Inégalités et pauvreté : une idéologie nocive en butte à la réalité des chiffres...

Alors que la pauvreté menace une partie grandissante de la population, conséquence de la crise sanitaire, les choix tactiques adoptés ne semblent guère être à la hauteur des enjeux. Comme l’avait attesté le Plan de relance, présenté à l’aube du second confinement, l’objectif est bien de remettre sur les rails une politique de l’offre aussi néfaste qu’inefficace...

            Comme l’a parfaitement exposé Romaric Godin[1] lors de l’instauration du couvre-feu au début de l’automne, l’actuelle priorité du pouvoir exécutif semble bel et bien être, coûte que coûte, la préservation de l’ordre marchand – ce qu’avait d’ailleurs confirmé l’exposition du Plan de relance[2]. Ainsi, plus qu’une impression fondée sur des perceptions diffuses liées à une épidémie dont l’évolution demeure encore incertaine, ce constat factuel n’est-il pas sans révéler au passage l’orientation néolibérale, condensée dans la poursuite d’une politique de l’offre (malgré son ajournement relatif et circonstanciel), dont on peine aujourd’hui à saisir le bien-fondé... A fortiori dans un contexte où les perspectives économiques à court et moyen terme sont pour le moins plus qu’aléatoires. De nouveau, le Plan nous fournit ici de précieux indices, comme le corrobore l’accent mis sur l’éternelle notion de compétitivité des entreprises, via une (trop) coutumière baisse de la fiscalité qui entraverait l’investissement productif[3] (les impôts de production)[4].

            Le renforcement des dispositifs sanitaires, matérialisés par le second confinement (où les activités professionnelles et scolaires sont pour le moment maintenues), paraît vraisemblablement entériner cette intuition. Or, bien que les conséquences socioéconomiques risquent d’être désastreuses, malgré le déploiement (limité) de certaines dispositions d’urgence, cette tendance lourde – et fort inquiétante dans l’optique d’un ralentissement généralisé et indéfini – était déjà à l’œuvre : depuis 2018, la pauvreté progresse, la précarité s’étend et les inégalités se creusent. Si d’aucuns, parmi les penseurs orthodoxes, ont tenté d’en minimiser la portée (voire d’en contester la validité empirique), en s’appuyant à demi-mot sur la fameuse théorie du ruissellement (qui est à la « science économique » ce que le phlogistique est à la chimie...) et de ses effets (sempiternellement) différés, les dernières études en la matière, quant à elles, sont dépourvues de toute ambiguïté[5].

            Dans la mesure où les perspectives de croissance se perdent dans des projections aussi nébuleuses qu’inquiétantes, cette injonction d’attendre patiemment les résultats d’une baisse de la fiscalité du capital apparaît néanmoins pour ce qu’elle est concrètement : un vœu pieux. Si, sur le long terme, cette réduction des impôts « devrait favoriser [mécaniquement] l’investissement » et la création corrélative d’emplois, nous voyons mal « comment un tel scénario pourrait [miraculeusement] se réaliser, alors que les seuls espaces de croissance dans le capitalisme contemporain sont les marchés financiers et l’immobilier, ainsi que quelques marchés émergents de plus en plus rares »[6]. En proie à une croissance structurellement léthargique, reflétant la baisse tendancielle des gains de productivité depuis au moins les années 70[7] et l’intensification concomitante de la spéculation boursière, ce périlleux pari exprime sans détours un parti pris doctrinal...    

            En d’autres mots, si « la deuxième vague de l’épidémie fait craindre un raz-de-marée social »[8], ce dernier s’inscrit sans ambages dans une configuration idéologique – celle d’une « néolibéralisation » accélérée de la société – qu’il devient de plus en plus difficile d’ignorer, tant les impasses stratégiques butent sur les nombreux défis (sociaux, économiques, écologiques, sanitaires...) auxquels notre époque est confrontée.  

 

            Car la réalité des chiffres est fort éloquente : entre 2016 et 2018, le taux de pauvreté (calculé à partir de 60 % du salaire médian), a bondi de 0,8 % pour s’établir à 14,8 %, niveau dépassant le triste record établi... lors de la crise des subprimes[9]. Cette progression historique de la pauvreté ainsi que l’approfondissement simultané des disparités socioéconomiques sont inédits à plus d’un titre, puisqu’ils ne sont guère la résultante d’une conjoncture défavorable découlant d’une contraction de l’activité et du recul du PIB ; ils correspondent a contrario autant aux effets prévisibles des réformes fiscales instituées dès les premiers mois du quinquennat (suppression de l’ISF[10], Flat Tax, etc.) qu’aux impacts des différentes mesures visant à affaiblir, au nom d’une flexicurité pour l’heure introuvable (concept par ailleurs toujours aussi problématique, lorsque l’on analyse concrètement – et politiquement – les rapports de forces en présence), les protections liées au travail (« ordonnances Travail », affaiblissement programmé des droits propres au système de l’assurance chômage[11], etc.).

            En outre, si nous ne disposons pas à ce jour de données statistiques suffisamment détaillées nous permettant de circonscrire avec précision les répercussions sociales du Covid-19, il faut cependant insister sur ce point : « le confinement est arrivé à une période où tous les indicateurs de pauvreté étaient déjà orientés à la hausse »[12].

 

            L’aggravation des inégalités est généralement exprimée par la variation du coefficient de Gini (ce marqueur, compris entre 0 et 1, quantifiant la distribution des revenus à l’échelle nationale[13]). En 2018, note derechef Romaric Godin, cet indice « est passé en un an de 0,289 à 0,298 », soit la plus forte hausse jamais enregistrée en France. Et la singularité de cette évolution (ou plutôt, de cette involution) saute aux yeux de tout observateur critique : elle ne se produit pas dans une situation où l’économie se contracte comme en 2009, mais « dans une période de croissance relative (+ 1,8 % en 2018) [...]. La source n’est donc pas celle d’un partage des pertes » (de leur mutualisation/nationalisation, selon l’usuel procédé néolibéral...) ; elle dérive au contraire « d’un partage des gains de la croissance. C’est donc directement le fruit des politiques publiques » (que nous venons précisément d’évoquer)[14].

            Pourtant, il ne fallait guère être mentaliste ou devin pour anticiper ce désastreux état de fait. L’instauration de la flat tax (combinée à l’abolition de l’ISF) ne pouvait qu’être favorable aux détenteurs de capitaux, soit aux plus riches (parmi les plus riches), dont l’essentiel du patrimoine est précisément constitué de valeurs mobilières ; le détricotage des protections sociales liées à une activité rémunérée (jumelé dans la foulée au rabotage des APL et à la hausse de la CSG) ne pouvait en revanche qu’être préjudiciable aux personnes les plus vulnérables, notamment aux travailleurs les plus précaires. Pour résumer les choses de manière abrupte (et pléonastique) : les riches s’enrichissent indécemment, tandis que les pauvres s’appauvrissent inéluctablement[15]

            Et tout laisse à croire que cette politique inégalitaire se poursuivra, en se conformant à la doxa d’une vision de la sphère économique pourtant mise à mal par une analyse un tant soit peu minutieuse... et davantage attentive à la matérialité empirique de notre monde. Car, derrière les beaux discours célébrant le « pouvoir d’achat » (porté globalement par la réduction des impôts et des taxes, laquelle réduction profite essentiellement aux plus fortunés), se cache bien une réalité chiffrée : le Plan de relance ne consacre que 800 millions d’euros au « volet social », soit... 0,8% de l’enveloppe budgétaire.       

 

            Nous comprenons d’ores et déjà le refus de l’exécutif d’augmenter les minima sociaux, fidèle en ce sens à la conception (plus qu’étroite...) de la rationalité néoclassique et à son anthropologie réductrice (un individu atomisé cherchant à maximiser ses propres intérêts) – et ce, malgré le fait que maintes associations tirent la sonnette d’alarme à propos de l’augmentation sans précédent du nombre de personnes ayant basculé dans la pauvreté depuis le début de la pandémie (et nul doute que le processus s’intensifiera dans les mois à venir) .

            Selon la vulgate véhiculée par certains théoriciens mainstream – et reprise en boucle par les membres du gouvernement –, augmenter les prestations sociales des plus démunis aurait une incidence défavorable sur l’emploi, puisque cela entraverait le retour des chômeurs sur le marché du travail. Or, aucune étude sérieuse – et abondamment documentée – ne confirme cette fallacieuse corrélation, et ce, depuis au moins une vingtaine d’années[16]. Sous couvert d’efficacité (sic) et de pragmatisme (re-sic), se manifeste ici un choix éminemment philosophique : « les pauvres, ça coûte déjà trop cher »[17]. À l’orée d’une crise sans précédent et d’une raréfaction pérenne (conjoncturelle et structurelle) du nombre d’emplois, cette vue de l’esprit, non dépourvue de cynisme, est décidément lourde de conséquences désastreuses...

            À la croisée des chemins, il existe pourtant des pistes nettement plus fécondes que celles que le discours néoclassique cherche à coups de savantes équations à défricher. Or, défricher, dans cette optique, ce n’est justement pas explorera fortiori lorsque les voies empruntées par la théorie standard, quoique balisées mathématiquement, nous conduisent pernicieusement sur des routes in fine impraticables, voire sur des sentiers sans issue.

            Dit autrement : pour surmonter cette crise (et en sortir par le haut), il importe, plus que jamais, de mettre en œuvre une réelle politique (et volontariste) de réduction des inégalités et de la pauvreté... Une stratégie qui n’est ni plus ni moins qu’un virage à 180° de ce qui se fait actuellement[18]...

 

[1] GODIN, R., « Avec le couvre-feu, l’ordre marchand redevient la priorité », Mediapart, 15 octobre 2020.

[2] Voir sur le sujet : HUSSON, M., « "France relance" : ceci n’est pas un plan », Alternatives économiques, 7 septembre 2020.

[3] Voir sur cette idée reçue (ou encore cette « idée-zombie », selon les mots de Krugman) : ORANGE, M., « Taxer les riches ne nuit pas à la croissance, selon le FMI », Mediapart, 12 octobre 2017.

[4] Et comme l’expose un article fort bien documenté d’Alternatives économiques, la relation entre compétitivité et impôts sur la production est loin d’être évident. En d’autres termes, la compétitivité, dont la définition demeure équivoque et exprime dans de nombreux cas un biais idéologique, repose sur des facteurs nettement plus complexes et moins « unilatéraux » que ne le présuppose la théorie standard : formation de la main d’œuvre, qualité des infrastructures, etc. (Voir : CHAVAGNEUX., C., « Impôts de production : un cadeau de 20 milliards aux entreprises », Alternatives économiques, Octobre 2020.)

[5] Voir sur le sujet : COVA, H., « La "politique de l’offre" résistera-t-elle (idéologiquement) à la pandémie ? », Mediapart, 16 avril 2020.

[6] GODIN, R., « Les réformes ont fait bondir les inégalités en France », Médiapart, 10 septembre 2020. De plus, il importe de noter que 44 % de l’épargne des Français est investie à l’étranger. (Voir : ibid.)

[7] GADREY, J., Adieu à la croissance, Paris, Les Petits Matins, 2015 (troisième édition).

[8] JEANNEAU, L., « La pauvreté atteint des sommets », Alternatives économiques, Novembre 2020.

[9] Ibid.

[10] Selon les données les plus récentes, la suppression partielle de l’ISF a permis aux 100 contribuables les plus riches d’empocher 1,2 million d’euros... (Voir : CHAVAGNEUX, C., « L’équation du pauvre », Alternatives économiques, Novembre 2020.)

[11] Pour une présentation plus exhaustive, voir : COVA, H., « Emploi et précarité : les dangers d’une réforme à sens unique », Mediapart, 9 juillet 2019.

[12] JEANNEAU, L., art. cit. (C’est moi qui souligne.)

[13] O étant l’égalité parfaite, 1 représentant l’inégalité totale (un seul individu possédant l’entièreté des revenus).

[14] GODIN, R., « Les réformes ont fait bondir les inégalités en France », art. cit.  (C’est moi qui souligne.)

[15]Voir : ibid.

[16] Pour une analyse de cette vision erronée des choses, voir : CORDONNIER, L., Pas de pitié pour les gueux, Paris, Raisons d’agir, 2000.

[17] CHAVAGNEUX, C., « L’équation du pauvre », art. cit.

[18] Pour une présentation plus complète de cette alternative, voir : COVA, H., « Pour une autre approche du travail : réflexions autour de Minsky et du plein-emploi », Mediapart, 30 octobre 2018.

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