réchauffement climatique, raréfaction des ressources naturelles, dégradation des écosystèmes, etc.), l’essor d’emplois liés à la transition écologique apparaît comme l’une des voies impératives.

            3) Enfin, puisque l’actuel gouvernement justifie sa politique tous azimuts de régression sociale au nom de cette opposition préfabriquée entre insiders (possédant un travail) et outsiders (demeurant à la marge), tout en la légitimant au nom de doctrines d’une modernité plus que douteuse (dont celle du ruissellement), le développement d’approches plus en phase avec les défis contemporains propose vraisemblablement des débouchés pratiques nettement plus convaincants. Ainsi en est-il de l’idée, qui fait son chemin dans le monde anglo-saxon[8] (et dont les modalités méritent certainement d’être discutées), d’un Etat employeur en dernier ressort (idée dérivée de la Modern Monetary Theory et des travaux de Minsky), lequel Etat offrirait à des chômeurs la possibilité de trouver un emploi décemment rémunéré rendant un service à la société[9].

 

            Autant de mesures alternatives qui s’éloignent résolument du dogme néolibéral. Autant de manières (de penser autrement) qui confortent cette intuition de bon sens : le partage du travail est aussi – et surtout – le partage de la prospérité, au sens étymologique du terme, soit l’opportunité de « faire en sorte que les choses aillent bien, ou mieux, au fil du temps »[10]

 

[1] Voir : GADREY, J., « Cesser la course à la productivité », dans Adieu à la croissance (Nouvelle édition), Paris, Les Petits Matins, 2015, pp. 79 à 90 ; et : COVA, H., « Stagnation séculaire et horizons d’attente : les impasses du capitalisme tardif », Mediapart, 19 avril, 2018.

[2] Pour une présentation plus exhaustive, voir : COVA, H., « L’apparente force du consensus, l’exemple des réformes du marché du travail en Allemagne », Pressegauche.org, 11 septembre 2016.

[3] Contrairement à ce que proclame la vulgate médiatique, il n’y a pas de marché à l’état naturel. Le néolibéralisme, a fortiori sous sa forme ordolibérale (sa version « européenne »), se définit précisément par l’ensemble des institutions qui visent à faire de la concurrence libre et non faussée le dispositif par excellence guidant les relations interindividuelles, où le marché devient précisément le totem à l’aune duquel est jugée et ramenée toute politique sociale. Plus qu’une théorie économique, l’ordolibéralisme se présente comme une rationalité politique s’évertuant, portée par son ambition normative et sa rhétorique managériale, à embrasser l’entièreté de l’existence humaine. (Voir : DARDOT, P. et LAVAL, C., La nouvelle raison du monde, Paris, La Découverte, 2009, notamment les pp. 187 à 218 et les pp. 328 à 352.)    

[4] Voir : COVA, H., « Le chêne (productif) et le roseau (néolibéral) : la fable de la flexibilité », Mediapart, 8 septembre 2015.

[5] Voir : GODIN, R., « Net coup de frein sur la croissance française », Mediapart, 27 avril 2018.

[6] Voir : HUSSON, M., « Quand la mauvaise réduction du temps de travail chasse la bonne », Alternatives économiques, 27 mars 2018. (Les chiffres mentionnés dans ce paragraphe sont tirés de cet article.)

[7] Ibid. (C’est moi qui souligne.)

[8] Cette thèse a notamment été défendue par Bernie Sanders, lors des primaires démocrates.

[9] Voir sur le sujet : GODIN, R., « Et si l’Etat créait lui-même les emplois pour combattre le chômage ? », Mediapart, 20 janvier 2018 ; et : HUSSON, M., « Objectif plein emploi : c’est possible ! », Alternatives économiques, 4 mai 2018. Pour celles et ceux qui s’inquiètent de l’accroissement des dépenses publiques, deux remarques s’imposent : 1) le chômage (d’exclusion) représente déjà un coût prohibitif (au sens large du terme) pour la société (sans production de « richesses » à la clef) ; 2) depuis plus d’un demi-siècle, le secteur public (comprenant principalement les services non marchands) est largement responsable – à plus de 60 % – des créations d’emplois. La seule période où l’on a assisté à une augmentation massive dans le secteur privé est… celle de la mise en œuvre des 35 heures. (Voir : HUSSON, M., « Depuis 1950, le privé n’a créé que 37 % des emplois », Hussonet, 16 mai 2018.) 

[10] GADREY, J., op. cit., p. 23.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.