La "science économique" au prisme de l'idéologie

Bien que le discours dominant en économie prétende s’appuyer sur des méthodes scientifiques pour justifier les (contre-)réformes néolibérales, il peine aujourd'hui à taire ses postulats idéologiques. Même au FMI et à l’OCDE, malgré leur « soutien appuyé » au gouvernement français, un travail critique sur leurs fondements théoriques (et les politiques à mettre en œuvre) voit le jour…

            Il est des contradictions qui, loin d’obscurcir la compréhension de la réalité, tendent au contraire à dévoiler une intime vérité. Si d’aucuns verront en elles la puissance d’une « pensée complexe », d’autres, en revanche, y décèleront les inévitables blocages idéologiques qui verrouillent toute alternative à l’ordre des choses. En ce sens, si le soutien du FMI aux « réformes structurelles » du gouvernement français apparaît logique du point de vue de l’histoire de cet organisme international, il demeure cependant paradoxal, voire étrange[1] – du moins si nous nous référons à ses derniers travaux sur le sujet, lesquels trahissent tout de même un mea culpa (certes timide). D’où la contradiction…

           Alors que le capitalisme néolibéral s’enlise dans une fuite en avant manifeste, rappeler cette tension entre « science » et « idéologie » n’est donc pas inutile, tant les conséquences sociales et économiques risquent ici d’être fort préjudiciables pour une grande partie de la société. Ainsi, contrairement aux vœux de certains économistes orthodoxes – dont la croisade médiatique se situe quelque part entre l’injure et l’indigence[2] –, l’économie est-elle loin d’avoir franchi ce « seuil épistémologique » qui l’élève au panthéon des sciences exactes ; elle se situe toujours dans le jeu incertain des rapports de pouvoir[3]. Ce qui, toutefois, ne l’exempte point de se référer méthodologiquement à certains principes de rigueur et d’exactitude, sinon plus sobrement d’honnêteté intellectuelle – même si les conclusions qui en découlent contredisent sans ambages le parti pris idéologique…

            L’antienne néoclassique, selon laquelle il y aurait un lien entre flexibilité du marché du travail – flexibilité compressant directement les salaires, ce que les économistes mainstream appellent pudiquement « coût du travail » – et dynamisme économique participe de cette posture doctrinale qui enjambe la réalité phénoménale[4]. Or, comme le reconnaît aujourd’hui le FMI – mais aussi, dans la foulée, l’OCDE[5] –, il n’y a pas de corrélation clairement établie entre assouplissement des protections liées au travail salarié (c’est-à-dire l’affaiblissement des droits sociaux) et efficacité du marché de l’emploi. En d’autres mots, « les tentatives de lutter contre le chômage en déréglementant [la] législation pourraient être futiles »[6]. Et puisqu’une contradiction n’arrive jamais seule, l’impérativité de ces mesures se fait au nom… du pragmatisme.

            Cette absence de relation trouve, qui plus est, sa parfaite expression lorsque l’on détaille ses (prévisibles) effets macroéconomiques : en bridant les salaires (car tel est le réel objectif des différentes mesures de flexibilisation), l’impact sur la demande solvable globale ne peut être que négatif. Comme le souligne Frédéric Lordon, « la flexibilisation pèse d’abord quantitativement sur le salaire […], mais aussi qualitativement sur sa stabilité, donc sur celle des plans de dépense. Cette instabilité se compose au niveau macroéconomique et affecte nécessairement la formation des anticipations de demande que font les entreprises »[7]. En outre, cette configuration essentiellement instable, tributaire d’une politique de l’offre où l’inefficacité le dispute à l’injustice socioéconomique, n’est pas étrangère à l’augmentation crisogène de l’endettement privé et public, devenu l’un des rouages essentiels du capitalisme néolibéral dans sa recherche perpétuelle de débouchés (propre au procès de circulation, selon la terminologie marxiste)[8].

 

            Cette pirouette idéologique, qui consiste à promouvoir des politiques contraires aux effets recherchés ou annoncés – « relancer la croissance » ou « libérer les énergies », peu importe ici le slogan publicitaire –, nous la retrouvons également dans la politique budgétaire et fiscale du gouvernement – encore une fois, favorable aux plus riches et aux détenteurs de capitaux (voir la réforme de l’ISF exonérant en grande partie le patrimoine mobilier). Comme le réitère pertinemment la journaliste Martine Orange[9], bien que le gouvernement français assume sa politique de redistribution à l’envers au nom de l’attractivité et de la mobilité des capitaux – et de la fallacieuse théorie du ruissellement, aussi moderne que celle du phlogistique en chimie –, le FMI préconise (du moins théoriquement...) un rétablissement de la progressivité de l’impôt. Car, non seulement « il n’existe pas de preuves empiriques solides montrant que cette progressivité a été préjudiciable à la croissance », mais il est désormais établi qu’une fiscalité avantageuse pour les classes fortunées a largement contribué à creuser les inégalités (« en relation avec l’insécurité au travail et la stagnation salariale »), tout en compromettant une « expansion durable ». L’allégation promotionnant l’idée que taxer les riches reviendrait à tuer la croissance et à plomber l’investissement n’a donc aucun fondement empirique. Il semble que cela soit exactement l’inverse : « une meilleure progressivité de l’impôt, parce qu’elle permet de combler les inégalités sociales […], est un puissant soutien pour favoriser la croissance » – notamment en stimulant la demande des ménages…

            Or, de nouveau, nous pouvons apercevoir les limites heuristiques de la contre-expertise et de la seule réfutation des thèses péremptoires de la pensée néoclassique. Et, une fois n’est pas coutume, il suffit de lire les conclusions d’un rapport du FMI, publié en 2016 : « Dès lors, il semblerait qu’il existe la possibilité d’accroître la progressivité de l’impôt sans nuire significativement à la croissance […]. Néanmoins, cela pourrait se révéler difficile à mettre en œuvre politiquement car les personnes les plus riches sont celles qui ont tendance à avoir le plus d’influence politique » (C’est moi qui souligne).

            En d’autres termes, les questions économiques sont de part en part des enjeux politiques, que les exhortations à la scientificité de certains esprits chagrins, plus enclins à s’interroger sur la conformité de leurs thèses au paradigme dominant que sur la valeur intrinsèque de leurs travaux, ont de plus en plus de mal à dissimuler…

*

            Ces deux exemples – flexibilité du marché du travail et réforme fiscale – démontrent une fois de plus que le recours aux canons de la science, fût-elle soi-disant expérimentale, masque péniblement un positionnement idéologique, dont la force apparente ne provient guère d’une vérité indubitable. Ils rappellent a contrario que l’idéologie trouve concrètement sa base matérielle, non dans les sphères aseptisées de la connaissance, mais bien dans les rapports sociaux, nécessairement dissensuels et conflictuels.

            S’il ressort des différents rapports du FMI (et de l’OCDE) qu’une lutte opérante contre les inégalités s’impose, encore faut-il lui donner une forme politique. Au moment où le capitalisme néolibéral arrive à bout de souffle, générant en rafale des crises systémiques (sociales, économiques, écologiques, etc.), cette quête d’une vérité efficiente, bien que relative, apparaît plus que vitale…

 

[1] Voir : GODIN, R., « L’étrange soutien appuyé du FMI à Macron », Mediapart, 26 juillet 2017. A noter que l’OCDE a également apporté sa caution au train grande vitesse des (contre-)réformes structurelles de l’actuel pouvoir exécutif.

[2] Voir : COVA, H., « Sans complexe et sans rigueur : à propos du dernier livre de Cahuc et Zylberberg », Mediapart, 21 septembre 2016.

[3] ATTAC (collectif), Par ici la sortie, Paris, Les Liens qui libèrent, 2017, p. 157.

[4] Voir pour une présentation plus exhaustive : COVA, H., « Le chêne (productif) et le roseau (néolibéral) : la fable de la flexibilité », Mediapart, 8 septembre 2015 ; et : « La (contre-)réforme du Code du Travail : la persistance d’un mythe », Mediapart, 5 avril 2016.

[5] Quoique l’OCDE ne soit pas devenue soudainement anticapitaliste, la question des inégalités s’est hissée au niveau de ses préoccupations centrales, comme en font foi les nombreux rapports qui lui sont consacrés.

[6] Cité dans : ATTAC, op. cit., p. 152.

[7] LORDON, F., « Le service de la classe », La Pompe à phynance (Blog sur le site du Monde diplomatique, 3 octobre 2017.

[8] Voir : HUSSON, M., « Dix ans de crise… et puis Macron », A l’encontre, 25 août 2017.

[9] ORANGE, M., « Taxer les riches ne nuit pas à la croissance », Mediapart, 12 octobre 2017. Les prochaines citations, notamment celles des économistes du FMI, sont tirées de cet article.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.