La garantie de l’emploi: à propos du livre de Pavlina Tcherneva (1/2)

Si, selon l’adage, tout est fait pour lutter contre le chômage, il semble que certaines pistes fécondes ne soient pas suffisamment explorées. Or, depuis la publication du livre de P. Tcherneva sur la garantie de l’emploi, de nouvelles idées émergent enfin dans les débats, où sont pris à revers les lieux communs de la théorie néoclassique, dont on mesure aujourd’hui les impasses... Premier volet.

            Alors que, de manière inquiétante, se profile à l’horizon la mise en œuvre d’une politique austéritaire au nom d’une réduction impérative de la dette publique – réduction soi-disant garante « de nos intérêts nationaux » –, d’autres approches, jadis considérées comme extravagantes, voire irréalistes, commencent à émerger salutairement dans les débats publics. D’ailleurs, cette contention des dépenses sociales paraît suffisamment incongrue (et potentiellement catastrophique) dans un contexte récessif (et pour le moins anxiogène) pour que le directeur du département Europe du FMI (!), Alfred Kammer, s’en alarme, réclamant à l’inverse un effort budgétaire conséquent et soutenu, essentiellement focalisé sur la transformation économique et la transition écologique. Bien que le gouvernement s’entête à poursuivre son agenda néolibéral, fondé sur une tenace croyance aux effets (sans cesse) différés du ruissellement[1] – et ce, quoi qu’il en coûte socialement, comme le corrobore la récente réforme de l’assurance-chômage[2] –, certaines alternatives apportent un regard neuf, et plus que salvateur, sur ce que pourrait être une société où le bien-être individuel et collectif ne découle plus de la seule efficacité (pourtant défaillante) des marchés, mus par le principe ordolibéral d’une concurrence érigée en nec plus ultra de l’allocation optimale des ressources, notamment « humaines »[3]...

            Comme le notait avec une pointe d’ironie Hyman Minsky[4], si les mécanismes du marché sont probablement un dispositif assez adéquat pour prendre des décisions sociales sans grande importance, il importe en revanche de s’en détourner lorsqu’il s’agit d’éclairer et de concrétiser « des décisions fondamentales et lourdes de conséquences comme la répartition des revenus [et] le maintien la stabilité économique »...

            Et, parmi ces alternatives, nous retrouvons forcément la garantie de l’emploi (GE)[5], notamment popularisée par l’économiste américaine Pavlina Tcherneva, l’une des principales théoriciennes, avec Stephanie Kelton, de la Modern Monetary Theory (MMT) – laquelle théorie repose sur l’idée bien comprise qu’un pays disposant de sa souveraineté monétaire ne rencontre aucune limite intrinsèque au financement de ses dépenses sociales, puisqu’il lui sera toujours possible de le faire via sa propre devise[6]. Selon cette perspective, les contraintes ne sont donc pas monétaires (comme le martèlent ad nauseam les détracteurs de l’endettement public et des déficits), mais bien humaines et naturelles[7].

            Dans son dernier ouvrage traduit en français ce printemps[8], l’autrice détaille ainsi ce qu’elle entend par ce dispositif novateur, tout en réfutant les usuels mythes de la pensée dominante et en récusant dans la foulée sa vision de l’équilibre, laquelle, in fine, n’a produit depuis quarante ans que des « reprises interminables [...] sans création d’emploi » (de qualité). Souvent comparée à la marée faisant monter tous les bateaux en même temps, la croissance, fétiche du discours mainstream, ne semble plus être cette mer étale et prévisible : les relances sont de plus en plus chaotiques (alimentant la plupart du temps les circuits financiers, absorbant pour l’essentiel les flux monétaires) et se traduisent de moins en moins par un recul significatif du chômage, sinon sur le mode d’une prolifération d’emplois mal payés (et d’une inquiétante progression d’un incompressible halo du chômage)...     

            Prenant à revers un fatalisme sans issus, s’accommodant d’un néolibéralisme ostensiblement à bout de souffle, ces « propositions émancipatrices »[9] arrivent à point nommé et créent sans doute un précédent prometteur[10] venant contester le monopole idéologique d’une théorie économique clairement à court d’idées...

 

La garantie de l’emploi en quelques mots...

            Comme le définit Tcherneva, la GE est « une politique publique dont le but est de donner une possibilité d’emploi à toute personne qui recherche un travail, quelle que soit sa situation personnelle ou celle de l’économie »[11]. Aussi, même si sa visée est notoirement contracyclique, dans la mesure où elle intervient essentiellement lorsque l’activité économique se contracte et où le chômage grimpe mécaniquement, la GE a-t-elle pour vocation d’être une institution permanente, et non simplement conjoncturelle, s’attaquant « au chômage cyclique et structurel ». Au-delà de sa mission de répondre à l’urgence sociale, a fortiori dans une situation critique où les plans de licenciement se succèdent à un rythme effréné, ce dispositif possède bel et bien une dimension macroéconomique, constituant « un puissant instrument de stabilisation économique et d’absorption des chocs » (nous y reviendrons dans le second volet). 

            Dans cette optique, ce programme ne s’apparente guère à une forme édulcorée de workfare ; il est a contrario inclusif et volontaire, « ouvert à toute personne légalement en âge de travailler et qui veut un emploi, indépendamment de son statut sur le marché du travail »[12]. Aussi, quoique son financement relève du gouvernement fédéral (aux États-Unis), son administration et son application doivent-elle être réalisées au niveau local (municipalités associations, etc.), échelon plus compétent pour établir les besoins de la population et les projets qui lui correspondent. L’ambition est donc par essence démocratique (et participatif, au sens politique du terme) : « L’objectif est de proposer des activités utiles et gratifiantes qui apportent autonomie et reconnaissance sociale aux participants, sur la base d’une approche ascendante (bottom up), afin d’encourager une intervention directe des citoyens ».

            La GE s’avère donc être un dispositif social, prenant à contre-pied, disions-nous, les rodomontades des thèses néoclassiques – d’où l’importance notable que la théoricienne porte au secteur du care (soins à la personne). Car l’objectif ne se résume guère à fournir du boulot (selon une locution consacrée), mais surtout à offrir à tous et à chacun « des possibilités d’emploi de service public [...], de réinsertion sociale, de protection de l’environnement, de construction de petites infrastructures ». Or une telle ambition n’est pas sans exiger un salaire décent (living wage), apte à déboulonner « deux aspects très particuliers de l’insécurité économique : le chômage (intermittent ou de longue durée) et l’emploi sous-payé (inégalitaire et précaire) ».

            Certes, la garantie de l’emploi, selon Tcherneva, n’est pas en mesure de résoudre tous les problèmes socioéconomiques de nos sociétés (logement, éducation, etc.), mais elle peut néanmoins servir de vertueux point d’appui à un rééquilibrage progressif des rapports de forces, en rendant certaines formes d’emploi mal rémunérées et/ou (fort) peu utiles socialement encore moins « nécessaires » (ce qui rejoint ici les réflexions anthropologiques de David Graeber sur les bullshits jobs). En outre, même si l’autrice n’évoque point le sujet, la GE apparaît potentiellement comme un sérieux frein à l’ubérisation rampante, qui n’est ni plus ni moins que la version contemporaine d’une déqualification accélérée du travail...

 

Un outil écologique... au cœur du Green New Deal

            Or, la GE ne se limite point à sa dimension sociale (aussi essentielle et centrale puisse-t-elle être) ; elle s’inscrit bel et bien dans une démarche écologique (globale), se présentant de facto comme l’un des aspects les plus importants (et les plus populaires) du Green New Deal (GND) – ce vaste programme de transformation de l’appareil productif et de réduction drastique des gaz à effet de serre, défendu entre autres par la députée Alexandria Occasio-Cortez depuis 2018[13] –, car il ne saurait y avoir de « justice environnementale sans justice économique et sociale ». En prenant pour cibles autant le changement climatique que l’insécurité économique (marquée par un chômage endémique et la pérennisation de la précarité), en démontrant leur connexion de plus en plus étroite (les premières victimes du réchauffement appartenant souvent aux populations les plus vulnérables...), en faisant en sorte, qui plus est, de ne point laisser « personne sur le côté », la GE acquiert sa pleine et entière cohérence et prouve qu’elle est un outil nettement plus efficace pour répondre aux nombreux enjeux de notre époque – lesquels transcendent de toute évidence l’actuelle pandémie.

            En d’autres termes, la garantie de l’emploi permet d’assurer que, tout en œuvrant à transformer l’économie, « nous disposons d’une politique publique qui protège les travailleurs et qui transforme l’expérience du travail elle-même ». Il s’agit bel et bien d’un nouveau contrat social (et écologique), incluant à la fois une réorganisation radicale de l’industrie (une mobilisation sans précédent de son appareil) et la consolidation corrélative des droits liés au monde du travail.

    

            Il n’est donc point surprenant que Tcherneva aborde la question de la réduction du temps de travail (sujet devenu nébuleux et hautement polémique depuis quelques années)[14] : en offrant un salaire décent à temps plein, complété par des prestations sociales de base, la GE « contribuera à réduire la norme de la durée hebdomadaire de travail au niveau national ». Cette nécessité de la RTT (peu importe la formule adoptée) est tributaire de son analyse des effets de la technologie sur le marché du travail, même si la théoricienne semble négliger partiellement les conséquences du ralentissement des gains de productivité – bien que, ultimement, son raisonnement empiriquement étayé ne soit pas incompatible avec la prise en compte de cette tendance historique aujourd’hui abondamment documentée.

            Pour dire les choses abruptement, une chose est d’analyser et de « conjecturer » les conséquences structurelles de la mécanisation et de la robotisation sur le marché du travail, une autre est d’en conclure à une « apocalypse de l’emploi ». D’ailleurs, l’économiste Michel Husson avait parfaitement exposé le paralogisme qui sous-tend cette vision catastrophiste (qui, contradictoirement, justifie... le rejet de la RTT) : la confusion entre le nombre d’emplois – qui serait, à un moment t, en quantité fixe – et le nombre d’heures travaillées. En adoptant un point de vue dynamique (et non statique), c’est pourtant, en dernière instance, la durée du travail qui sert de « variable d’ajustement entre ces deux grandeurs, dont aucune n’est fixe »[15].   

            En d’autres mots, il n’existe point de « loi d’airain technologique », fondant un déterminisme univoque, dont la résolution résiderait dans une destruction hypothétiquement créatrice – cette dernière justifiant en sous-main, au nom d’une politique de l’offre visiblement aporétique (et manifestement idéologisée), une compression des salaires et un affaiblissement concomitant de la protection sociale (affaiblissement appelé doctement flexibilité)[16]. Et sans doute est-ce ici un enseignement notoire de la GE : les réponses apportées à cette tendance historique sont de part en part politiques – et non purement technocratiques (et/ou fatalistes). « Changements technologiques ou pas, rappelle fort à propos Tcherneva, nous pouvons créer un grand nombre d’emplois utiles. Et nous pouvons utiliser la technologie non pas pour mettre en péril le niveau et la qualité de la vie, mais pour l’améliorer ».

*

            La GE, résume la théoricienne, s’apparente donc, d’une certaine manière, « à un stock amortisseur de l’emploi [une assurance pour les travailleurs], avec pour autre avantage de stabiliser le salaire plancher [décent et universel], la totalité des prix et l’ensemble de l’économie ». Plus qu’un simple dispositif ponctuel et circonstanciel, elle représente potentiellement – et macroéconomiquement – un « puissant absorbeur de chocs », vraisemblablement plus efficace que les habituelles solutions proposées par la synthèse néoclassique. Option publique démocratiquement mise en œuvre, elle correspond à un outil indispensable de soutien et de maintien du « prix du travail » – à rebours des éternels (et fallacieux) débats sur son coût prohibitif, plombant la compétitivité des entreprises (selon l’usuel réquisitoire néolibéral).

            En s’opposant de la sorte à maints totems du discours hégémonique, cette nouvelle conception enrichissante du travail n’est pas sans mettre à mal l’un des « instruments statistiques » coutumièrement mobilisés pour justifier un ordre des choses de moins en moins tenable : le NAIRU (Non-Accelerating Rate of Unemployment)...

            Ce sera l’objet du second volet...

[1] Voir : COVA, H., « "La politique de l’offre" résistera-t-elle (idéologiquement) à la pandémie ? », Mediapart, 16 avril 2020.

[2] Voir : COVA, H., « Emploi et précarité : les dangers d’une réforme à sens unique », Mediapart, 9 juillet 2019.

[3] Voir : CHAVAGNEUX, C., « Un tournant pour l’Europe », Alternatives économiques, Mai 2021.

[4] Voir : MINSKY, H., Stabiliser une économie instable, traduction de A. Verkaeren, Paris, Les Petits Matins, 2008, pp. 255-256.

[5] Pour une première présentation de cette idée, voir : COVA, H., « La garantie de l’emploi, pilier de la MMT : une possible sortie de crise ? », Mediapart, 4 mai 2020.

[6] Pour une présentation plus exhaustive de la MMT, voir : COVA, H., « Quand la Modern Monetary Theory vient à la rescousse de l’économie », Mediapart, 20 avril 2020.

[7] Cette dernière assertion confirme sans ambages que, à rebours de ses vaines tentatives d’accéder au rang de science pure et dure, l’économie appartient bel et bien à l’orbite des sciences sociales...

[8] TCHERNEVA, P., La garantie d’emploi. L’arme sociale du Green New Deal, traduction de C. Jaquet, Paris, La Découverte, 2021 (Les prochaines citations, sauf mentions contraires, sont tirées de cet ouvrage). Fait étonnant pour être mentionné : quoique cette théorie existe depuis plusieurs années et fonde une partie de ses postulats sur des conceptions plus anciennes (notamment le chartalisme de Knapp, économiste du début du XXe siècle), ce n’est que depuis quelques mois seulement que le lecteur français a (enfin) accès à ses œuvres (si l’on rajoute justement le dernier opus de Stephanie Kelton)...

[9] Voir :  GODIN, R. « Changer l’économie : des propositions émancipatrices », Mediapart, 21 mai 2021.

[10] Parmi ces précédents, nous pouvons mentionner le projet « territoires zéro chômeur », démontrant concrètement la montée en puissance de cette proposition.

[11] Les prochaines citations, sauf mentions contraires, sont tirées du livre de Tcherneva.

[12] La GE ne s’apparente donc guère à un « dispositif de travail obligatoire sous conditions de ressources ».

[13] Pour une présentation plus complète, voir : COVA, H., « Green New Deal et Modern Monetary Theory : les raisons d’une union théorique », Mediapart, 14 Mai 2020.

[14] Voir notamment : COVA, H., « Et pourtant, il baisse... Réflexions sur la réduction du temps de travail », Mediapart, 8 juin 2018.

[15] HUSSON, M., « Quand la mauvaise réduction du temps de travail chasse la bonne », Alternatives économiques, 27 mars 2018. (C’est moi qui souligne.)

[16] Voir : COVA, H., « "La politique de l’offre" résistera-t-elle (idéologiquement) à la pandémie ? », art. cit.

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