Coronavirus : à l'aube d'un nouveau « Moment Minsky » ?

Si la pandémie de coronavirus risque fort possiblement d’engendrer une sévère récession, ses effets prolongés pourraient également accroître les menaces d’une crise systémique, en dévoilant les dysfonctionnements inhérents au système capitaliste. Avec la montée en flèche de l’endettement privé depuis 2008, il semble qu’un « Moment Minsky » n’est plus à écarter...

          Comme le relate quotidiennement l’actualité, les nuages sombres s’accumulent au-dessus de l’économie mondiale. Les cours de la Bourse ne cessent de chuter (d’où la récente suspension temporaire des activités, notamment à Wall Street) ; les marchés de certaines matières premières s’effondrent de manière énigmatique ; la sacro-sainte quête de liquidité, pivot du capitalisme financiarisé, conduit les différents agents (notamment les Hedge Funds) à prendre des positions de plus en plus déstabilisantes, accentuant dans la foulée les risques systémiques.

          Exposant au grand jour cette inquiétante configuration, l’épidémie du coronavirus, qui oblige les différents gouvernements à prendre dans l’urgence des mesures drastiques pour en limiter la propagation (et en réduire le nombre de victimes), n’épargne désormais aucun continent ; l’éventualité d’une violente récession n’est donc plus à écarter – voire apparaît comme inéluctable. Selon maints analystes, nous vivons présentement un moment critique, marqué par une série d’incertitudes contrariant toute projection future : la rétraction de la consommation – jumelée à la mise à l’arrêt de nombreuses entreprises pour des raisons sanitaires –, conduit à un choc prévisible de l’offre et de la demande, lequel choc ferait basculer nos économies, si aucune mesure vigoureuse (et non-conformiste) n’est prise, dans des « eaux inconnues »[1].

          En ce sens, bien que le COVID-19, du fait de sa singulière virulence, se présente comme un événement inattendu (un black swan, selon la terminologie en vigueur) ou un « accélérateur », ses effets prolongés semblent bel et bien démystifier les dysfonctionnements d’un système bancal, s’acheminant progressivement vers un état d’apoplexie. En d’autres termes, la contraction probable (et très préoccupante) de l’économie à l’échelle planétaire renvoie davantage à des explications structurelles qu’à des aléas conjoncturels (sans toutefois les nier ou les minimiser), en dépit de leur indéniable véhémence.

          Ainsi, au-delà des interprétations circonstancielles, un auteur paraît tirer (derechef) son épingle du jeu éditorial : Hyman Minsky.

 

          Dans un article publié il y a quelques jours[2], la journaliste Martine Orange commente fort bien la situation, où la nécessité idéologique de sauver à tout prix le néolibéralisme de lui-même a primé jusqu’à maintenant toute autre considération : « Sans minimiser l’impact propre de cette épidémie [...], les conséquences sont d’autant plus grandes qu’elles se répandent par ondes successives dans un système instable, fragile [...]. Le développement débridé de la sphère financière, sa décorrélation totale avec l’économie réelle [...], la volonté de maintenir le système sans le réformer, coûte que coûte au cours de cette dernière décennie, ont ouvert la porte à un risque de crise sans précédent ».

          L’apparente stabilité, liée à une croissance soi-disant retrouvée (malgré sa fragilité manifeste), peine aujourd’hui à masquer la vulnérabilité d’un secteur financier hypertrophié, révélant au passage les insuffisances et les échecs d’une politique monétaire visiblement à bout de souffle[3] : loin d’avoir permis une relance efficiente de l’économie, les différents dispositifs mis en œuvre (couplés à une politique dite de quantitative easing) ont davantage contribué à renforcer la versatilité de la sphère financière qu’à jeter les bases d’une relance pérenne. C’est d’ailleurs ce constat qui a amené l’économiste Larry Summers à parler de stagnation séculaire[4].

          Or, s’il est un marché en particulier qui attire à l’heure actuelle une anxieuse attention – en dévoilant de facto les faiblesses et les failles de l’architecture néolibérale –, nul doute que celui du pétrole viendrait en tête. En effet, la nouvelle guerre pétrolière qui fait rage, en-deçà de ses enjeux géopolitiques indéniables (qui, cela dit, n’épargnent ou n’épargneront aucun pays producteur), trahit sans équivoque les mécanismes déficients d’un mode de production intrinsèquement erratique – a fortiori à une époque où les gains de productivité ne cessent de ralentir[5] –, conduisant ses différentes institutions à s’engager (irrésistiblement) dans une course à l’échalote[6]. Avec un prix du baril à 30 dollars, c’est bel et bien une bulle spéculative qui risque à moyen terme d’éclater, créant dans la foulée les conditions critiques d’une déflagration majeure[7].

          Et c’est ici, précisément, que nous retrouvons Minsky.

 

          Selon l’auteur de Stabiliser une économie instable, le capitalisme est en soi un système sujet aux défaillances, lesquelles dérivent des processus internes à son fonctionnement. Alors que la synthèse néoclassique, essentiellement focalisée sur la notion d’équilibre et les « tendances équilibrantes », néglige les conditions de possibilité des crises, dont le surgissement ne serait que « le fruit d’événements extérieurs aux rouages de l’économie »[8], l’approche de Minsky réintroduit au cœur de l’explication un « quartier nommé Wall Street »[9]. En explicitant le rôle hasardeux de l’endettement privé, pendant de la financiarisation tous azimuts de l’économie, cette théorie nous fournit des outils conceptuels pour appréhender les crises économiques.

          Ainsi, en encourageant les « comportements moutonniers » des différents investisseurs, attirés par l’appât du gain (les profits) associé à une conjoncture favorable et prétendument stable (d’où le fameux « paradoxe de la tranquillité »), cette mécanique de l’endettement privé, via le recours lucratif à l’effet de levier, conduit-elle à des prises de position de plus en plus téméraires (à la Ponzi) sur les différents marchés, c’est-à-dire de moins en moins en phase avec l’économie réelle. En devenant progressivement dépendants du crédit (et du fétichisme de la liquidité), les marchés accroissent irrésistiblement leur vulnérabilité... Jusqu’au jour où, impitoyablement, les promesses intenables de profits pharamineux sont balayées par la tempête... Cette excroissance des créances financières (et du crédit), corrélée à un besoin pressant de liquidité, provoque dès lors un vent de panique (une vente massive des actifs), funeste prélude à un krach brutal. Le point culminant de cette dynamique infernale, voilà ce que les économistes appellent un « Moment Minsky »[10].

          Ce schème interprétatif nous procure de précieuses clefs pour comprendre les derniers soubresauts qui secouent le marché pétrolier en particulier et le marché financier en général. Et il faut se tourner vers les producteurs américains de gaz de schiste pour en saisir le probable « maillon faible ». Comme le relève M. Orange, « les exploitations de gisements non conventionnels de pétrole » ont démesurément explosé, faisant de l’Amérique le premier producteur mondial au cours de la dernière décennie. Si cette ruée vers l’or noir a certes contribué à la reprise économique après 2008, le revers de la médaille n’est, en revanche, guère rassurant : le développement d’une « bulle de crédit gigantesque ».

          En effet, avec un coût d’exploitation élevé (sans insister sur les dégâts environnementaux occasionnés par la fracturation hydraulique...), les firmes productrices pourront difficilement résister à un baril s’échangeant à 30 dollars sur une (trop) longue période. Or – et tel est le point névralgique de la chaîne –, la multiplication effrénée des gisements, requérant d’importants investissements – matériels, humains et (surtout) financiers –, s’est traduite machinalement par un surendettement massif (plus de 250 milliards de dollars). Dans un contexte aussi nébuleux, où la recherche de liquidités exacerbe instinctivement les mouvements erratiques de capitaux, l’inquiétude (et l’irrationalité) gagne(nt) inexorablement les esprits.

          M. Orange le résume ici parfaitement : « Les vraies craintes sont autour du marché de la dette. L’argent gratuit déversé par centaines de milliards par les banques centrales [gonflant la masse monétaire disponible pour la spéculation] a permis aux investisseurs financiers d’oublier ce qu’était le risque [...]. Selon l’Institut de la finance internationale, les dettes mondiales ont atteint leur plus haut niveau historique au troisième trimestre de 2019 avec un total de 253 000 milliards de dollars. La dette privée en constitue l’essentiel». Si le coronavirus poursuit sa macabre progression et bloque longuement l’activité, le nombre de faillites pourrait fortement augmenter et engendrer subséquemment « une nouvelle crise de la dette»[11].    

          Ce dramatique alignement des planètes n’est pas sans rappeler la cosmologie néolibérale de la fin des années 2000...

*

          « Les économies capitalistes, précise Philippe Légé (professeur à l’Université de Picardie), sont instables et produisent des crises susceptibles d’affecter l’ensemble des relations économiques et sociales, et de dégrader la vie matérielle de la très grande majorité de la population ». Si, lors des périodes euphoriques (nonobstant leur trompeuse tranquillité...), les activités financières permettent de dissimuler temporairement les déséquilibres et d’occulter la montée des inégalités, les crises nous ramènent inéluctablement les pieds sur terre (en les ancrant dans le monde réel)[12].

          Ces mises en garde « minskyiennes », à la fois théoriques et pratiques, nous confirment in fine que d’autres politiques existent – lesquelles échappent ostensiblement aux schèmes habituels. À rebours des spécieuses banalités véhiculées par le discours mainstream – et de ses préconisations inadaptées au monde social tel qu’il fonctionne concrètement –, et à l’aube d’une possible récession, l’élaboration d’une vision alternative, fondée sur la régulation efficace du secteur financier, l’impérative réduction des inégalités et le déploiement primordial d’une authentique transition écologique[13], apparaît plus qu’essentielle.

          Ce qui présuppose le rejet définitif de la rationalité néolibérale, dont on mesure aujourd’hui, comme le démontre tristement l’actuel défi sanitaire, les effets désastreux[14]... 

 

[1] Voir sur ces derniers développements : ORANGE, M., « L’économie mondiale entre dans des eaux inconnues », Mediapart, 9 mars 2020.

[2] Art. cit. (C’est moi qui souligne.)

[3] Pour une description plus détaillée, voir : COVA, H., « Au-delà du capitalisme néolibéral : discussion autour de Stiglitz », Mediapart, 17 octobre 2019.

[4] Voir notamment : SUMMERS, L., « Rendre justice à la stagnation séculaire », Allnews, 7 septembre 2018.

[5] Voir : GADREY, J., Adieu à la croissance, Paris, Les Petits Matins, 2015 (troisième édition).

[6] Voir : COVA, H., « Crises du capitalisme et stagnation séculaire : quelques remarques critiques », Mediapart, 25 octobre 2018.

[7] ORANGE, M., art. cit.

[8] MINSKY, H., Stabiliser une économie instable, trad. de A. Verkaeren, Paris, Les Petits Matins, 2008, p. 259.

[9] Voir : MINSKY, H., L’hypothèse d’instabilité financière, traduction de F.-X. Priour, Paris, Diaphanes, 2013.

[10] Pour une présentation plus complète, voir : KEEN, S. et LANG, D., « Les morts-vivants de la dette et le méga krach à venir », Libération, 20 mai 2018 ; et : COVA, H., art. cit. ; et : « Quand la "science économique" ignore ce qu’elle doit expliquer : le cas des crises », Mediapart, 24 janvier 2019.

[11] Sur ces derniers développements, voir : ORANGE, M., art. cit. (C’est moi qui souligne.)

[12] LÉGÉ, P., « La crise économique ? Quelle crise ? », dans : FONDATION COPERNIC, Manuel indocile des sciences sociales, Paris, La Découverte, 2019, pp. 73 à 82.

[13] Voir sur le sujet : SHAH, S., « Contre les pandémies, l’écologie », Le Monde diplomatique, Mars 2020.

[14] Pour une présentation plus exhaustive, voir : COVA, H., « Crises du capitalisme et stagnation séculaire : quelques remarques critiques », art. cit.

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