Le chêne (productif) et le roseau (néolibéral) : la « fable de la flexibilité »

Il est des évidences « médiatiques » qui, bien que martelées ad nauseam, dissimulent difficilement la faiblesse de leur fondement théorique1. Comme si, sous les apparats d'un pragmatisme de surface, le discours dominant peinait à réprimer une ambition indéniablement idéologique, où les masques tombent les uns après les autres...

Il est des évidences « médiatiques » qui, bien que martelées ad nauseam, dissimulent difficilement la faiblesse de leur fondement théorique1. Comme si, sous les apparats d'un pragmatisme de surface, le discours dominant peinait à réprimer une ambition indéniablement idéologique, où les masques tombent les uns après les autres...

Ainsi en est-il de cette corrélation entre taux de chômage et (soi-disant) rigidités du marché du travail – d'où la nécessité d'y introduire plus de flexibilité, en faisant subrepticement primer le contrat sur la loi. Alors que s'ouvre cet automne l'épineux dossier sur la « réforme » du Code du Travail, il n'est sans doute pas inutile de préciser que cette prétendue corrélation correspond davantage aux vœux d'un patronat visiblement insatiable (relayés par ses affidés éditocrates) qu'aux canons d'une pensée scientifique soucieuse de son adéquation à la réalité empirique. Car, de l'ANI (Accord National Interprofessionnel) à la Loi Macron en passant par les différents pactes de responsabilité, nous trouvons difficilement la confirmation d'une telle relation. Et pour cause : elle n'existe pas. Ce que concède, d'ailleurs, l'économiste orthodoxe David Thesmar : « Dans la littérature académique, on ne trouve pas, à ce jour, de corrélation forte entre flexibilité du contrat de travail et créations d'emplois »2. Un aveu éminemment ironique, lorsque l'on connaît les positions très libérales de l'auteur...

En ce sens, la flexibilité, véritable fétiche de la rationalité néolibérale, s'apparente volontiers à une fable, pour paraphraser Michel Husson3... Une fable qui n'est pas sans évoquer le célèbre fabliau de La Fontaine, Le Chêne et le Roseau, dont l'interprétation contemporaine a beau jeu de rappeler que le Roseau, en pliant sans rompre, résiste mieux à la tempête – métaphore de la crise économique ? – que le Chêne inflexible rejoignant inexorablement « l'empire des morts ». Pourtant, une telle lecture tendancieuse omet délibérément – et curieusement (sic) – une banale observation relevant de la « botanique » : il est sans doute plus facile de dénicher un chêne centenaire qu'un roseau du même âge. Dit autrement : il faut bel et bien un redoutable orage – une stratégie de choc, dirait Naomi Klein – pour terrasser un arbre aussi costaud, symbole (hélas fragilisé) des différentes luttes passées...

Pour analyser cette « persistance dans l'erreur », il ne suffit point, toutefois, d'en souligner les faiblesses épistémologiques. Il importe a contrario d'invoquer, d'une part, les véritables enjeux, et, d'autre part, les errances méthodologiques sur lesquelles s'appuie son argumentation, entièrement contenue dans une vision normative (abstraite) de la vie économique.

 

La flexibilité et ses enjeux socioéconomiques

Dans un contre-rapport, publié dès 2012 par la Fondation Copernic, En finir avec la compétitivité4, ses auteurs rappellent sans ambages que l'actuelle « déréglementation des marchés du travail » (et donc la simplification du Code du Travail) est le parfait « complément des politiques d'austérité ». Loin de se contredire, rigueur budgétaire et fluidification de la main d’œuvre participent d'une même logique et poursuivent les mêmes objectifs : la baisse du « coût du travail » – ou, plus exactement, de celui de la force de travail – et le renforcement corollaire du taux d'exploitation en faveur des classes dominantes. (D'ailleurs, cette fallacieuse expression de « coût du travail » est tout sauf anodine : elle permet de prétendre que la baisse de ce coût – les « charges », selon la vulgate néolibérale – n'entraîne pas nécessairement une régression salariale. Or, lorsque l'INSEE évalue la part – décroissante... – des salaires dans la valeur ajoutée des entreprises, elle inclut bel et bien l'ensemble des cotisations sociales – les « charges », donc – dans ses calculs.)

Aussi les mécanismes déployés pour atteindre cette finalité peuvent-ils revêtir deux formes complémentaires : la « flexibilité interne ou qualitative » et la « flexibilité externe ou quantitative ». Derrière ces termes quelque peu techniques se cachent néanmoins des procédures relativement simples à déchiffrer – tant les conséquences sont ostensiblement désastreuses.

1) La flexibilité interne renvoie au modèle de production dit néotayloriste, dont la particularité est, au sein d'une entreprise, d'articuler (et non de substituer...) aux anciens modes « verticaux » de commandement hiérarchique les nouvelles méthodes « horizontales » du management contemporain, axé sur la notion de compétences interchangeables5. Sous couvert d'une nécessaire adaptation aux réalités sans cesse changeantes propres à la mondialisation et à la fluctuation aléatoire de la demande, il s'agit bien d'une intensification inédite du travail, dont la conséquence est sans surprise l'« aggravation sans précédent de la souffrance au travail ».  

2) La flexibilité externe, quant à elle, concerne les diverses mesures, législatives et/ou contractuelles, visant à répondre en permanence aux « exigences de la valorisation du capital ». Parmi les plus courantes, nous retrouvons la question du temps de travail (fractionnement des horaires, détricotage des 35 heures, croissance du temps partiel imposé, etc.), celle des statuts (généralisation des contrats de travail à durée déterminée et de l'intérim), celle des salaires (individualisation des rémunérations) et celle des modalités de licenciement (simplification des « plans sociaux »).

Ainsi cette hydre à deux têtes définit-elle un dispositif tout à fait cohérent, dans la mesure où elle correspond au projet, assumé médiatiquement (« ni tabou, ni totem », dit-on désormais dans les rangs de la majorité parlementaire...), de « ramener la force de travail à son pur statut de marchandise ». Un tel constat n'est pas sans dévoiler une autre « vérité » : le mode de production capitaliste, a fortiori dans sa phase actuelle, repose bel et bien sur des rapports sociaux antagonistes – sur l'exploitation du travail comme vecteur de la création de richesses –, que de vagues considérations économétriques, adossées à une « affabulation théorique », arrivent péniblement à recouvrir...

 

Une confusion méthodologique

Selon une croyance propre aux théoriciens mainstream, la flexibilité de l'emploi, combinée à la modération/régression de la masse salariale, permettrait de réduire significativement le chômage, tout en assurant un dynamisme économique enfin en harmonie avec son temps. Or, la baisse généralisée du « coût du travail » (c'est-à-dire des salaires) ne peut guère déboucher sur une période stable de prospérité (comme on le voit très bien aujourd'hui...), puisqu'une telle politique contribue a contrario à affaiblir à terme, d'un point de vue macroéconomique, la demande solvable globale6. D'où le véritable dessein de ces deux artefacts de la pensée néoclassique : « installer une répartition des revenus défavorable aux salariés »7. Qui plus est, déduire stricto sensu la faiblesse relative du taux de chômage d'une réduction des salaires ou d'une flexibilité accrue délaisse des raisons autrement plus complexes (l'évolution démographique, la croissance, l'investissement public, les « artifices statistiques », etc.). Comme le surligne Michel Husson, le succès d'un pays comme le Danemark, vanté pour sa flexisécurité, doit l'essentiel de son « miracle économique » à une rétraction du taux d'activité... et à l'essor concomitant d'emplois précaires. 

En fait, un tel modèle saugrenu, imputant mécaniquement le taux de chômage à la réglementation du marché du travail, repose sur une confusion qui n'a rien d'une subtilité purement formelle. Comme l'explique derechef Husson, lorsque nous abordons la notion de flexibilité, il importe de distinguer deux questions : d'abord, celle de la réactivité de ce marché ; ensuite, celle du volume d'emplois créés.

En ce qui concerne le premier point, il suffit de réitérer que, contrairement au « bon sens néolibéral », aucune étude ne corrobore l'hypothèse selon laquelle un marché du travail plus souple, plus « libéral », se traduirait par une plus grande spontanéité. Des pays comme la France et le Royaume-Uni, réputés pour leurs différences législatives en matière de droit du travail, ont, par exemple, des délais d'ajustement8 tout à fait comparables (environ 3 trimestres).

Et même si tel était le cas – second aspect –, il serait fort imprudent d'en conclure « que la flexibilité pourrait être une source [durable] de créations d'emplois » : en effet, si l'on peut supposer que celles-ci seraient plus rapides lors des phases de reprise, les destructions le seraient tout autant lors des cycles de ralentissement.

Bref, la théorie s'écroule d'elle-même... Mais, semble-t-il, il en faut davantage à ses partisans, toujours prompts à se réfugier dans des modélisations abstraites, plus aptes à défendre les intérêts particuliers (minoritaires) de certains qu'à enrichir notre compréhension du monde social...

 

*

 

S'il est évidemment « hasardeux » (c'est le moins que l'on puisse dire...), autant d'un point de vue théorique que d'un point de vue empirique, d'établir un lien de cause à effet entre flexibilité du marché du travail (et « lourdeur » de son Code...) et taux de chômage, les rouages idéologiques – et les rapports de forces qui les déterminent – n'en sont pas moins manifestes. Mais s'il faut absolument établir une corrélation qui inclut l'un de ces termes, peut-être devrions-nous rappeler que l'affaiblissement des protections sociales liées au travail (locution qui exprime sans doute mieux cette notion de flexibilité) s'est présenté comme le « parfait complément » de l'accroissement des inégalités depuis maintenant trois décennies (phénomène qui s'est accéléré depuis 2008, notamment en France). C'est du moins ce que suggère, de manière quasi « schizophrénique », le dernier rapport de l'OCDE (qui n'est toujours pas, a priori, cataloguée parmi les organisations révolutionnaires...) sur le sujet9 : la précarité (croissante) au travail est bel et bien un facteur de l'explosion des inégalités, atteignant aujourd'hui un seuil critique... Un seuil qui révèle sans détour, comme nous l'avons vu, son absurdité socioéconomique10...

D'où la nécessité d'aller à contre-courant des idées préfabriquées, dont la force intrinsèque ne réside décidément pas dans une quelconque « vérité scientifique » (selon une formulation d'inspiration spinoziste). Une autre manière de dire que, à l'inverse du Roseau de la fable, il devient urgent de ne point courber l'échine face aux vents dominants...

1 Ce texte reprend et prolonge un article publié sur le site pressegauche.org : « Flexibilité et marché du travail : de la fable à la réalité ».

2 Cité par : MASCOMERE, P., « Flexibilité », Mediapart.fr, 7 avril 2015. On pourrait également citer une étude de l'OCDE, publiée au milieu des années 2000, qui arrive à la même conclusion.

3 Voir : HUSSON, M., « La fable de la flexibilité », dans Un pur capitalisme, Lausanne, Page Deux, 2008, pp. 85 à 90.

4 ATTAC / FONDATION COPERNIC, En finir avec la compétitivité, Paris, Syllepse, 2012. Les prochains développements s'appuient sur ce rapport (notamment les pp. 59 à 65). Les citations des prochains paragraphes sont tirées de cet ouvrage.

5 Parmi ces « nouvelles méthodes », mentionnons l'évaluation permanente (benchmarking), la valorisation de la performance individuelle, la chasse perpétuelle aux « temps morts », etc.

6 Favorisant l'endettement (des ménages), ce phénomène est source d'instabilité.

7 Voir : HUSSON, M., « La fable de la flexibilité ». Les prochains développements sont inspirés de ce chapitre. Les citations en sont tirées. Voir aussi sur la question de la répartition (inégalitaire) des revenus dans la pensée néoclassique : KEEN, S., L'imposture économique, trad. de A. Goutsmedt, Les Éditions de l'Atelier, Ivry s/ Seine, 2014, pp. 96 à 98.

8 Par délai d'ajustement, il faut entendre le temps nécessaire pour qu'une reprise de l'activité économique se « matérialise » par une réduction du chômage.

9 « Schizophrénique », dans la mesure où cette Organisation a souvent prôné la dérégulation du marché du travail...

10 Voir sur le sujet notamment : MARX, B., « Inégalités : une question politique de plus en plus structurante », www.regards.fr/economie/les-economistes-ne-sont-pas-tous/article/inegalites-une-question-politique.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.