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Billet de blog 19 avril 2018

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Stagnation séculaire et horizons d’attente : les impasses du capitalisme tardif

Depuis quelques temps, la question d’une stagnation séculaire des économies avancées fait débat. Si certains économistes s’escriment à sauver les phénomènes, d’autres tablent sur un « état stationnaire » compatible avec le capitalisme. Or, si cet état se confirme, il importe au contraire de repenser entièrement nos modes de production, plus justes socialement et écologiquement...

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             Depuis quelques années, la communauté des économistes est agitée par un débat sur l’éventualité d’une stagnation séculaire frappant les économies avancées. Si cette querelle a été relativement peu médiatisée, sinon peut-être sous la forme angoissante d’une destruction massive d’emplois liée au déploiement des nouvelles technologies (extension de la robotisation, explosion du numérique, etc.), ses implications socioéconomiques – et politiques – sont néanmoins colossales, lesquelles ne sont pas sans entrer en résonnance avec les orientations néolibérales qui guident les différents gouvernements de la planète, à commencer par celui de la France. En révélant au passage les limites historiques de l’idéologie de référence...

             Cette controverse ne tombe évidemment pas du ciel (des Idées) ; elle renvoie a contrario à un constat observable depuis au moins quatre décennies : le ralentissement des gains de productivité, « véritable énigme » pour les théoriciens (a fortiori les penseurs orthodoxes). Comme le remarque lui-même Patrick Artus, directeur des études pour Natixis, « on ne comprend pas très bien pourquoi, malgré le développement du digital, l’effort de recherche et d’innovation, les gains de productivité diminuent et la croissance de long terme devient donc faible »[1]. De 5,5 % en moyenne pour la période s’échelonnant de 1950 à 1969, ces gains ont progressivement chuté pour « se stabiliser » autour de 1% pour la première moitié des années 2010 (source : Jean Gadrey, Alternatives économiques, 29 juin 2015, chiffres repris par Michel Husson). Si la courbe épouse effectivement les fluctuations et les soubresauts de l’économie mondiale (chocs pétroliers, crises boursières et des subprimes, etc.), elle poursuit inexorablement une trajectoire descendante.

             Cette difficulté d’« analyser la situation à long terme » est aussi connue sous le nom de « Paradoxe de Solow », dont l’énonciation remonte (déjà) à plus de 30 ans : nous voyons de l’informatique partout, sauf dans les « statistiques de productivité »[2]. Et comme tout paradoxe heurtant de plein fouet le paradigme dominant (selon l’expression popularisée par Thomas Kuhn dans sa Structure des révolutions scientifiques) impose aux chercheurs de sauver les phénomènes, les outils conceptuels et économétriques déployés semblent davantage exacerber les difficultés heuristiques que les résoudre.

             Parmi ces tentatives, nous pouvons évoquer l’intégration des innovations technologiques venant modérer l’impact de l’inflation – les méthodes traditionnelles de calcul du PIB tendant à la surestimer et, par ricochet, à sous-évaluer les progrès techniques qui entrent dans la production des nouvelles marchandises (ce qui souligne, dans la foulée, les mécanismes de la désuétude planifiée, peu compatibles avec une approche écologique conséquente). C’est la voie suivie notamment par un économiste contemporain, Philippe Aghion[3], partisan zélé d’une version revisitée de la « destruction créatrice » schumpetérienne, lequel observait, à regret, que « l’accélération de l’innovation ne se tradui[sait] pas dans les chiffres de productivité ».    

             En d’autres mots, il importerait d’inclure dans les calculs des « effets qualités » (améliorations substantielles des produits) qui permettraient de rectifier l’apparente baisse de la productivité. Or, comme le soutient Michel Husson, cette méthode censée trancher le nœud gordien de l’antinomie, s’appuie sur une confusion conceptuelle, que Marx avait en son temps dévoilée : celle entre la valeur d’échange et la valeur d’usage. « Le PIB "en volume" reste un agrégat de valeurs d’échange corrigées pour éliminer l’effet de l’inflation », et non « une mesure de l’utilité pour le consommateur […]. Le PIB est fondamentalement une somme de chiffres d’affaires et renvoie donc à la valeur d’échange des marchandises ». Conforme à son objet, il ne mesure que « l’activité marchande du capitalisme »[4]. La sociologue Dominique Méda avait déjà, qui plus est, retracé, dans son ouvrage Au-delà du PIB, l’histoire de cet indicateur économique – dont l’ébauche remonte au moins aux écrits de Malthus – ne se cantonnant in fine qu’à ce qui est quantifiable. Rigoureusement, il n'exprime point la richesse d’une nation (Adam Smith) ; il correspond bel et bien à la quantité de valeurs économiques produites annuellement[5].

             En outre, si nous devions incorporer les effets matériels de l’utilité d’un objet, voire intégrer son empreinte écologique – lesquels effets nécessitent une authentique réflexion (politique) sur la satisfaction des besoins sociaux allant au-delà de la seule dimension individuelle (donc « intersubjective ») –, il semble qu’il faille concrètement sortir du modèle productiviste, et établir un « autre mode de calcul économique qui repose sur une évaluation collective [et démocratique] des "effets utiles" »[6]. Bref : tourner le dos à l’actuel mode production (et au fétichisme de la croissance auquel souscrit le discours mainstream), où la démultiplication des rationalités partielles (l’utilité n’étant ici considérée que si et seulement si elle peut s’inscrire dans un marché précis, selon la doctrine néoclassique) trahit une irrationalité croissante (et globale) du capitalisme tardif[7]. Cette incohérence systémique est parfaitement illustrée par le fait qu’un pays riche comme la France « crée » des emplois peu qualifiés (via des applications high-tech), tout en supprimant, en même temps, des postes dans les hôpitaux publics…

             Ainsi l’hypothèse d’une stagnation séculaire, comme nous l’avons invoqué, est-elle lourde de conséquences, puisqu’elle nous conduit à nous interroger sur les limites (structurelles et écologiques) du capitalisme comme modèle de production fondé sur l’appropriation privative et la concurrence (débridée) entre capitaux, dont la matrice existentielle est la maximation du taux de profit. Si d’aucuns s’évertuent à corriger les indicateurs d’une croissance affaiblie, d’autres, prenant acte d’un tel essoufflement historique de la productivité, parient à l’inverse sur la possibilité d’un « capitalisme stationnaire », fidèle à ses principes de base (propriété lucrative, libre marché, etc.), dont l’état homéostatique s’accommoderait d’un taux de profit moindre. Cependant, cette vision idyllique (purement théorique) résiste difficilement à l’épreuve de la réalité, tant le capitalisme néolibéral réagit de manière régressive (et agressive) à l’affaiblissement des gains de productivité, notamment en favorisant une répartition des richesses de plus en plus inégale[8], en s’attaquant particulièrement au « coût du travail », c’est-à-dire aux salaires – d’où le recul, reconnu entre autres par le FMI et l’OCDE, de leur part dans la valeur ajoutée des entreprises[9]. La succession des « réformes » du marché du travail (extension de la flexibilité, exonération de cotisations sociales, etc.) abonde dans ce sens ; la prolifération écologiquement désastreuse des traités de libre-échange renforçant, au nom de la fluidité des investissements, la compétition entre les travailleurs et les travailleuses également[10].

*

             Cette conjoncture inédite dans l’histoire du capitalisme n’est pas sans bouleverser nos horizons d’attente, d’après la locution de Reinhart Koselleck. L’expectative d’une croissance de basse intensité s’échelonnant dans le temps ne peut guère déboucher, c’est le moins que l’on puisse dire, sur des perspectives économiques s’appuyant sur son (improbable) retour, où les douloureux sacrifices exigés au présent (mais étonnamment jamais aux classes fortunées…) seraient le gage prometteur d’un avenir radieux et prospère. Les apories de cette vision incantatoire sautent aujourd’hui aux yeux, chaque « réforme » ne préparant que le terrain à la suivante, selon le mouvement d’une spirale infernale.

             S’il importe, plus que jamais, de nous détourner du capitalisme néolibéral, dont le fonctionnement effréné peine de plus en plus à masquer ses conséquences destructrices (et visiblement peu créatrices...), tant d’un point de vue social que d’un point de vue environnemental[11], il est tout aussi nécessaire de repenser une politique émancipatrice conquérante, en replantant dès maintenant les jalons d’un autre monde possible (Coutrot) ; dit autrement : de reposer, à rebours de cette fatalité économique présentée comme la seule rationnelle (en dépit de son absurdité grandissante), la question d’un mode d’organisation sociale alternatif (s’articulant autour d’une réduction du temps de travail contraint et d’une transition écologique volontaire), où la prise en compte des besoins sociaux, débattus démocratiquement (et donc de manière dissensuelle), servirait de fil d’Ariane dans les dédales de l’action politique. 

            Aussi la redéfinition essentielle de nouveaux critères de mesure du bien-être (et d’une réelle prospérité) ne saurait-elle point faire l’économie d’une « réappropriation » du temps – cette tâche étant à la fois politique et philosophique[12]. Si l’éventualité d’un état léthargique du capitalisme se confirme, cette dernière n’apparaît guère comme une option parmi d’autres…

            Car il y a toujours, forcément, des alternatives…   

[1] Citation tirée de : HUSSON, M., « Penser et mesurer la stagnation séculaire », A l’encontre, 19 mars 2018.

[2] HUSSON, M., art. cit.

[3] Voir : HUSSON, M., « Et Philippe Aghion corrigea la croissance », Alternatives économiques, 11 juillet 2017. Malgré un discours volontiers moderniste, Aghion n’est pourtant pas le dernier à réactiver des théories obsolètes – à commencer par celle du ruissellement –, quitte à jouer avec la réalité malléable des chiffres (et à négliger curieusement certaines réalités). Ainsi a-t-il pu soutenir, au nom de l’investissement, la flat tax de 30 % sur les revenus du capital (patrimoine mobilier) en évoquant l’exemple de la Suède, pays ayant adopté une mesure analogue. Louangeant son dynamisme, cet économiste mainstream prétend que cet impôt uniforme n’a pas (ou peu) contribué au creusement des inégalités dans cette contrée scandinave, celles-ci restant, il est vrai, parmi les moins élevées (voir : « Vive le modèle suédois ! », Le Monde, 10 janvier 2013). Or, comme le confirment pourtant maintes études sur le sujet (voir celle de l’Observatoire des Inégalités), les disparités y ont sensiblement progressé au cours des dernières années, contrecoup des diverses « réformes » libérales (dont fait partie l’allègement fiscal sur les revenus du capital) mises en œuvre. En outre, comme l’a bien décrit Romaric Godin, une crise de l’immobilier n’est plus à exclure, pouvant chambouler le modèle suédois tant vanté. (Voir : GODIN, R., « La face cachée du modèle suédois : sa bulle immobilière », Mediapart, 17 décembre 2017.)

[4] HUSSON, M., « Penser et mesurer la stagnation séculaire »., art. cit.

[5] MEDA, D., Au-delà du PIB. Pour une autre mesure de la richesse, Paris, Flammarion, coll. « Champs », 2008.

[6] HUSSON, M., art. cit.

[7] Voir : HARRIBEY, J.-M., La richesse, la valeur et l'inestimable, Paris, Les Liens qui libèrent, 2013.

[8] HUSSON, M., art. cit.

[9] Voir : COVA, H., « Le recours à la science comme symptôme d’une crise de légitimité », Mediapart, 29 janvier 2018.

[10] Voir : COMBE, M., « Macron et Trudeau, ensemble pour le CETA , ensemble contre le climat ! », Mediapart, 16 avril 2018.

[11] Nous pourrions également ajouter : d’un point de vue géopolitique.

[12] Voir sur le sujet : MOUTERDE, P., « La flèche du temps et l’impérieuse question du Sens », dans :  Les Stratèges romantiques, Montréal, Ecosociété, 2017, pp. 55 à 77.

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