La garantie de l’emploi: à propos du livre de Pavlina Tcherneva (2/2)

Alors que maints économistes tentent vainement de démontrer l’existence d’un taux naturel de chômage (connu sous l’acronyme de NAIRU), nécessaire au bon fonctionnement de l’économie au nom d’une lutte contre l’inflation, Tcherneva soutient, dans son dernier opus, que la garantie de l’emploi est un dispositif nettement plus efficace et plus juste socialement pour la contrôler... Second volet.

            Comme nous l’avons vu dans le premier volet, la garantie de l’emploi (GE) a pour ambition de transformer concrètement « le modèle de stabilisation macroéconomique, de fournir à la demande des offres d’emploi de service public écologiquement durables, et de garantir un salaire minimum universel décent »[1]. Plus qu’un simple artifice de substitution aux habituelles politiques mises en application dans le cadre de la rationalité néolibérale[2], la GE désigne a contrario un renversement radical de perspective, où la variable d’ajustement n’est plus le chômage – que l’on ne saurait trop réduire, selon le schème invoqué de manière coutumière, sans induire une pernicieuse poussée inflationniste... –, mais précisément la création d’emplois répondant démocratiquement (et localement) à la demande sociale.  

            Dispositif aux applications éminemment pratiques, la GE s’appuie toutefois sur un stimulant socle théorique, dont Pavlina Tcherneva (avec Stephanie Kelton) est l’une des principales figures de proue : la Modern Monetary Theory (MMT). Cette approche, de plus en plus débattue depuis quelques années (a fortiori depuis le début de la crise sanitaire, au moment où l’endettement public et privé s’envole irrésistiblement), repose sur l’idée novatrice (mais séculaire[3]) qu’un pays frappant et émettant sa propre monnaie ne rencontre a priori aucune contrainte immanente au financement de ses dépenses sociales, puisqu’il ne pourra jamais, techniquement parlant, « être à court d’argent ».

            Démentant « l’idéologie anti-étatique » inhérente à la théorie standard[4], laquelle s’appuie tacitement sur le mythe « instrumental » d’une origine monétaire dérivant du troc[5] – ce mythe venant au passage justifier les marchés libres et la marchandisation tous azimuts qui leur est inhérente[6] –, la MMT assume pleinement une vision institutionnaliste de la monnaie (vision d’ailleurs, à première vue, plus conforme aux données historiques) : « l’argent commence avec l’État. Au sens propre du mot ».

            Si d’aucuns, principalement parmi les économistes orthodoxes, ont soulevé l’objection d’un risque inflationniste lié au gonflement débridé de la masse monétaire, Tcherneva rappelle qu’une telle corrélation n’a rien d’automatique – et les dernières années, marquées par des politiques non conventionnelles (dites de quantitative easing), paraissent infirmer, à bien des égards, cette relation de cause à  effet, les sources d’inflation étant multiples et s’inscrivant dans un contexte historique donné[7]. D’où le rôle de la fiscalité (rôle s’apparentant, d’une certaine manière, à une révolution copernicienne) : « les dépenses du gouvernement abreuvent l’économie de monnaie, pendant que les impôts en retirent une partie de la circulation, contrebalançant ainsi l’impact inflationniste potentiel des dépenses ». Ce qui, in fine, n’est pas sans renouer avec l’une des fonctions essentielles d’une fiscalité efficiente et progressive (contestée par le dogmatisme néolibéral) : la résorption des inégalités socioéconomiques et la répartition plus égalitaire des ressources pécuniaires[8]

 

            Si la question de l’inflation revient sans cesse hanter les débats économiques, c’est qu’elle se retrouve constamment mobilisée dans les justifications néoclassiques des politiques de l’emploi. Symbole économétrique par excellence du néolibéralisme, le NAIRU condense parfaitement la vision qui en découle... bien que ce concept bute (aujourd’hui plus que jamais) sur ses propres limites théoriques et pratiques, démontrant dans la foulée une distorsion idéologique plutôt contradictoire : alors que, du moins médiatiquement, la pensée mainstream prétend lutter contre le chômage, en flexibilisant le marché du travail et en compressant les salaires, celle-ci considère que le taux de non-activité ne doit point descendre en deçà d’un certain seuil... L’objectif est on ne peut plus clair : non plus le plein-emploi, mais un taux optimal, peu importe ses conséquences sociales et matérielles, essentiellement assimilées à des externalités...

            L’autrice l’affirme sans détours : « l’économie du chômage est de la mauvaise économie ». Dans tous les sens du terme...

 

Le NAIRU : les pernicieuses impasses du formalisme néolibéral...

            Par NAIRU, il faut entendre le taux de chômage qui n’accélère pas l’inflation – traduction française de Non-Accelarating Inflation Rate of Unemployment. En suivant cet étrange raisonnement mis en équation[9], il existerait un « niveau naturel de chômage [...], absolument nécessaire au fonctionnement harmonieux de l’économie » – ce niveau étant plus ou moins associé à un mal nécessaire. En effet, si ce seuil est trop bas, les entreprises, prenant acte de cette tension malencontreusement exercée sur les marchés, « devront augmenter les salaires pour attirer les travailleurs, et ensuite augmenter les prix pour couvrir leurs coûts », provoquant mécaniquement « une inflation élevée ou même galopante ». En d’autres mots, une société de plein-emploi finirait par provoquer à terme (et très rapidement, selon ses partisans...) une contraction préjudiciable de la rentabilité du capital, entraînant ipso facto un fléchissement de la profitabilité. Michel Husson le résume avec justesse : le NAIRU correspond bel et bien à un taux qui ne fait pas baisser les profits[10].  

            Or, si maints chercheurs universitaires s’évertuent (encore) à déterminer cet insaisissable optimum, certaines institutions reconnaissent désormais, à demi-mot, qu’il n’est peut-être au final qu’un leurre – sa fonction dévoilant désormais ce qu’il est effectivement : un artefact idéologique, une fiction (autoréalisatrice), dont on mesure quotidiennement les conséquences socioéconomiques délétères (que l’on songe derechef ici à cette déqualification du travail induite par l’ubérisation).

            Comme le synthétise Tcherneva, la réfutation de cet indice se décline en trois arguments :

            1) D’abord, plusieurs théoriciens orthodoxes – dont certains sont issus de la Réserve Fédérale (Fed) – n’arrivent guère à « expliquer la nature de la relation entre chômage, ni même s’il s’agit d’une relation causale ». Nous l’avons, d’ailleurs, subrepticement énoncé : la logique des prix – dans son mouvement « ondulatoire » – répond davantage à une analyse multifactorielle, contextualisée temporellement et spatialement, qu’à une conception hypothétique basée sur une correspondance unilatérale (aussi cohérente puisse-t-elle être formellement).

            2) Ensuite, la Fed elle-même admet qu’elle ne dispose pas « d’une théorie à peu près fiable de l’inflation » – ce qui, au passage, recoupe les précédents développements sur les antinomies relevant d’une vision unidimensionnelle des affaires humaines.

            3) Enfin, même s’il existait une éventuelle interdépendance entre ces deux notions, la Fed répétait à l’envi – du moins, avant la pandémie de Covid-19 – que le pays avait atteint le plein-emploi, « sans qu’aucune hausse de l’inflation n’obscurcît l’horizon ». Ainsi la factualité des données contredit-elle sans ambages une vue de l’esprit ne résistant guère à sa confrontation avec le monde empirique.  

 

            « Le NAIRU, récapitule Tcherneva, sert à donner une rationalité à des mesures qui permettent de ralentir l’économie et de laisser le chômage augmenter pour calmer les pressions inflationnistes, aggravant pour beaucoup la misère et la précarité ». Et ce désalignement des planètes saute aux yeux lorsque l’on rappelle que, selon l’école néoclassique, le chômeur est systématiquement renvoyé à sa responsabilité individuelle (conformément à son anthropologie normative), n’ayant point la formation requise, « réagissant pas ou mal aux bonnes incitations » ou prenant « les mauvaises décisions ».

            Tel est donc l’insoluble paradoxe véhiculé par « la plupart des économistes » : d’un côté, est défendue l’idée d’un taux de chômage naturel, gage de la bonne performance des marchés ; de l’autre, le maintien de ce seuil arbitraire est en dernier ressort ramené, non pas aux mesures déployées (aux « réformes », d’après la novlangue néolibérale) pour atteindre cet objectif illusoire, mais aux insuffisances idiosyncratiques des personnes elles-mêmes[11]. Le plein-emploi « désigne en réalité une situation où des millions de gens sont encore malgré eux sans emploi, et non une situation où tout individu prêt, désireux et capable de travailler peut effectivement trouver un travail ».   

 

            Alors que les penseurs néoclassiques promeuvent majoritairement le déploiement d’une politique de rigueur budgétaire, entraînant une réduction corrélative des dépenses publiques, ces derniers semblent omettre (délibérément ?) le coût du chômage – lequel devient, au fil des données statistiques, de plus en plus prohibitif. Loin d’être pris en compte dans les savants calculs économétriques, ce prix est ordinairement marginalisé, assimilé à une malencontreuse externalité résidant désormais à la périphérie de la discipline. Pourtant, plusieurs travaux en sciences humaines, réalisés au cours des dernières années et amplement documentés, indiquent clairement que « le coût du chômage, de la sous-rémunération du travail, de l’instabilité et de la précarité de l’emploi, et du temps partiel subi, est tout simplement exorbitant ». En d’autres mots, le chômage est « son propre cercle vicieux », car il (re)produit au sein de l’individu les conditions sociales et sanitaires qui empêchent la personne qui est frappée d’en sortir, contribuant à entraver sa capacité à participer de manière enrichissante à la vie collective.

            Aussi, rejoignant les recherches pionnières de Richard Wilkinson sur les effets délétères des inégalités au sein d’une société[12], Tcherneva en expose-t-elle les principales caractéristiques, comparant avec force arguments le chômage à la propagation d’un virus (métaphore très contemporaine...) : l’insécurité économique liée à la privation prolongée d’emploi a engendré « des problèmes socioéconomiques et sanitaires graves qui ont contribué à l’augmentation de la mortalité » – et à une chute concomitante de l’espérance de vie[13].

 

            En outre, au-delà de ces considérations individuelles, dont, chaque jour, on mesure l’indéniable gravité, l’impact macroéconomique du chômage est suffisamment décisif pour être souligné et détaillé. Il s’agit « d’un problème global aux implications globales » : s’il participe incontestablement à la montée des inégalités (de revenu) et accroît assurément les tensions sociales (sous toutes ses formes), un chômage pérenne déprime également, à terme, l’innovation et la production technologiques, contribuant ainsi à l’instabilité économique, sociale et politique, et aux crises financières. Dit autrement : quoique la théorie néoclassique s’appuie sur la notion d’équilibre tout en fétichisant la croissance, les mesures qu’elle promeut en matière d’emplois occasionnent des effets diamétralement opposés aux ambitions affichées[14].

            Ce double-bind théorique est suffisamment avéré aujourd’hui pour que même le FMI s’inquiète de la progression des disparités socioéconomiques à tous les échelons, reconnaissant son apport (potentiel) au ralentissement de l’activité économique[15]. Ainsi, journellement, renonçons-nous « à des centaines de millions de dollars [ou d’euros] de biens et de services, tout en supportant les énormes coûts individuels, sociaux [sociétaux] et économiques du chômage, parce que nous avons décidé de le considérer comme naturel, inévitable et nécessaire ».  

            La conclusion apparaît d’ores et déjà évidente : il importe d’abandonner le NAIRU, dont on peine à en reconnaître le bénéfice d’un point de vue macroéconomique. « Il n’y a aucune nécessité économique, sociale ou même morale à utiliser les chômeurs comme rempart contre l’inflation ».

*

            Dans la mesure où elle épargne à une société donnée les frais onéreux d’un chômage de masse et d’une insidieuse extension de la précarité, la garantie de l’emploi, insiste Tcherneva, représente un mécanisme nettement plus efficace de contrôle de l’inflation que ceux défendus par la théorie mainstream. Antidote au NAIRU, elle dénoue vertueusement l’infernale alternative fixée par cet indice, dont la promotion relève davantage de l’idéologie que de la science, nonobstant un habillage économétrique alambiqué.

            Et la crise économique induite par la pandémie apporte de l’eau au moulin théorique de Tcherneva concernant la dimension multifactorielle de l’inflation, cette dernière étant fort peu imputable, à l’heure actuelle, à un marché du travail qui fonctionnerait à plein régime (c’est le moins que l’on puisse dire) : la déstructuration exacerbée des chaines de valeurs, dérivée de la mondialisation néolibérale mais dévoilée par la situation sanitaire, a produit une désorganisation complète de l’appareil productif, lequel tarde « à renouer avec les rythmes précédents, provoquant des ruptures et des goulets d’étranglement tout au long de la production »[16]. D’où cette hausse prévisible de l’indice des prix à la consommation, découlant ici davantage « d’une inadéquation entre structures productives et structures de consommation » (Tcherneva) que d’une équation sans réelle assise empirique.

 

            Néanmoins, la GE, telle que la décrit Tcherneva, n’est sans doute pas exempte de difficultés, comme l’a relevé notamment Michel Husson. Ainsi, bien qu’elle évoque le rôle de la technologie et des bouleversements structurels (mécanisation, robotisation...) que cette dernière provoque au sein du marché de l’emploi, l’économiste semble-t-elle privilégier une approche conjoncturelle du chômage – négligeant dans la foulée, du moins pour partie, les retombées à long terme du ralentissement des gains de productivité, observable depuis une cinquantaine d’années. Sans doute cette ambiguïté témoigne-t-elle d’une certaine hésitation vis-à-vis de la croissance, en dépit d’une évidente et probante conviction écologique, explicitement consignée dans le Green New Deal.

            Qui plus est, le statut des postes proposés, lesquels ne doivent pas « concurrencer les activités privées », paraît demeurer dans une certaine indétermination : bien qu’ils soient assurés par la sphère publique, leur lien avec le fonctionnariat classique ne paraît pas suffisamment explicité[17]. Quant à la question de la sphère privée, il n’est point inutile de mentionner que celle-ci n’a créé, du moins en France, « que 37 % des emplois depuis les années 50 »[18].

            Il n’empêche que la garantie de l’emploi, défendue rigoureusement par la théoricienne américaine, présente les traits défricheurs d’une alternative crédible aux préconisations néolibérales en mesure d’enclencher une « stratégie de transition » (Husson), en fournissant (enfin) un concept positif plus en phase avec les enjeux de notre monde, à rebours des perpétuelles options, usées jusqu’à la corde, favorisant inlassablement le capital au détriment du travail[19]... 

[1] TCHERNEVA, P., La garantie d’emploi. L’arme sociale du Green New Deal, traduction de C. Jaquet, Paris, La Découverte, 2021. Les prochaines citations, sauf mentions contraires, sont tirées de cet ouvrage.

[2] Et ce, depuis quatre décennies, en dépit de leur échec notoire en la matière...

[3] Comme nous l’avons furtivement vu dans le précédent article, la MMT puise une partie de ses hypothèses dans le chartalisme du début du XXe siècle.

[4] Que l’on songe ici au manuel canonique de l’un de ses représentants, Paul Samuelson...

[5] Nous pourrions d’ailleurs rapprocher le rôle joué par le troc dans la théorie standard de celui exercé par l’état de nature dans les différentes versions du contrat social, de Hobbes à Rousseau...

[6] Voir : HUDSON, M., « Aux origines de la monnaie et de l’intérêt : le crédit palatial et non le troc », dans : Dette, rente et prédation néolibérale, traduction de T. Mirabel et de C. Petit, Paris, Le Bord de l’eau, 2021, pp. 29 à 51.

[7] Pour une analyse plus exhaustive de la thématique inflationniste, voir : COVA, H., « Quand la MMT vient à la rescousse de l’économie... », Mediapart, 28 avril 2020.

[8] Voir sur le sujet : SAIZ, E. et ZUCMAN, G., Le triomphe de l’injustice, traduction de C. Deniard, Seuil, Paris, 2020.

[9] Comme le souligne Tcherneva, cette étrangeté découle du fait qu’il ne viendrait sans doute jamais à l’esprit d’une personne de considérer qu’il puisse exister un taux optimal de famine ou de non-logement... (Voir : op. cit., p. 32.)

[10] Voir : HUSSON, M., « Comment les économistes expliquent le chômage », À l’encontre, 6 juillet 2018.

[11] Pour une critique plus détaillée de l’individualisme méthodologique, voir : COVA, H., « L’actualité d’une pensée : Fred Hirsch et l’économie des biens positionnels (3/3) », Mediapart, 3 décembre 2020.

[12] Voir : COVA, H., « Pour lutter contre les épidémies, luttons aussi (et surtout) contre les inégalités... », Mediapart, 27 mars 2020.

[13] Comme le détaille Tcherneva, le chômage est un « cancer, qui est lié à la ruine progressive des quartiers et des villes, à la destruction du tissu social, à l’épidémie de de consommation d’opioïdes, à la mauvaise santé des enfants, aux mauvais résultats scolaires, au surpeuplement des prisons, à la détérioration de la santé physique et mentale, pour ne citer que quelques-uns de ses effets les plus accablants » (op. cit., p. 48.). 

[14] Pour une analyse incisive de cette contradiction, voir : MAZZUCATO, M., L’État entrepreneur, traduction de C. Beslon, Paris, Fayard, 2020.

[15] Voir : OSTRY, J. D., LOUNGANI, P. et FURCERI, D., « Neoliberalism : Oversold ? », IMF, Juin 2016.

[16] ORANGE, M., « Les banques centrales bousculées face à la peur de l’inflation », Mediapart, 24 mai 2021.

[17] Voir : HUSSON, M., La garantie de l’emploi au milieu du gué », À l’encontre, 3 mai 2021.

[18] HUSSON, M., « Depuis 1950, le privé n’a créé que 37 % des emplois », Hussonet, 16 mai 2018.

[19] Voir aussi sur le sujet : COVA, H., « Pour une autre approche du travail : réflexions autour de Minsky et le plein-emploi », Mediapart, 30 octobre 2018.

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