L’actualité d’une pensée : Fred Hirsch et l’économie des biens positionnels (1/3)

Sans doute est-ce l’une des qualités des œuvres classiques : leur portée transhistorique. Transcendant le moment de leur énonciation, leurs mots se conjuguent toujours au présent. La pensée de F. Hirsch en témoigne fortement. En pointant, dès les années 70, les limites sociales de la croissance axées sur une analyse des biens positionnels, son actualité est riche d’enseignements... Premier volet.

« Le capitalisme contemporain génère des tensions entre des aspirations croissantes largement partagées et des possibilités qui, du fait de la nature même des structures de classes, restent inégalement réparties. »  (J.H. Westergaard)

            Il est des auteurs dont les réflexions excèdent le moment historique de leur énonciation. Sans doute est-ce l’apanage de ce que l’on nomme communément des ouvrages classiques, peu importe le champ auquel, par ailleurs, ces derniers se rapportent. Or, certaines parmi ces œuvres paraissent néanmoins nous être plus contemporaines que d’autres. Comme si les descriptions novatrices devenaient, au contact de la réalité sociale, des anticipations salutaires, ouvrant dès lors un espace fécond à la compréhension des phénomènes économiques. Ainsi en est-il des écrits de l’économiste Fred Hirsch (1931-1978), auteur d’un livre (à bien des égards) prophétique : Les limites sociales de la croissance (1976)[1].

            Comme l’a judicieusement relevé Jean Gadrey dans la préface à ce remarquable essai, hélas peu médiatisé jusqu’à sa traduction française (et encore !) : « Il existe peu de livres en sciences humaines et sociales qui constituent des références pour plusieurs générations. Et il en existe encore moins dont on peut dire que leur pertinence est plus forte aujourd’hui qu’il y a trente ou quarante ans »[2]. En effet, en jetant les fondements d’une critique incisive de l’idéologie de la croissance et de ses impasses (théoriques et pratiques) à une époque où l’offensive néolibérale n’était qu’à ses premiers balbutiements, Hirsch nous a fourni de précieux concepts pour saisir les apories d’un modèle économique, trahissant déjà des signes d’essoufflement (nous sommes effectivement au lendemain du premier choc pétrolier). Au cœur de ces limites à l’expansion indéfinie du PIB, étalon fétiche d’une croissance totémisée par le discours mainstream, nous retrouvons l’une des notions clefs de la théorie hirschienne : les biens positionnels.

 

Biens positionnels et concurrence interindividuelle : une lutte des places délétère

            Par biens positionnels, il faut entendre ici des objets et/ou des services permettant aux individus de s’assurer une place de choix au sein d’une société donnée. Si, depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale et de la mise en place subséquente du compromis fordiste, la massification de la consommation a permis à une plus grande partie de la population (l’émergence d’une classe moyenne) d’avoir accès à des marchandises désormais produites en abondance[3], cette même partie de la population se voit donc structurellement frustrée par l’existence même de ces marchandises[4] et du contexte (intrinsèquement limitée) de leur utilisation, lequel contexte assure à ses détenteurs – ces derniers étant souvent les plus dotés en capital économique au départ – une position avantageuse dans la hiérarchie sociale.

            Bien que la pénurie de ces biens puisse être évidemment le fait d’une rareté naturelle (pénurie absolue), elle est néanmoins, dans la plupart des cas, la résultante d’une configuration institutionnelle (pénurie relative) gravitant autour d’une concurrence interindividuelle, érigée en nec plus ultra de l’efficience socioéconomique. En d’autres termes, les limites physiques croisent ici les limites sociales. Rejoignant la fameuse vision thatchérienne d’une communauté entièrement composée d’agents sérialisés (ne faisant dès lors plus société), cette approche n’est pourtant pas sans révéler, très tôt, ses contradictions, lesquelles traduisent une dégradation généralisée (et progressive) du bien-être, tant personnel que collectif.

            Selon Hirsh, « à mesure que le niveau de consommation moyen s’élève, une part grandissante de cette consommation revêt un aspect social autant qu’individuel ». S’enclenche alors un processus mortifère, basé sur la concurrence, où la satisfaction « intime » devient de plus en plus dépendante de celle des autres. Loin d’être le gage d’un épanouissement en perpétuelle progression et d’une « rentabilité » garantissant à chacun une amélioration substantielle de son bonheur, ce mécanisme provoque l’effet inverse : « la compétition qui oppose des individus au sein d’un libre marché entraîne des coûts pour tout le monde »[5]

 

            En encourageant systémiquement la lutte des places (et l’obsession fétichiste pour l’argent), par le truchement du culte de la croissance, la compétition positionnelle induit un gaspillage social des énergies, tout en générant de fil en aiguille des effets secondaires prohibitifs. D’une part, une portion substantielle des ressources monétaires se trouve engagée dans ce processus, induisant dans la foulée une démultiplication des « consommations intermédiaires » (dont l’utilité, pourtant hautement contestable, n’a de sens que dans cette course à l’échalote)[6] . D’autre part, en vertu de sa nature chronophage, cette lutte exacerbée vampirise une part conséquente du temps libre (véritable ennemi du capitalisme néolibéral), lequel, en définitive, fond comme neige au soleil. Si, selon Hirsch, l’accroissement de la productivité individuelle ne se matérialise plus par une majoration concomitante de la productivité sociale, nous pouvons ajouter que, dans un tel contexte, les gains liés à la performance économique (à la mécanisation, voire aujourd’hui à la numérisation) se retournent contre l’ensemble de la société...

            Le cas de l’éducation en donne un exemple éloquent. La dilatation irrésistible de la durée des études, combinée à l’explosion (dans de nombreux pays, notamment anglo-saxons) des frais de scolarité, engendre au bout de la chaîne une dévaluation relative des diplômes... quoique ces derniers coûtent au final beaucoup plus cher. Les postes (enviables) en haut de la pyramide étant toujours aussi restreints, les « gagnants » ne sont guère plus nombreux qu’auparavant – et ce, en dépit du fait qu’il y ait davantage de prétendants se bousculant au portillon « méritocratique » de la réussite sociale. Cependant, leur endettement – comme celui des « perdants », d’ailleurs... – aura, au fil des ans, atteint des sommets plus qu’inquiétants, sinon critiques[7]...

            Et cette tendance à l’embouteillage se rencontre dans tous les secteurs où la concurrence positionnelle fait irruption (en les remodelant selon ses propres principes marchands)[8]

            En somme, pour l’individu, « l’intensification de la compétition positionnelle engendre en fait une détérioration de l’environnement social. Il lui faut consacrer toujours plus d’effort et dépenser toujours plus de ressources pour atteindre le même résultat »[9]. Certes, l’allongement de la chaîne de production/consommation se matérialise inévitablement par un surcroît quantifiable de l’activité économique – et une évolution corrélative du PIB –, mais la satisfaction n’est pas, ultimement, plus grande. Peut-être est-ce là l’un des paradoxes de la figure du consommateur (au singulier) propre à la rhétorique néolibérale, qui, rappelons-le, justifie toutes les régressions néolibérales[10] découlant de l’accélération du procès de circulation du capital : l’instantanéité promotionnée de cette satisfaction se voit constamment contrariée par le déploiement incessant d’un dispositif d’inter-médiatisation (que symbolisent précisément les biens intermédiaires).

 

            Cette décorrélation entre bien-être (individuel et collectif) et niveau du PIB (par habitant) est aujourd’hui largement documentée. Les travaux pionniers de l’épidémiologiste Richard Wilkinson abondent dans ce sens : en s’intéressant aux indicateurs de santé (mais aussi d’éducation), ce chercheur a démontré, chiffres à l’appui, que ceux-ci dépendaient davantage des inégalités socioéconomiques que du sacro-saint ratio PIB/habitant (qui, au-delà d’un certain seuil, ne susciterait aucun impact positif sur ces critères)[11]. Dit autrement : la prospérité dérive de moins en moins de la création de valeur économique.

            Hirsch synthétise parfaitement (et avant l’heure...) cette situation pour le moins ubuesque : « la pression du temps, comme la pression de l’espace géographique et social[12], accroît donc les dépenses devant être réalisées en vue d’accéder à d’autres formes de consommation ». Par conséquent, « une part de l’augmentation du produit national ne reflète qu’une hausse des intrants et n’apporte aucune amélioration réelle du bien-être [...]. À l’échelle de la société, chacun se retrouve, tel un hamster dans sa roue, engagé dans une course absurde et sans fin »[13].

*

            La conclusion est ici sans appel : « on peut voir dans les effets pervers de la compétition positionnelle le prolongement d’une tendance historique plus large, marquée par un profond changement qualitatif dans l’efficacité du système marchand, et plus largement, dans l’efficacité de la poursuite d’objectifs économiques individuels »[14].

            Et, au cœur de ce changement qualitatif, nous retrouvons la critique de la croissance, laquelle critique ne laissera point les postulats constitutifs du paradigme néoclassique indemnes...

            Cette critique sera l’objet du second volet.

 

[1] HIRSCH, F., Les limites sociales de la croissance, traduction de B. Mylondo, Paris, Éditions Les Petits Matins, 2016.

[2] GADREY, J., Préface, dans : op. cit., p. 9.

[3] Grâce au progrès technologique et au développement des débouchés qui l’accompagne.

[4] En ce sens, Hirsch convoque indirectement l’une des locutions phares de la pensée marxienne, même s’il modifie sensiblement les termes de son usage : le fétichisme de la marchandise...

[5] HIRSCH, F., op. cit., pp. 43, 46 et 49. (C’est moi qui souligne.)

[6] Par consommations intermédiaires, il faut donc entendre les biens et les services qui ne deviennent nécessaires qu’à l’intérieur la compétition positionnelle. Hirsch parle de « regrettables nécessités » (p. 138). L’extension du marché des assurances peut être perçue sous cet angle. Nous pouvons faire ici, qui plus est, un parallèle entre l’augmentation de ces consommations intermédiaires et la prolifération des bullshits jobs, telle que l’a analysée l’anthropologue David Graeber. (Voir : GRAEBER, D., Bullshits Jobs, traduction d’É. Roy, Paris, Les Liens qui Libèrent, 2018.)

[7] Voir sur le sujet : NEWFIELD, C., « Dettes étudiantes : la bombe à retardement », Le Monde diplomatique, Septembre 2012.

[8] HIRSCH, F., op. cit., pp. 109, 125 et 126.

[9] Ibid., p. 133. (C’est moi qui souligne.)

[10] Parmi ces régressions, l’on retrouve en premier lieu le renforcement du taux d’exploitation de la main d’œuvre, via la pression salariale et la flexibilisation imposée (Voir notamment sur le sujet : COVA, H., « Pour une autre approche du travail : réflexions autour de Minsky et du plein-emploi », Mediapart, 30 octobre 2018.)

[11] Pour une présentation plus exhaustive des thèses de Wilkinson : COVA, H., « Pour lutter contre les épidémies, luttons aussi (et surtout) contre les inégalités », Mediapart, 27 mars 2020.

[12] Pour illustrer cette pression, Hirsch évoque le développement des quartiers pavillonnaires à la périphérie des grandes villes nord-américaines. Leur développement excessif a fini par les rendre moins attrayantes et moins « performantes », leur généralisation occasionnant des problèmes que ses habitants voulaient initialement fuir : pollution, promiscuité et... augmentation du temps passé dans les embouteillages (justement). 

[13] HIRSCH, F., op. cit., pp. 166-167. (C’est moi qui souligne.)

[14] Ibid., p. 151. (C’est moi qui souligne.)

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