Pour lutter contre les épidémies, luttons aussi (et surtout) contre les inégalités...

Alors que l’épidémie de coronavirus, lourde d’une crise planétaire, semble jeter une lumière inédite sur l’organisation précaire de nos sociétés, fragilisées économiquement, socialement et écologiquement par les assauts d’un néolibéralisme brutal, certaines voix mériteraient une plus grande attention. En démontrant les effets pervers des inégalités, celle de Richard Wilkinson compte parmi elles...

            Par sa virulence inattendue, la pandémie de coronavirus a vraisemblablement jeté une lumière nouvelle sur les dysfonctionnements patents du système économique actuel, dont l’instabilité intrinsèque n’est plus (ou ne devrait plus être) un « mystère épistémologique ». Si d’aucuns, parmi les voix officielles, s’escriment encore à considérer ce défi sanitaire comme un épisode conjoncturel, aux conséquences certes dramatiques mais en soi imprédictibles, une analyse plus approfondie dévoile au contraire les failles évidentes d’une rationalité désastreuse – le néolibéralisme – poussée jusqu’à l’absurde dans ses derniers retranchements.

            En d’autres mots, l’hypertrophie d’une sphère financière totalement déconnectée de l’économie réelle, fruit d’une volonté politique visant à maintenir à tout prix un ordre des choses conforme aux intérêts des classes possédantes, la montée concomitante des inégalités, inédites depuis plus d’un siècle, et le démantèlement méticuleux des institutions de protection sociale (dont la santé publique), sacrifiées sur l’autel privatif d’une rentabilité mortifère, ont vraisemblablement créé les conditions d’une crise sans précédent[1]. En ce sens, si le COVID-19 joue incontestablement un rôle majeur (sinon déclencheur) dans la série des événements qui médusent aujourd’hui les décideurs politiques, il devient essentiel – et urgent – d’en souligner la dimension structurelle... et écologique[2].

            Comme le précise avec sagacité Jean-Marie Harribey dans un court texte au titre évocateur (Capitalovirus)[3], « la racine de la pandémie actuelle est directement l’organisation mondiale d’un système qui a cru pouvoir dévaloriser sans vergogne ce qui fait sa propre dynamique, le travail humain, et saccager sans retenue ce qui constitue la base matérielle de sa croissance, la nature ».

            Or, dans un contexte aussi tumultueux et incertain que le nôtre, certaines démarches intellectuelles moins médiatisées – mais davantage en phase avec les enjeux auxquels devra inévitablement faire face l’humanité dans les prochaines années – mériteraient sans doute une attention accrue. Alors que le discours mainstream, toujours épris d’une fascination morbide pour l’austérité budgétaire, s’efforce tant bien que mal (sic !) de sauver les meubles du capitalisme néolibéral, en oubliant le fait que la « maison brûle », une approche en particulier attire l’attention : celle de Richard Wilkinson, auteur (avec Kate Pickett) d’un ouvrage de référence (Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous, Éditions Les Petits Matins, 2013) [4]. Et, puisque le hasard fait souvent bien les choses, ce scientifique britannique est d’abord reconnu pour ses travaux... d’épidémiologie...

            À une époque où l’on cherche désespérément des alternatives politiques à la hauteur des problèmes (colossaux) à résoudre, son analyse féconde des communautés humaines justifie assurément son intérêt heuristique.

 

            Dans un entretien donné il y a quelques années[5], Wilkinson revient sur les différentes thématiques (fort contemporaines !) qui parcourent son œuvre. À l’inverse des théories « démontrant » la fonction profitable des inégalités, notamment en ce qui a trait à l’innovation (que l’on songe ici aux thèses hors-sol de Philippe Aghion...[6]), ses travaux expliquent au contraire, chiffres à l’appui, que les disparités socioéconomiques sont au centre de maints fléaux sociaux, dont les impacts sanitaires sont plus que considérables (et aujourd’hui particulièrement visibles) : chute de la confiance personnelle (occasionnant des problèmes graves de santé, comme la dépression ou l’obésité), déclin de la solidarité, montée des violences de tout acabit, stagnation voire régression de l’espérance de vie, etc.

            En configurant ainsi nos rapports humains – et en privilégiant la concurrence interindividuelle (libre et non faussée, selon la novlangue ordolibérale) au détriment d’une coopération institutionalisée –, les écarts de revenus induisent une relation dévastatrice à la nature. « Le lien entre les problèmes environnementaux [dont le réchauffement climatique] et les inégalités sociales » renvoie clairement au consumérisme (ce qui n’est pas sans évoquer la pensée de Thorstein Veblen), « ce dernier étant le plus grand obstacle à la réduction d’émission de carbone ». 

            L’argumentaire, à la charnière de la sociologie et de l’anthropologie, est riche d’enseignements (et de pistes à explorer) : « nous sommes en compétition permanente pour acquérir un statut social plus élevé, ce qui est amplifié par les inégalités ». Ainsi, au sein d’une collectivité fondée sur de telles prémisses, ses membres sont-ils amenés (ou du moins fortement encouragés) à s’engager dans une incessante lutte des places, où « l’argent démontre notre pouvoir et assoie notre position sociale ». Anxiogène et humainement préjudiciable, cette quête délétère favorise tacitement un mode de consommation ostentatoire (un effet Veblen, si l’on veut), devenu écologiquement insoutenable. Pourtant, comme le corroborent maintes enquêtes, cette fuite en avant hypnotique dans le fétichisme de la marchandise, avec son lot de contraintes mutilantes, est souvent mal vécue par les gens, lesquels préféreraient « passer plus de temps avec les amis, la famille et leur communauté ».

            Mais Wilkinson va encore plus loin dans la déconstruction méthodique des postulats de la théorie dominante. En esquissant les « contours d’une société meilleure », où serait privilégié le temps libre – ce qui présuppose une réduction substantielle du temps de travail contraint (réduction nécessaire, qui plus est, à une limitation de notre empreinte écologique)[7] –, l’épidémiologiste pointe du doigt, dans la foulée, l’idéologie de la croissance. Dans la mesure où cette dernière patine depuis quelques décennies (corollaire du ralentissement historique des gains de productivité), il semble bien que « nous sommes arrivés [a fortiori dans les pays « développés »] au bout de ce que peut apporter la croissance économique en matière de qualité de vie » – laquelle croissance, liée au culte d’un consumérisme nocif et d’une compétition exacerbée, accentue mécaniquement « les inégalités, et donc les dégâts sociaux et environnementaux ».

 

            Ces réflexions rejoignent, en outre, celles d’Eloi Laurent, dont le dernier ouvrage – Sortir de la croissance – traite précisément de ces problématiques. La croissance n’est pas « une solution à nos problèmes, c’est un double obstacle à leur résolution : elle entrave notre vue autant qu’elle biaise notre action. Le PIB est borgne quant au bien-être économique [et à la nocuité protéiforme des inégalités], aveugle au bien-être humain, sourd à la souffrance sociale et muet sur l’état de la planète ».

            D’où cette idée simple qui est défendue : « l’ensemble de l’activité économique, qui est un sous-ensemble de la coopération sociale, doit être orienté vers le bien-être des personnes, la résilience [la capacité de résister aux chocs et d’y survivre] et la soutenabilité des sociétés »[8].

            En ces temps de pandémie mondiale, la prise en considération d’un tel programme ambitieux débouche sans conteste sur de nouveaux horizons, que le paradigme néolibéral s’évertue (de plus en plus maladroitement) d’obstruer...

 

            Loin des caricatures promues par une éditocratie adeptes des raccourcis intellectuels, la « sobriété écologique » ne nous ramènerait donc pas à l’âge de pierre, où la chandelle remplacerait la lampe électroluminescente (argument quantitatif) ; elle présuppose a contrario l’impérieuse restructuration de nos modes de vie autour de la satisfaction des besoins sociaux (argument qualitatif). Dit autrement : l’amélioration générale de la qualité de vie ne relève point de l’accumulation matérielle, mais bien de l’« environnement social ».

            Et la mise en œuvre d’un tel écosystème « nécessite davantage de démocratie, notamment dans la sphère économique ». Dénonçant l’immense pouvoir acquis par les multinationales, le chercheur plaide pour une démocratisation du fonctionnement des entreprises, en renforçant, entre autres mesures, la participation des salariés (et leur présence au sein des conseils d’administration). Au moment où les dérives autoritaires ne cessent de progresser partout dans le monde, dans le sillage d’une banalisation insidieuse de l’état d’exception (et de sa dilatation indéfinie)[9], ces dernières assertions ne sont pas sans ouvrir une brèche salvatrice dans le champ politique... 

            En résumé, les disparités socioéconomiques sont « un fléau social, elles sont corrosives. Nous ne pouvons obtenir une cohésion sociale convenable sans réduire les inégalités [...]. L’aspect clé de l’environnement social pour le bien humain, c’est l’égalité. C’est de là qu’il faut partir pour bâtir [démocratiquement et écologiquement] la société soutenable ».

            La question écologique et la question sociale ne sont donc point, in fine, deux interrogations distinctes (que l’on pourrait, en toute quiétude, aborder séparément) ; elles sont bel et bien les deux facettes d’une même pièce politique (et démocratique)...

*

            Par l’étendue de ses recherches, richement documentées et abondamment étayées empiriquement, Wilkinson a sans l’ombre d’un doute fournit un précieux cadre matériel à l’égalité, tout en confirmant son indiscutable centralité dans « tout projet de transformation sociale ». 

            Toutefois, comme le remarque à juste titre Michel Husson[10], en délaissant implicitement une analyse critique d’un système économique fondé sur le profit (lequel adoube bien des préceptes de la concurrence...), au nom d’une irréductible complexité des rapports sociaux modernes, l’épidémiologiste semble en sous-estimer le poids dans la (re)construction de toute alternative crédible et efficiente...         

            En d’autres termes, la lutte des places ne pourra point, à terme, faire l’économie des antagonismes de classes qui lézardent, que l’on veuille ou non, le champ social, structuré par les interactions propres à un mode historique de production et d’échange de plus en plus destructeur...

 

[1] ORANGE, M., « L’économie mondiale entre dans des eaux inconnues », Mediapart, 9 mars 2020 ; et : COVA, H., « Coronavirus : à l’aube d’un nouveau "Moment Minsky" ? », Mediapart, 20 mars 2020.

[2] Voir sur le sujet : LINDGAARD, J., et POINSSOT, A. « Le Coronavirus, "un boomerang qui nous revient dans la figure" », Mediapart, 22 mars 2020.

[3] HARRIBEY, J.-M., « Capitalovirus », Alternatives économiques, 16 mars 2020.

[4] Le livre, dans sa version originale, est sortie en 2009, sous le titre The Spirit Level. Why More Equal Societies Almost Always Do Better. Sur la question de l’austérité, Wilkinson ne va pas par quatre chemins : « Il faut d’abord reconnaître que le débat sur l’austérité et la rigueur relève de l’imbécilité idéologique ».

[5] WILKINSON, R., « "L’égalité est meilleure pour tous", y compris pour l’environnement », Octobre 2013. Les prochaines citations, sauf mentions contraires, sont tirées de ce texte.

[6] Voir : COVA, H., « Quand la raison (pure) économique bute sur l’innovation », Mediapart, 18 juin 2018.

[7] Voir notamment sur le sujet : COVA, H., « Emploi et écologie : l’impossible pari néolibéral », Mediapart, 30 novembre 2015.

[8] LAURENT, E., Sortir de la croissance. Mode d’emploi, Paris, Les Liens qui libèrent, 2019, pp. 12, 13 et 21.

[9] Voir sur le sujet : BENSAÏD, D., Éloge de la politique profane, Paris, Albin Michel, 2008.

[10] HUSSON, M., « Santé et Bonheur », Politis, 23 février 2010.

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