Les enjeux du salaire minimum européen : lutter contre la précarité et les inégalités

Bien qu’elle ait été l’une des grandes absentes des dernières élections européennes (à quelques exceptions près), l’idée d’un salaire minimum à l’échelle du continent n’est pourtant pas une lubie. Entérinant un « mouvement de rattrapage », sa mise en œuvre institutionnalisée permettrait de lutter contre la pauvreté (salariale) et les inégalités. Contrairement à ce que disent maints idéologues…

            Si l’on tentait de dégager une certaine constante des récentes campagnes électorales, indépendamment de l’échelle où elles se déroulent, l’occultation des enjeux cruciaux en serait probablement l’épine dorsale. Alors que les différentes organisations politiques prétendent porter sur le devant de la scène les réelles préoccupations de la population, celles-ci disparaissent curieusement des écrans radars, trop souvent obombrées par les seules thématiques compatibles avec l’idéologie dominante, dont la durabilité repose en partie sur la construction chancelante de fallacieuses alternatives. Sans doute s’agit-il ici d’une lapalissade : les élections sont rarement, en effet, des moments où la confrontation enrichissante d’idées nouvelles (voire anciennes…) donne lieu à d’authentiques « débats » – selon le terme promu sur les différents plateaux de télévision –, lesquels « débats » s’accommodent davantage des formules préfabriquées, reproductibles en 280 caractères, que des explications un tant soit peu complexes…

            Et les dernières élections européennes ne sont pas une exception dans le paysage politique – bien que les thèmes écologiques paraissent avoir récolté un nombre conséquent de suffrages. En d’autres mots, il semble bien que les questions sociales, en dépit des aspirations citoyennes, accèdent difficilement à l’espace médiatique. Ainsi en est-il du salaire minimum européen, dont l’idée remonte (déjà)… à plus 20 ans. Ce qui n’est guère surprenant, diront certains à juste titre, tant les promesses d’un volet social au cœur de l’Union européenne s’abîment invariablement dans la procrastination – ce volet social étant peu compatible avec les préceptes ordolibéraux de la concurrence libre et non faussée[1]

            Il n’empêche que la perspective d’une rémunération équitable garantissant aux travailleurs « un niveau de vie satisfaisant » figurait bien dans la Charte sociale européenne, et ce, dès 1961. De plus, dans un rapport de 2008 portant sur « l’intégration sociale », le Parlement fixait l’objectif d’un salaire au moins égal « à 60 % du salaire moyen ». Quoique certains mouvements politiques, mieux connus pour leur invariable promotion de la modération salariale et de la flexibilité tous azimuts au nom d’une compétitivité fétichisée (réduisant au passage la force de travail au rang de pure marchandise)[2], aient repris cette thématique, laissant légitimement craindre un nivellement par le bas, il importe pourtant de se la réapproprier en insistant sur ses éventuels impacts vertueux : la réduction de la pauvreté et de la précarité… A une époque où les inégalités socioéconomiques ne cessent de s’accroître, cette démarche heuristique revêt d’office une dimension politique, au-delà de son aspect économétrique…

 

            En Europe…

            Dans un texte publié sur le site d’Alternatives économiques, Michel Husson donne un aperçu éclairant de la question[3]. Si l’histoire de ce serpent de mer, perturbant la bonne conscience des économistes hostiles (par principe) à un quelconque seuil rémunératif – lui préférant, productivité marginale oblige, le libre jeu d’un marché de l’emploi tendant naturellement (sic !) vers l’équilibre[4] –, n’a point suivi une trajectoire linéaire, force est de reconnaître que les récentes données sur le sujet confirment cette tendance : les salaires minima convergent progressivement.      

            Certes, cette dernière assertion ne doit pas être mécomprise : le but n’est guère de souscrire à l’argument absurde selon lequel le dessein poursuivi serait d’établir et d’imposer un salaire minimum commun (uniforme) à l’ensemble des pays européens, sans tenir compte de la disparité effective des niveaux de vie. L’objectif consiste plutôt à instaurer un système de salaires prenant en compte concrètement le « degré de développement » de chacun d’entre eux : « il ne s’agit donc pas d’une valeur absolue, mais d’une valeur relative » – où le revenu médian, servant d’étalon à l’évaluation de la pauvreté (notamment salariale), en définirait le niveau. 

            En ce sens, soutenir la plausibilité d’un tel système revient à accompagner une évolution en cours : depuis la fin des années 2000, nous constatons bel et bien, dans la plupart des États membres, « un mouvement de rattrapage » – malgré la crise. Ainsi, dans nombre de Pays de l’Est et du Sud de l’Europe, le salaire minimum, ramené au pouvoir d’achat, a-t-il sensiblement et globalement augmenté : 27 % en Croatie, 190 % en Roumanie, 58 % en Hongrie, 23 % au Portugal et 29 % en Espagne (source : WSI ; ces chiffres sont cités dans l’article de Husson). D’où l’importance d’instituer un cadre législatif à ce processus.

 

            …Et en France (comme ailleurs)

            Dans un contexte de chômage de masse, la question du salaire minimum en France est tout sauf libre de considérations idéologiques[5]. Si maints théoriciens néolibéraux, Cahuc et Kramarz en tête, considèrent qu’une hausse du SMIC, contrairement à ce que proclamerait une intuition de bon sens, ne serait point le « meilleur moyen d’accroître le pouvoir d’achat des travailleurs pauvres », elle aurait dans la foulée une incidence négative sur l’emploi, en tenant à l’écart les moins qualifiés d’entre eux. Aussi devrions-nous préférer à cette mesure la majoration de la prime d’activité, venant compléter les plus faibles revenus. Afin de justifier un tel point de vue, ces auteurs, dans une tribune publiée il y a quelques mois dans le journal Le Monde[6], évoquent une « littérature économique abondante » – sans pour autant citer une seule étude[7]

            Et pour cause : les dernières recherches en la matière, nourrissant justement cette littérature abondante, ont clairement désavoué cette croyance propre au dogme néoclassique. Comme le reconnaît d’ailleurs le « prix Nobel » Paul Krugman (en s’inspirant des travaux de ses consœurs et confrères), non seulement la progression des bas salaires n’a pas d’incidence négative sur l’emploi, mais tout laisse à croire au contraire qu’elle se traduit positivement, en créant les conditions d’une meilleure redistribution des revenus – et des richesses produites par le travail. En tout cas, « rien ne prouve que l’augmentation du salaire minimum [serait] coûteux en emplois »[8]. In fine, l’élévation des bas salaires répond bel et bien à la nécessité de réduire le taux de pauvreté, comme le démontre sans ambages une récente étude américaine : la valorisation « du salaire minimum engendre une croissance des gains au bas de la répartition, et ces effets persistent et prennent même de l’ampleur sur plusieurs années »[9].

 

            A ces remarques d’ordre général, il importe d’ajouter un élément propre à la situation hexagonale : depuis 2015 (année où il a bénéficié d’un fort timide « coup de pouce » supplémentaire de 0,6%), le pouvoir d’achat du SMIC a considérablement décroché par rapport au PIB par habitant : au cours des trois dernières années, le recul cumulé avoisine les 5 % (4,6 %)[10]. Et pourtant, le chômage continue… de prospérer, sans amélioration significative de la productivité marginale…    

            Nous comprenons d’ores et déjà la pernicieuse supercherie de la prime d’activité comme solution alternative. Jean-Marie Harribey la démonte avec sagacité[11] : 1) elle bloque « la progression des salaires » (tel est le cercle vicieux macroéconomique) ; 2) elle « discrimine les salariés payés au SMIC » ; 3) n’étant pas un salaire, elle ne donne aucun nouveau droit à la retraite ; 4) exempte de cotisations, elle ne finance pas la protection sociale ; 5) par ricochet, elle « détruit à terme les services publics », dont le financement repose en partie sur ces mêmes cotisations.

 

            Alors que l’on ne cesse de clamer la centralité de la valeur travail – ritournelle sombrant immanquablement dans un moralisme conforme à la doxa d’une éditocratie si prompte à stigmatiser la soi-disant fainéantise des classes laborieuses[12] –, il n’est peut-être pas inutile de préciser que, du point de vue de l’économie politique, le travail est justement au fondement de la valeur[13] – d’où le rôle déterminant d’une rémunération décente (living wage) dans la reconstruction des rapports de forces...

*

            Ces derniers développements rappellent derechef que les problèmes économiques sont de part en part traversés par des enjeux politiques ; loin d’incarner des « lois naturelles » auxquelles devrait se soumettre inexorablement l’ordre social, ils expriment davantage les rapports sociaux propres à l’actuel mode de production. Aussi est-il primordial d’insister sur le fait que la question salariale, à rebours des modélisations économétriques, s’insère dans une configuration particulière, modelée par ces rapports de forces existants.

            Une autre manière de dire que, entre la sphère sociale et la sphère politique, il n’y a point de liens directs – furent-ils « scientifiques » ou « électoraux » – ni de passages secrets (Bensaïd)… 

 

[1] Pour une présentation plus complète : DARDOT, P. et LAVAL, C., La nouvelle raison du monde, Paris, La Découverte, 2009, pp. 187 à 218.

[2] Voir notamment : COVA, H., « Le Chêne (productif) et le roseau (néolibéral) » : la fable de la flexibilité », Mediapart, 8 septembre 2015.

[3] HUSSON, M., « Pourquoi pas un salaire minimum européen ? », Alternatives économiques, 21 mai 2019. Les citations précédentes comme les suivantes (sauf mentions contraires) sont tirées de cet article.

[4] Voir : CORDONNIER, L., Pas de pitié pour les gueux. Sur les théories économiques du chômage, Paris, Raisons d’agir, 2000.

[5] Voir aussi : COVA, H., « Les enjeux politiques de la réduction du temps de travail : retour sur les 35 heures », Mediapart, 28 mars 2019.

[6] CAHUC, P. & KRAMARZ, F., « Une hausse du SMIC n’est pas le bon instrument pour lutter contre la pauvreté », Le Monde, 14 décembre 2018.

[7] Pour une critique plus détaillée des positions de Cahuc et Kramarz, voir : COVA, H., « Salaire minimum et taux de chômage : les sophismes de la pensée dominante », Mediapart, 10 janvier 2019.

[8] Cité dans : HUSSON, M., « Haro sur le salaire minimum : des arguments contrefaits », Alternatives économiques, 13 décembre 2018.

[9] Cité dans : ibid.

[10] Voir sur le sujet : GADREY, J., « Le pouvoir d’achat du SMIC a beaucoup décroché par rapport au PIB par habitant ces dernières année », Alternatives économiques, 4 décembre 2018.

[11] Voir : HARRIBEY, J.-M., « Le travail paie, qu’est-ce à dire ? », Alternatives économiques, 23 décembre 2018.

[12] Voir : COVA, H., « Au-delà des idées reçues : la question du travail à l’aune des statistiques », Mediapart, 9 mai 2019.

[13] Voir : HARRIBEY, J.-M., La richesse, la valeur et l’inestimable, Paris, Les Liens qui libèrent, 2013.

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