Quand la « science économique » ignore ce qu’elle doit expliquer : le cas des crises

Alors que certains penseurs mainstream prétendent que l’économie serait devenue une science au même titre que la physique ou la biologie, l’absence récurrente de son corpus doctrinal d’une compréhension des crises retient l’attention. Or, si l’on peut juger entre autres la scientificité d’une théorie à l’aune de sa fécondité prédictive, le paradigme néoclassique est décidément bien loin du compte…

            Dans l’imaginaire de certains économistes orthodoxes, l’éventualité de remettre en cause l’orientation des politiques économiques, peu importe les effets sociaux désastreux (mais pourtant fort prévisibles), relèverait d’une forme de déni épistémologique. La science oraculaire ayant parlé, le champ politique n’a plus qu’à mettre en œuvre les mesures qui s’imposent, puisqu’elles ont été prouvées scientifiquement en suivant les préceptes d’une méthode expérimentale fondée sur la collecte infaillible de données empiriques. Ignorer cette réalité, ce serait faire preuve, ni plus ni moins, de négationnisme.

            D’aucuns reconnaîtront ici un condensé des thèses hallucinées de Cahuc et Zylberberg, qui ont longuement été discutées (et confondues) depuis la parution de leur brûlot, Le négationnisme en économie, et de sa réédition en livre de poche[1]. Or, si les limites de leurs prétentions sautent manifestement aux yeux (révélant au passage la dimension hautement idéologique), comme l’a confirmé la récente sortie de Cahuc sur la question du SMIC[2], un autre aspect de cette vision biaisée des choses mérite que nous nous y attardions, lequel aspect trahit une fois de plus les impasses d’une approche située aux antipodes des ambitions promulguées…

            Car si, de toute évidence, une bonne théorie scientifique doit s’escrimer à expliquer adéquatement les phénomènes, elle doit en outre donner lieu à des hypothèses prospectives. En d’autres mots, la scientificité d’une théorie repose notamment sur la possibilité, à partir d’un corpus conceptuel pertinent et suffisamment étayé, d’émettre des prédictions – et d’anticiper les événements futurs, à commencer par les crises économiques, matérialisations dramatiques d’une instabilité inhérente au fonctionnement du système capitaliste. Toutefois, que nous disent précisément Cahuc et Zylberberg sur l’inaptitude du paradigme dominant à prévoir l’avènement des crises, dont celle de 2008 ? Ils soutiennent, le plus sérieusement du monde, qu’elle n’est point un problème de fond : « la science économique n’est simplement pas capable de prévoir le futur d’un monde très complexe, où une multitude de facteurs interagissent, en particulier lorsqu’il s’agit d’événements rares ne survenant qu’une ou deux fois par siècle. De la même manière, la médecine n’est pas capable de prévoir la prochaine pandémie et même s’il y en aura une »[3].

            Le « raisonnement » est plus qu’étrange – pour ne pas dire carrément erroné. Il suffit de souligner ici que les progrès (cognitifs et pratiques) de la médecine renvoient notamment à la réduction du nombre d’épidémies depuis plusieurs siècles (du moins, sur le continent européen), en promouvant, par exemple, des procédés prophylactiques et des normes d’hygiène qui réduisent considérablement les risques de contagion. Par ailleurs, de nombreux travaux ont illustré une corrélation forte entre la détérioration des conditions socioéconomiques (creusement des inégalités et escalade de la pauvreté) et la recrudescence de certaines maladies… Dans cette optique, il est difficile d’affirmer parallèlement que les « avancées » de la discipline économique (depuis quarante ans), telle que la conçoivent ces penseurs mainstream, contribuent à restreindre numériquement les crises, en jugulant méthodiquement leurs conditions de possibilité…

 

            De ces considérations générales, émerge une interrogation : que vaut donc la « scientificité » d’une théorie – en l’occurrence la doctrine néoclassique – qui exclut d’office des phénomènes essentiels qu’elle se doit pourtant d’élucider, c’est-à-dire d’intégrer dans ses modèles explicatifs ? Dans la mesure où, comme nous l’avons évoqué, une telle vue de l’esprit « guide désormais la politique économique » – en déterminant « les questions qui seront posées et les options qui seront proposées »[4] –, la nécessité de s’y arrêter excède sa seule facette épistémologique ; elle revêt indéniablement une dimension politique. C’est d’ailleurs l’une des contradictions majeures de la synthèse néoclassique, selon Hyman Minsky : d’un côté, elle soutient qu’une intervention « judicieuse » de l’Etat participe à la bonne santé économique, en endiguant le chômage et l’inflation (d’où la justification perpétuelle des « réformes ») ; de l’autre, elle défend, en même temps, l’idée que les forces du marché, par le seul jeu (autonome) de ses rouages, assureront « la stabilité des prix et le plein emploi »[5].

            Pour reprendre une formule désormais consacrée, si l’économie n’a point fait sa « révolution copernicienne », ce n’est guère parce qu’elle aurait délibérément tourner le dos à la méthode expérimentale au nom de quelques artifices idéologiques, mais bien parce qu’elle n’a pas produit, en se focalisant essentiellement sur la notion d’équilibre (et en négligeant conjointement la fonction des institutions et la centralité d’un « quartier nommé Wall Street »[6]), de « nouveaux instruments conceptuels » qui consolideraient l’appréhension des crises comme des phénomènes découlant directement du fonctionnement du capitalisme, a fortiori dans sa phase néolibérale (marquée par l’exacerbation du rôle de la finance). « Non seulement la théorie économique standard ne permet de déduire aucune explication sur l’instabilité intrinsèque du système, mais, pire encore, elle ne veut même pas admettre que l’instabilité endogène est un problème que toute théorie satisfaisante devrait être en mesure d’expliquer »[7]. Dit autrement : la cohérence du paradigme néoclassique repose en dernier ressort sur l’extériorisation des facteurs (institutionnels, humains, etc.) enrayant la parfaite horlogerie des marchés, garants de de la répartition optimale des ressources. Ainsi le chômage endémique, de ce point de vue, n’est-il que le résultat des « rigidités » qui affectent le monde du travail (protections sociales et… salaire minimum…)[8]

 

            L’apport de Minsky, dont les travaux ont quasiment été oubliés jusqu’au début de la crise des supbrimes, consiste précisément dans l’analyse perspicace des dysfonctionnements endogènes du capitalisme. En dévoilant le rôle de l’endettement privé, corollaire de la financiarisation croissante de l’économie, l’auteur de Stabiliser une économie instable a justement fourni des outils conceptuels aptes à mieux interpréter les crises économiques – lesquelles, contrairement à ce que proclament les sophismes de Cahuc et Zylberberg, peuvent être présagées – grâce à une analyse méticuleuse de la conjoncture macroéconomique[9]. En renforçant les « comportements moutonniers » des différents agents économiques, mus par la perspective de gains pharamineux liée à un contexte favorable et apparemment stable (d’où le « paradoxe de la tranquillité »), ces mécanismes de l’endettement conduisent, via le recours systématique à l’effet de levier, à des prises de position de plus en plus risquées, c’est-à-dire de plus en plus détachées de l’économie réelle. Jusqu’au jour où les promesses de forte de rentabilité s’effondrent, tel un vulgaire château de cartes…

             A rebours des galéjades stipulant que le fonctionnement libre (ou libéré des « archaïsmes ») des marchés tend irrésistiblement vers un état d’équilibre (expression « scientifique » de la théodicée néolibérale), les œuvres de Minsky démontrent brillamment le contraire : « L’idée même que l’instabilité puisse résulter des processus internes d’une économie capitaliste contraste totalement avec la théorie néoclassique […], pour laquelle l’instabilité est le fruit d’événements extérieurs aux rouages de l’économie »[10]. Les crises ne sont donc pas de malencontreux accidents de parcours perturbant la bonne marche de l’économie, dont les causes seraient nécessairement extérieures ; elles constituent de facto des phénomènes causés par la logique cinétique du capitalisme – phénomènes qu’une théorie conséquente devrait obligatoirement inclure dans ses savantes explications.

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            Comme le surligne avec une pointe d’ironie André Orléan[11], les fantasmes scientistes de Cahuc et Zylberberg contiennent en leur sein leurs propres réfutations : en faisant de l’expertise et de la spécialisation l’alpha et l’oméga de la légitimité académique, les deux auteurs semblent omettre qu’ils ne sont pas, selon les critères invoqués et mobilisés, des références crédibles en matière d’épistémologie – leur pamphlet étant vraisemblablement leur toute « première incursion dans ce domaine ». En ne respectant pas les principes dont ils font pourtant l’apologie, leurs critiques butent immanquablement contre un mur de contradictions… qu’ils ont eux-mêmes érigé.

            Que des chercheurs quittent leur usuel champ d’investigation pour s’interroger sur les fondements de leur discipline ne peut être que salvateur (sans doute est-ce là l’une des conditions essentielles d’un perfectionnement de la connaissance). De grands auteurs en sciences sociales (que l’on songe à Bourdieu en sociologie) ont ouvert de nombreuses perspectives, tout en excavant subtilement les pièges heuristiques tributaires d’un éventuel effet de théorie (l’inscription problématique d’un effet politique dans la théorie)[12]. Néanmoins, il importe que les réflexions avancées ne soient pas d’emblée placées sous le joug de la calomnie, en s’appuyant qui plus est sur une profonde méconnaissance de l’histoire des sciences[13].

            In fine, en s’adossant, plus ou explicitement, au dogme de l’efficience des marchés, leur justification principielle de l’orientation néolibérale d’une politique économique équilibrée peine à masquer une forte dimension idéologique, sans pour autant convaincre, tant les arguments soi-disant empiriques sur lesquels elle se fonde ne résistent guère à une analyse un tant soit peu rigoureuse. Or, si les marchés (y compris celui de l’emploi) ne tendent pas spontanément vers un état d’équilibre, où l’offre rencontrerait miraculeusement la demande (sans frictions institutionnelles), l’hypothèse à retenir est bien celle d’une instabilité inhérente au système. Comme l’exprime Minsky, « si les mécanismes de marché sont un dispositif assez adéquat pour prendre des décisions sociales sur des sujets sans grande importance […], on ne peut et on ne doit pas s’en remettre à ces mécanismes pour des décisions fondamentales et lourdes de conséquences comme la répartition des revenus, la stabilité économique, le développement des investissements, l’éducation et la formation des jeunes gens »[14].

            On ne saurait mieux définir les véritables enjeux politiques qui entourent les questions économiques…

 

[1] Voir : COVA, H., « Sans complexe… et sans rigueur : à propos du dernier livre de Cahuc et Zylberberg », Mediapart, 21 septembre 2016.

[2] CAHUC, P. & KRAMARZ, F., « Une hausse du SMIC n’est pas le bon instrument pour lutter contre la pauvreté », Le Monde, 14 décembre 2018.

[3] Cité dans : Vignaud, M., « Ces "négationnistes" qui ruinent la science économique », Le Point, 2 septembre 2016.

[4] MINSKY, H., Stabilité une économie instable, trad. de A. Verkaeren, Paris, Les Petits Matins, 2008, p. 253.

[5] Ibid., p. 254.

[6] MINSKY, H., L’hypothèse d’instabilité financière, trad. de F.-X. Priour, Paris, Diaphanes, 2013.

[7] MINSKY, H., Stabiliser une économie instable, p. 251. (C’est moi qui souligne.) Qualifiée de « synthèse néoclassique », la théorie économique standard s’appuie à la fois sur des aspects de la pensée de Keynes et de certaines thèses de l’école marginaliste. C’est d’ailleurs l’un des paradoxes : les travaux de Keynes interrogent justement les causes des crises économiques. (Voir : ibid., pp. 253 et 259.)

[8] Pour une analyse plus exhaustive, voir : COVA, H., « Salaire minimum et taux de chômage : les sophismes de la pensée dominante », Mediapart, 10 janvier 2019 ; et : « Pour une autre approche du travail : Minsky et le plein-emploi », Mediapart, 30 octobre 2018.

[9] Voir notamment : KEEN, S., « Pourquoi ils n’ont pas vu venir la crise », dans L’Imposture économique, trad. de A. Goutsmedt, Ivry s/ Seine, Editions de l’Atelier, 2014, pp. 281 à 306.

[10] MINSKY, H., Stabiliser une économie instable, p. 259.

[11] ORLEAN, A., « Quand Messieurs Cahuc et Zylberberg découvrent la science », Alternatives économiques, 12 septembre 2016.

[12] Voir : BOURDIEU, P., Raisons pratiques, Paris, Seuil. Coll. « Points », 1994, p. 53.

[13] Voir : COVA, H., « Sans complexe… et sans rigueur : à propos du dernier livre de Cahuc et Zylberberg », art. cit.

[14] MINSKY, H., Stabiliser une économie instable, pp. 256-257. (C’est moi qui souligne.)

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