Les enjeux politiques de la réduction du temps de travail: retour sur les 35 heures

Si les économistes orthodoxes ne cessent de stigmatiser « scientifiquement » la réduction du temps de travail, au nom d’une compétitivité soi-disant en souffrance, une analyse rigoureuse démontre a contrario qu’elle a contribué à la création pérenne d’emplois. Comme le confirme, avec le recul historique, le passage aux 35 heures. D’où son enjeu éminemment politique…

            Si un esprit rigoureusement scientifique doit à juste titre se méfier des évidences, il est néanmoins légitime de se demander comment ce même esprit peut curieusement soutenir des thèses qui ont été, de toute évidence, réfutées par des études un tant soit peu approfondies. Ainsi, malgré une expertise revendiquée, la dimension hautement idéologique d’une telle position saute-t-elle ici manifestement aux yeux, laquelle dimension révèle en même temps une théorie souffrant cruellement d’une base empirique solide[1]. Au-delà de sa portée épistémologique, cette carence dévoile sans détours des enjeux politiques, dont la nécessaire réappropriation démocratique, à rebours de la vertigineuse vacuité d’un débat étroitement cadenassé, court-circuite d’emblée le fallacieux mot d’ordre du thatchérisme : There is no alternative. Car, moins qu’une impossibilité ontologique, cette locution se présente bel et bien comme le leitmotiv d’un projet politique, fondé notamment sur la dégradation des conditions de travail (flexibilisation, compression salariale, etc.) et sur le rétablissement concomitant d’un rapport socioéconomique (toujours plus) favorable aux détenteurs de capitaux. En ce sens, le réel n’est jamais univoque ; il est sans cesse ouvert aux possibles qu’un discours faussement péremptoire tente d’ensevelir sous un fatras de considérations économétriques.

            D’où cette question qui a été récemment abordée lors d’une session du Printemps de l’économie (21 mars) : « La réduction du temps de travail : un débat d’un autre temps ? ». En effet, il s’agit bien là, entre autres choses, de l’impact du passage aux 35 heures sur la création d’emplois qui y est analysé – désavouant dans la foulée les raisonnements orientés de maints penseurs orthodoxes, selon lesquels cette réduction du temps de travail n’avait point produit les effets annoncés[2].  En d’autres mots, la prétention à la scientificité ne résiste guère, c’est le moins que l’on puisse dire, aux nombreuses analyses (et aux chiffres !) sur le sujet.

            Comme le souligne Michel Husson, entre 1997 et 2001 (période de la mise en œuvre du dispositif des 35 heures), « ce sont deux millions d’emplois – dont 1,8 dans le secteur privé – qui ont été créés »[3]. Quoique le contexte économique ait assurément été favorable, tirant profit d’un solide taux de croissance, cette performance inédite peut difficilement faire abstraction de cette mesure. Comme le démontrent sans ambages les statistiques du DARES, si le nombre d’emplois dans le secteur privé oscille en fonction de la conjoncture, on assiste bel et bien à une accélération inédite à la charnière du XIXe et XXe siècles. De ce point de vue, la croissance, bien qu’elle ait pu jouer un rôle certain, ne semble guère avoir tenu celui de protagoniste : lors de la précédente période d’expansion (seconde moitié des années 80), la création d’emplois a été nettement moins importante – cet effet bénéfique ayant été, pour moitié, annihilé par le ralentissement du début des années 90[4].

           

            Reste le traditionnel contre-argument : la « baisse des charges sociales » (selon la terminologie néolibérale en vigueur). Derechef, cette argutie néoclassique bute sur la dure réalité des chiffres : contrairement aux idées reçues, « le coût salarial est resté à peu près constant lors du passage aux 35 heures »[5]. Qui plus est, les quelques études cherchant à prouver une corrélation entre taux de chômage et « coût du travail » – cette relation devenant l’alpha et l’oméga de toute politique de l’emploi, justifiant les nombreuses exonérations sur les bas salaires et la limitation du SMIC – ont été maintes fois réfutées… Ce qui, pourtant, n’a pas empêché ses thuriféraires de revenir sans cesse… à la charge.

            Or, l’acrobatie méthodologique qui consiste à isoler abstraitement le marché du travail, où l’offre de travail rejoindrait infailliblement sa demande au juste prix – garant de sa productivité marginale, sans frottement institutionnel –, repose, comme nous l’avons vu dans un billet précédent[6], sur l’absence criante d’une perspective macroéconomique conséquente. La diminution compulsive du « coût du travail » (donc des salaires, via l’exonération des cotisations sociales), au nom de la sacro-sainte compétitivité, affaiblit inexorablement la demande globale solvable, entravant de facto une croissance fétichisée (nonobstant les défis écologiques)[7] tout en renforçant les mécanismes pervers de l’endettement privé – dont on connaît aujourd’hui, grâce aux travaux novateurs de Minsky[8], les dangers structurels[9].

            En outre, comme semblent l’omettre plusieurs économistes mainstream, nous travaillons nettement moins aujourd’hui qu’il y a 50 ou 60 ans. Si la population active, en France, a fortement progressé entre le milieu du XXe siècle et aujourd’hui, les travailleurs français ont passé globalement le même nombre d’heures sur leur lieu de travail (soit environ 42 milliards annuellement). Dans la mesure où, en dépit des gains de productivité (malgré une décélération historique observée depuis les années 70), « le volume de travail varie peu » (Husson), seule la réduction du temps de travail peut expliciter la création pérenne d’emplois « sur le long terme »[10].

            Dans cette optique, si nous avons pu observer un décrochage de l’emploi privé à partir de la crise de 1975 (les entreprises cherchant alors à rétablir, coûte que coûte, leur taux de profit dans une situation tendancieusement récessive), ce n’est qu’à la fin des années 90 (donc au moment de la généralisation des 35 heures) que la création d’emplois dans la sphère privée rattrape son retard[11]. Ainsi la RTT apparaît-elle ici pour ce qu’elle est concrètement et fondamentalement : une mesure économique et politique, adossée à la fois à une conception réfléchie de justice sociale et à une analyse historique des fluctuations macroéconomiques, visant à redistribuer de manière concertée les gains de productivité.

            Prenant à rebrousse-poil les mystifications scientistes du paradigme néoclassique, lequel nous enjoint de nous soumettre aux forces irrésistibles du marché (tantôt louangé pour ses bienfaits, tantôt invoqué pour ses contraintes), cette dernière assertion nous rappelle in fine que les problèmes économiques nécessitent souvent un important éclaircissement idéologique et que les réponses « irrécusables » qui leur sont objectivement apportées expriment habituellement (et habilement) les intérêts (bien compris) des classes possédantes…

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            Si, comme l’énonçait le philosophe Baruch Spinoza, il n’y a point de force intrinsèque à l’idée vraie, il n’est sans doute pas interdit de nous interroger sur les stratégies discursives qui permettent paradoxalement à certaines « idées fausses » de se hisser et de se maintenir au sommet de la « vérité ». Certes, l’histoire des sciences nous a appris que bien des théories, avant de s’effondrer définitivement, recouraient systématiquement à des arguments ad hoc, dont le caractère alambiqué n’avait d’égal que leur fragilité. Or, contrairement à ce qu’affirment quelques esprits chagrins, la discipline économique n’a guère franchi ce « seuil épistémologique » qui l’aurait propulsée dans le champ électif des sciences exactes. Loin de sauver les phénomènes, les arguments avancés et mobilisés trahissent nettement leur orientation idéologique.

            Il y a donc urgence à rappeler que les enjeux économiques sont aussi – voire surtout – des enjeux politiques. Si le consensus désigne moins la convergence des différents points de vue (ce qui est fort rare en économie) que l’expression pléonastique d’un sens en conformité avec lui-même (Rancière), c’est-à-dire la manifestation d’un réel autosuffisant s’évertuant à évacuer toute alternative à un ordre des choses présenté comme implacable (seul est ce qui est), il importe plus que jamais d’imposer politiquement des idées fortes venant fissurer cette architecture mortifère…

            Et la question de la réduction du temps de travail, au-delà de son aspect technique, fait indubitablement partie de ces idées fécondes, vectrices de ce que l’on nomme communément le progrès social[12]

 

[1] On reconnaîtra ici les obsessions théoriques de Cahuc et Zylberberg…

[2] Voir : HUSSON, M., « L’obscur mystère des 35 heures expliqué », Alternatives économiques, 18 mars 2019. 

[3] Ibid.

[4] Voir : HUSSON, M., « 35 heures bashing », AlterEcoPlus, 15 janvier 2015.

[5] Ibid.

[6] Voir notamment : COVA, H., « Salaire minimum et taux de chômage : les sophismes de la pensée dominante », Mediapart, 10 janvier 2019.

[7] Comme le reconnaissent, d’ailleurs, certains économistes du FMI…

[8] MINSKY, H., L’hypothèse d’instabilité financière, traduction de F.-X. Priour, Paris, Diaphanes, 2013.

[9] Voir : COVA, H., Quand la "science économique" ignore ce qu’elle doit expliquer », Mediapart, 24 janvier 2019.

[10] COVA, H., « Et pourtant, il baisse... Réflexions sur la réduction du temps de travail », Mediapart, 8 juin 2018. Cet article s’appuie notamment sur les travaux de M. Husson.

[11] Voir : HUSSON, M., « L’obscur mystère des 35 heures expliqué », art. cit.

[12] Pour une présentation plus exhaustive, voir : COVA, H., « Et pourtant, il baisse... Réflexions sur la réduction du temps de travail », art. cit.

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