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Billet de blog 25 avr. 2019

Dépenses publiques : quand l'"exactitude" des chiffres déforme la réalité

Alors que la part « importante » des dépenses publiques par rapport au PIB est constamment pointée du doigt pour expliquer les difficultés de l’économie française, notamment en matière de chômage, un rapide examen méthodologique révèle d’emblée qu’un tel ratio n’a économiquement aucun sens. Justifiant pourtant les contre-réformes néolibérales, l’enjeu trahit bel et bien un aspect politique…

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            Si l’on se fie à un adage consacré, les chiffres ne sauraient mentir. En effet, traduisant infailliblement en statistiques ou en corrélations irrécusables des phénomènes concrets, les chiffres en exprimeraient de facto l’indubitable réalité. S’y opposer reviendrait donc à contester les précieuses consignes de la rationalité – ce qui témoignerait au passage d’une absence manifeste d’esprit scientifique, voire de simple bon sens.

            Toutefois, ce raisonnement épistémologique est-il encore valable lorsque les chiffres avancés, en dépit de leur probable exactitude, expriment un point de vue erroné, devenant par la force des choses – et des nombres – le consensus d’une pensée masquant péniblement sa dimension idéologique ? Telle est sans doute la question épineuse à laquelle il importe de répondre, a fortiori quand les enjeux transcendent le seul cadre méthodologique.

            Ainsi en est-il de la dépense publique – et de sa mise en relation avec le PIB –, dont les « excès » sont unanimement décriés par les économistes orthodoxes et leurs relais éditocratiques sévissant sur les différents plateaux de télévision – que l’on songe ici aux « travaux » (sic !) de l’IFRAP. Car une analyse un tant soit peu approfondie nous apprend d’office que l’argumentation biaisée qui la sous-tend relève du paralogisme le plus flagrant.

            Effectivement, selon la vulgate néoclassique, les dépenses publiques représenteraient, en France, environ 57 % du PIB – d’où la nécessité de les réduire coûte que coûte, puisque celles-ci constitueraient un frein insupportable à la bonne marche de l’économie et à la consolidation d’une croissance pérenne. Outre qu’une telle présentation, sans explication détaillée, laisserait croire que l’économie française serait majoritairement accaparée par le secteur public (ce qui est largement faux, comme nous le verrons), elle ne saurait dissimuler longtemps une grossière erreur de perspective. Et pour cause : un tel ratio n’a économiquement aucun sens – fût-il communément admis.

            Comme le rappelle l’économiste Jean-Marie Harribey dans un article publié récemment[1], cette conception repose sur (au moins) deux acrobaties rhétoriques, malgré leur enrobage économétrique.

            Premièrement, mettre en relation les dépenses publiques et le PIB est plus que discutable, dans la mesure où les premières contiennent des dépenses qui ne rentrent pas dans le calcul du second, à commencer par les consommations intermédiaires. En d’autres mots, les deux termes de l’équation sont incommensurables. Fort heureusement, à l’inverse des théoriciens mainstream, ni les comptables nationaux, ni l’INSEE ne commettent une telle bévue…

            Deuxièmement, la dépense publique ne se résume point à un gaspillage de ressources qu’une sphère privée soi-disant plus efficace gérerait mieux ; elle finance à l’inverse toute une série d’infrastructures (écoles, hôpitaux, centres culturels, etc.) qui améliorent globalement le quotidien de la population. De plus, une partie importante de ce montant assure la protection sociale – via les différents types de prestations (retraites, allocations familiales, assurance maladie, etc.) – qui, loin de représenter un « pognon de dingue », permet matériellement une réduction significative de la pauvreté et des inégalités.    

            A ces deux contre-vérités, il importe d’en ajouter une troisième : le secteur public est tout sauf une ponction préjudiciable de la richesse produite par le privé (ou, plus exactement, de la valeur économique qui y est créée) ; il contribue a contrario à la « richesse nationale ». En 2017, la valeur ajoutée par les fonctionnaires était de 374,6 milliards, soit un peu plus de 16 % du produit intérieur brut. « Contrairement à l’idéologie libérale et à une certaine tradition insuffisamment critique, les travailleurs employés dans la fonction publique sont productifs », notamment de « services utiles », mais également « de valeur économique, comptabilisée dans le PIB, à hauteur des salaires versés ». En outre, comme l’a démontré Michel Husson dans un court billet, depuis les années 50, « le privé n’a créé que 37 % des emplois » [2] – le rôle principal en la matière, sur cette période, revenant au domaine non marchand. Il faut attendre le passage aux 35 heures (1997-2002) pour voir le privé prendre (enfin) le relais[3]

             A rebours de la doxa néoclassique, les compressions budgétaires – appelées pudiquement saine gestion des deniers publics dans la mystifiante « novlangue néolibérale » (A. Bihr) – n’améliorent pas la santé d’une économie avancée (au nom d’une lutte, forcément infructueuse, contre la dette et les déficits) ; elles l’affaiblissent inexorablement – tout en entretenant le spectre anxiogène d’une crise économique[4].

            Dans un article édité le 23 mai 2017, Martin Anota enfonce le clou : non seulement l’austérité budgétaire n’a guère permis d’endiguer les déficits, mais elle a, qui plus est, « dégradé la croissance à long terme et par là même la soutenabilité de la dette publique » (la trajectoire infernale suivie par la Grèce figurant ici parmi les cas d’école)[5]. Cette situation a d’ailleurs conduit, depuis le déclenchement de la crise des subprimes, des chercheurs du FMI[6] à constamment revoir leurs projections macroéconomiques à la baisse, prenant acte d’un piétinement durable de la production. « Bref, nous ne rattrapons pas le retard ; nous le creusons »[7].

            Dans un contexte socioéconomique où l’endettement privé suit une tangente tout aussi inquiétante, laissant miroiter, disions-nous, l’éventualité d’une sévère crise financière[8], il devient nécessaire – et urgent – d’élaborer une autre politique prenant à revers les inepties véhiculées par la théorie standard, selon laquelle seule l’initiative privée serait le gage d’une réelle prospérité, menacée et/ou entravée par une sphère publique décidément trop gourmande…

*

            Si, d’un angle purement économique, le fait d’établir un rapport entre dépenses publiques et PIB apparaît plus que contestable, son instrumentalisation idéologique, en revanche, incarne parfaitement la rationalité néolibérale, dont les ressorts reposent sur l’accaparement privatif des richesses produites par le travail collectif – ce que le géographe et anthropologue David Harvey[9] qualifie d’accumulation par dépossession. Plus qu’un procédé primitif, cette dernière désigne bel et bien une stratégie inhérente au capitalisme dans sa quête d’un taux de profit maximal.   

            Aussi est-il essentiel de souligner, comme le fait malicieusement (mais rigoureusement) Christophe Ramaux[10], que si nous calculions la dépense privée de la même manière que la dépense publique, celle-là dépasserait les 4200 milliards, soit plus de 200 % du PIB.

            Ces dernières remarques nous rappellent in fine que les questions économiques, à plus forte raison lorsque les chiffres mobilisés n’expriment rien de tangible, sont essentiellement des questions d’ordre politique, où la délibération démocratique devrait primer les considérations économétriques – surtout quand ces dernières s’efforcent maladroitement d’obombrer leur ambition idéologique.

            A rebours du fatalisme propre au néolibéralisme, il y a forcément une alternative crédible au règne sans partage de la marchandise. Soutenir que celui-ci n’est pas le fin mot de l’histoire revient à assumer et à exiger politiquement une autre redistribution de la richesse.

            D’où la nécessité de défendre sans réserve la sphère publique contre sa déprédation mercantile et d’établir de nouveaux critères de richesse (et non seulement de valeur[11]) se dégageant du productivisme tous azimuts[12]

[1] HARRIBEY, J.-M., « La Foire aux cancres », Alternatives économiques, 22 janvier 2019. Les prochaines citations, sauf mentions contraires, sont tirées de cet article.

[2] HUSSON, M., « Depuis 1950, le privé n’a créé que 37 % des emplois », Hussonet, 16 mai 2018.

[3] Voir : HUSSON, M., « L’obscur mystère des 35 heures expliqué », Alternatives économiques, 18 mars 2019 ; et : COVA, H., « Les enjeux politiques de la réduction du temps de travail : retour sur les 35 heures », Mediapart, 28 mars 2019.

[4] Nous pourrions également mentionner que l’approfondissement des déficits publics résulte davantage d’un assèchement volontaire des recettes (comme le confirme la contre-réforme de l’ISF) que d’une gabegie dépensière, sans parler de l’évasion fiscale, évaluée à plus de 80 milliards d’euros...

[5] ANOTA, M., « L’austérité nuit à la croissance de long terme », Alternatives économiques, 23 mai 2017.

[6] Quoique ces chercheurs (Ostry, Loungani et Furceri) reconnaissent volontiers que les mesures néolibérales accentuent dans la plupart des cas les inégalités et refrènent la croissance (et, dans la foulée, les possibilités d’expansion et de développement), la remise en cause du modèle demeure cependant fort timide… A ce niveau, on peut légitimement se demander en quoi un simple rééquilibrage, venant corriger un bilan jugé mitigé, serait en mesure d’enrayer activement cette mécanique sociale infernale. En ce sens, nous sommes encore assez loin d’une réelle introspection critique débouchant sur une authentique politique alternative… (Voir : OSTRY, J. D., LOUNGANI, P. et FURCERI, D., « Neoliberalism : Oversold ? », IMF, Juin 2016.)

[7] ANOTA, M., art. cit.

[8] Voir notamment : KEEN, S. et LANG, D., « Les morts-vivants de la dette et le méga krach à venir », Libération, 20 mai 2018 ; et : COVA, H., « Crise du capitalisme et stagnation séculaire : quelques observations critiques », Mediapart, 25 octobre 2018.

[9] Voir notamment : HARVEY, D., « Accumulation par dépossession », dans Le nouvel Impérialisme, trad. J. Batou, Paris, Les Prairies Ordinaires, 2010, pp. 165 à 210.

[10] RAMAUX, C., « Calculée comme la dépense publique, la dépense privée dépasserait 200 % du PIB », Rue 89, 7 mai 2014.

[11] HARRIBEY, J.-M., La richesse, la valeur et l’inestimable, Paris, Les Liens qui libèrent, 2013.

[12] Pour une présentation plus exhaustive, voir : COVA, H., « Stagnation séculaire et horizons d’attente : les impasses du capitalisme tardif », Mediapart, 19 avril 2018.

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