Quand le réel rattrape la science économique. La distance peu critique de ses adeptes

Dans une récente note « confidentielle », trois économistes – Aghion, Pisani-Ferry et Martin – exprimaient leur inquiétude quant à l’absence de « mesures sociales » venant atténuer les perceptions négatives de la politique menée par le pouvoir exécutif. Or, loin de n’être qu’un oubli, cette absence en exprime l’idéologie. En témoignent les prises de position de l’un d’entre eux, Philippe Aghion…

            Certaines interventions médiatiques ont le mérite insigne de révéler, peut-être à leur corps défendant, quelque chose de l’air du temps. Comme si, derrière l’apparence anodine des mots savamment choisis qui tressaient leur discours un tantinet convenu, elles dévoilaient les rouages idéologiques d’une pensée de moins en moins en phase avec la réalité qu’elle était censée décrire. Ainsi, en prétendant s’approcher au plus près des choses, ces tentatives pour sauver les phénomènes renvoient-elles à ce qu’elles sont intimement : des justifications maladroites d’un ordre économique, soi-disant scientifiquement étayé, dont les conséquences socialement désastreuses, quoique tout à fait prévisibles, commencent à se manifester – prélude à une série de régressions à venir. D’où ces soudaines prises de distance qui, en prenant prétexte d’une critique « intransigeante » (mais feutrée) des mesures économiques mises en œuvre en son nom et de leur caractère manifestement déséquilibré, relèvent davantage de la palinodie que de l’analyse rigoureuse.

            A cet égard, la note « confidentielle » publiée par Le Monde de trois économistes ayant inspiré le volet économique du candidat d’EM ! à l’élection présidentielle – Philippe Aghion, Jean Pisani-Ferry et Philippe Martin[1] – est plus qu’emblématique (elle fait quasiment figure d’idéal-type). Alors que le gouvernement enchaîne frénétiquement les contre-réformes néolibérales d’une violence inouïe (mais, fort heureusement, elles sont assumées…), l’inquiétude grandissante quant à l’indifférence du pouvoir exécutif pour la question sociale pourrait témoigner d’une prise de conscience salvatrice. Les cadeaux fiscaux en faveur des plus riches (dont la « réforme » de l’ISF), les privatisations à la chaîne de secteurs stratégiques (aéroports, barrages hydroélectriques…), le rabotage des APL, la mise en charpie du Code du Travail, les coupures budgétaires affectant la protection sociale, etc., sont non seulement inefficaces d’un point de vue économique, mais également injustes (c’est le moins que l’on puisse dire) d’un point de vue social. Si la France a plutôt bien résisté à l’accroissement des inégalités depuis le début de la crise (si on la compare aux autres pays riches), il est fort à parier qu’elles vont croître irrésistiblement dans les prochaines années[2]…  Or, comme le souligne R. Godin, cette timide prise de conscience paraît davantage se préoccuper des perceptions (négatives) qu’une telle orientation socioéconomique à sens unique peut générer que de ses effets matériels produits dans le champ social[3]. Car il s’agit bien de « l’image du pouvoir » qui est en jeu – et non de sa politique dans son ensemble. Ainsi regrettent-ils le fait que « l’ambition émancipatrice (sic) […] échappe à un nombre grandissant de concitoyens », tout en pointant moult dispositions (faute de moyens ?) qui ne sont pas « à la hauteur des ambitions initiales » (re-sic)[4].

            Dans un entretien donné au mensuel Alternatives économiques, Philippe Aghion, professeur au Collège de France, reconnaît (ce qui est la moindre des choses !) que le compte n’y est pas. Cependant, lorsque nous en scrutons les réponses, nous sommes bien en peine d’y voir le moindre infléchissement intellectuel, le chercheur se contentant d’égrener son bréviaire néolibéral (croissance sacralisée et Etat impartial) tout en promotionnant un modèle scandinave fantasmé. A la question « Que faudrait-il faire alors ? », Aghion fournit cette réponse significative : il faut que le président « montre que le social et la recherche comptent pour lui »[5]. Bref, ce qui importe, c’est de donner l’impression…

            Car, selon l’économiste, en dépit de plusieurs études qui contredisent une telle vue de l’esprit, « une certaine inégalité est indissociable de la croissance » ; « elle n’est tolérable que si, parallèlement, existe une forte mobilité sociale et qu’elle s’accompagne d’un solide système de protection sociale »[6]à la scandinave, donc. Pourtant, contrairement à ce que postule et défend cette vision hors sol, il paraît difficile d’établir une corrélation forte entre inégalités « fonctionnelles » et taux de croissance (selon l’antienne néoclassique). Pis encore, comme nous l’avons succinctement évoqué, moult études alternatives (dont celles, récentes, du FMI et de l’OCDE), empiriquement documentées, soutiennent sans ambages l’inverse : la réduction des inégalités, parce qu’elle contribue à nourrir la demande solvable, est un puissant levier pour favoriser une croissance en berne[7]. Bien qu’une politique, gravitant autour de cette notion fétiche, soit de plus en plus problématique au vu des contraintes environnementales et du fléchissement des gains de productivité depuis les années 70 (que Philippe Aghion conteste par ailleurs)[8], il est toutefois possible de souligner les effets délétères d’un creusement des inégalités et de la stagnation des salaires qui lui est consubstantielle : l’envolée de l’endettement des ménages, propice à une nouvelle crise économique majeure (analogue à celle des subprimes). Modèle parmi les modèles pour notre économiste mainstream, la Suède n’est d’ailleurs plus à l’abri d’un tel séisme (bulle immobilière), tant les « réformes » appliquées depuis les années 90 ont affaibli son système social et concouru… à la montée des disparités socioéconomiques[9].

            En outre, il est toujours possible de se demander ici ce qu’il faut entendre par « un solide système de protection sociale ». Et, sans surprise, il s’agit bien sûr, selon Aghion, d’assurer et de favoriser la flexibilité et la mobilité de la main d’œuvre, car la « croissance est entravée par la persistance de rigidités sur les marchés du travail et des biens et services »[10]. Et tout le problème est là : si aucune étude, à ce jour, n’établit une corrélation forte entre flexibilité et efficacité du marché du travail (tremplin vers une croissance bénéfique, sinon profitable), plusieurs autres analyses (y compris orthodoxes !) démontrent clairement, a contrario, que les différentes déréglementations qui l’ont affecté ont participé à l’aggravation des inégalités et à la précarisation des travailleuses et des travailleurs[11]. Dans un tel contexte aussi « disproportionné », entièrement inféodé aux desiderata du capital, nous voyons mal comment les « nécessaires réformes structurelles » seraient en mesure d’engendrer d’autres conséquences sociales que la fragilisation des salariéEs (que l’on songe notamment à la souffrance croissante au travail), voire leur paupérisation – sans parler des débalancements macroéconomiques, potentiellement crisogènes, qui leur sont inhérents…

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            Pourtant, Philippe Aghion semblait sensible, il y a quelques années, aux effets pernicieux des disparités socioéconomiques, lesquelles, jugeait-il, n’avaient guère d’impact probant sur la croissance. Mieux valait, inversement, déployer « des politiques permanentes de redistribution aussi bien pour contrôler le niveau d’inégalité que pour favoriser la mobilité sociale et la croissance »[12]. Certes d’aucuns soutiendront que l’évolution d’une pensée est le gage d’une indéniable probité intellectuelle et la marque incontestable d’un esprit scientifique attentif aux moindres bruissements de la réalité. Néanmoins, un tel raisonnement apparaît fort discutable lorsque l’objectif à peine dissimulé est moins de coller aux phénomènes, fussent-ils nouveaux, qu’à embrasser l’idéologie dominante. Car ce rationalisme latent, adossé à une sophistication économétrique de plus en plus abstraite, semble dangereusement tourner le dos au monde concret, où les inégalités ne favorisent guère l’innovation[13] (laquelle ?), mais enfoncent inexorablement des hommes et des femmes dans la précarité, tout en confortant un ordre social (et géopolitique) de plus en plus injuste et violent.

            Aussi n’est-ce point quelques protestations cotonneuses, appelant à quelque saupoudrage social, qui changeront réellement la donne ; il importe à l’inverse d’opposer une politique alternative tournant définitivement le dos aux aberrations néolibérales, dont la prétendue « scientificité », tel un vampire, résiste péniblement à la lumière du jour… 

 

[1] « La note confidentielle de trois fidèles de Macron pour un équilibrage social », Le Monde, 9 juin 2018.

[2] GODIN, R., « La France résiste bien à l’accroissement des inégalités, pour l’instant », Mediapart, 5 juin 2018.

[3] GODIN, R., « Note des trois économistes à Emmanuel Macron : un appel pour la forme », Mediapart, 11 juin 2018.

[4] « La note confidentielle de trois fidèles… », art. cit.

[5] AGHION, P., « Un an de Macron : "le compte n’y est pas" », Alternatives économiques, 9 juin 2018. (C’est moi qui souligne.)

[6] Ibidem.

[7] Voir : COVA, H., « La science économique au prisme de l’idéologie », Mediapart, 18 octobre 2017.

[8] Voir : COVA, H., « Stagnation séculaire et horizons d’attente, les impasses du capitalisme tardif », Mediapart, 19 avril 2018.

[9] Voir : GODIN, R., « La face cachée du modèle suédois : sa bulle immobilière », Mediapart, 17 décembre 2017. Nous pouvons également nous référer à un document de l’OCDE – « Focus. Inégalités et croissance » (décembre 2014) – où il est indiqué que la Suède est l’un des pays occidentaux (avec notamment la Finlande…) où les inégalités ont le plus augmenté entre 1985 et 2012.

[10] AGHION, P., La Croix, 1er octobre 2015.

[11] COVA, H., « Le chêne (productif) et le roseau (néolibéral) : la fable de la flexibilité », Mediapart, 8 septembre 2015.

[12] Cité dans : HUSSON, M., « Les inégalités, effet collatéral de l’innovation ? », AlterEcoPlus, 12 novembre 2015.

[13] Cette question de l’innovation fera l’objet d’un prochain article.

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