Pour une autre approche du travail : réflexions autour de Minsky et du plein-emploi

Alors que les mesures visant à réduire le taux de chômage (lequel est reparti à la hausse), via les « réformes structurelles » fondées sur la flexibilité et la compression du « coût du travail », n’arrivent pas à des résultats probants (ce qui n’est guère surprenant), d’autres pistes plus fécondes méritent d’être étudiées. D’où l’apport de Minsky, promoteur de l’État employeur en dernier ressort…

            Dans un texte paru au mois de mai dernier, l’économiste Michel Husson[1] évoquait, avec une certaine ironie tout à fait justifiée, cet étrange paradoxe de la pensée mainstream concernant les politiques de l’emploi : bien que ses prosélytes, Pierre Cahuc en tête, proposent des mesures visant à « baisser le coût du travail » afin de faire reculer le chômage, ceux-ci demeurent, semble-t-il, dubitatifs quant à un véritable retour au plein-emploi, devenu l’expression chimérique d’une époque à jamais révolue. Visant à permettre aux moins qualifiés d’accéder, malgré tout, au monde du travail, cette orientation entérine implicitement l’idée que la réduction (limitée ?) du nombre de sans-emplois repose en dernier ressort sur la prolifération de métiers sans réelles qualifications, ou, plus exactement, sur la consolidation d’un marché dual du travail : d’un côté, des professions hautement dotées en capital économique (et culturel) ; de l’autre, des postes nécessitant peu de compétences, faiblement rémunérés.

              Or, si les « réformes » défendues, lesquelles s’inscrivent dans le sillage d’une politique de l’offre poursuivie depuis déjà un certain temps, n’ont pas franchement permis un fléchissement significatif et durable du chômage (ce dernier étant de nouveau reparti à la hausse, selon les dernières statistiques disponibles), il est tout à fait légitime de s’interroger sur leur pertinence, du moins si nous en soulignons le caractère éminemment idéologique, en dépit des dénégations appuyées de leurs partisans. Car, pour les thuriféraires du marché libre, cette approche, qui présuppose un niveau « plus ou moins incompressible » du chômage[2], est évidemment scientifique. Cependant, comment désigner avec exactitude une telle théorie sans cesse démentie par les faits ? La persistance d’un chômage pérenne ne confirme-t-elle point, à l’inverse, que les options invariablement mises en œuvre aboutissent à un échec patent ?

              En d’autres termes, il importe ici de contester la rationalité d’une telle stratégie, dont l’objectif est d’abaisser le « prétendu chômage naturel en détruisant les institutions [protectrices] du marché du travail », dont le culte de la flexibilité et de la mobilité n’a d’autre ambition que d’imposer une distribution des revenus défavorable aux travailleurs[3]. Et si nous devons remettre en perspective cet ordre économique, tout en soulignant ses funestes matérialisations sociales, c’est bien parce qu’il est miné par une contradiction manifeste, dont le dévoilement fait justement vaciller sa prétention à l’efficience : « la coexistence d’un chômage de masse et de besoins sociaux insatisfaits »[4]. Une telle contradiction, qui plus est, n’est pas sans fragiliser cette croyance, propre au mode de production capitaliste, selon laquelle le marché serait le meilleur moyen d’assurer, à tous les coups (ou à tous les coûts ?), la répartition optimale des ressources financières… Comme le soulignent les chercheurs Antoine Godin et Dany Lang, ce flagrant contresens n’a rien d’une fatalité, car une alternative, « crédible et efficace », existe bel et bien : la politique de l’État employeur en dernier ressort, pivot de la Modern Monetary Theory[5].

 

            Cette stimulante intuition ne tombe évidemment pas du ciel ; elle fait référence aux thèses de l’un des économistes les plus influents du siècle dernier, mais dont les travaux, portant notamment sur l’instabilité financière[6], n’ont été « redécouverts » qu’au lendemain de la crise des subprimes : Hyman Minsky.

            Certes, Minsky n’est pas le premier théoricien à développer cette conception enrichissante du plein-emploi. Il suffit d’invoquer l’une de ses principales inspirations : l’œuvre de John Maynard Keynes. Quoique certaines de ses positions aient été caricaturées par ses détracteurs – la subtilité étant souventefois, comme le note Michel Husson, trop subtile aux yeux de l’orthodoxie… –, l’auteur de la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie exprimait cette évidence (qui ne relève, finalement, que du bon sens) : 

 Le travail des chômeurs est disponible pour augmenter la richesse nationale. Ce serait pure folie de croire que nous nous ruinerions financièrement en essayant de trouver des moyens de l’utiliser et que la "sécurité d’abord" consiste à continuer à maintenir des hommes dans l’oisiveté. […] L’idée qu’il existerait une loi naturelle empêchant les hommes d’avoir un emploi […] et de maintenir un dixième de la population dans l’oisiveté pour une durée indéterminée, est d’une incroyable absurdité.[7]

 

            Ainsi la création d’emplois publics ne représente-t-elle point un gaspillage de ressources monétaires ; elle contribue a contrario à la richesse d’une nation – les services non marchands (selon le terme technique[8]) s’élevant aujourd’hui, en France, à environ 25 % du PIB[9].  En somme, comme le soutient avec force Keynes, embaucher des femmes et des hommes à des « tâches utiles » – et répondant à des besoins sociaux – « conduit au résultat attendu » : l’accroissement de la richesse nationale. Et l’objection coutumière – « néoclassique » – stipulant « que nous pourrions […] nous ruiner financièrement en recourant à ce moyen d’augmenter notre bien-être, est bien ce qu’il paraît : un épouvantail »[10].

            L’apport de Minsky, s’inscrivant dans cet héritage intellectuel, a été de démontrer que la croissance en elle-même ne suffit point à la résorption d’un « chômage de longue durée ». Pis encore : sans une réelle vision macroéconomique conséquente, elle peut fort bien contribuer à creuser les inégalités (comme le corrobore la fallacieuse théorie du ruissellement), tout en étant potentiellement « nocive pour l’environnement »[11]

            La notion d’État employeur en dernier ressort – clef de voûte d’une politique d’emploi public permanent (PEPP) – n’a donc rien d’une divagation académique ; elle renvoie davantage, en garantissant à chaque personne le désirant la possibilité de trouver un travail décemment rémunéré (et socialement profitable), au déploiement d’une stratégie de lutte contre un chômage endémique alliant efficacité et justice sociale. Ces deux aspects de l’équation, d’ailleurs, ne sont pas contradictoires, du moins si l’on se fie aux récents travaux de l’OCDE : contrairement à ce que proclame par exemple Philippe Aghion, « une nouvelle analyse […] donne à penser que les inégalités de revenu ont une incidence négative, statistiquement significative, sur la croissance à moyen terme »[12].

            Cette dernière assertion, au-delà de la corrélation établie, ne doit point oblitérer le fait que le creusement des inégalités est bien la conséquence d’interventions politiques émanant de la rationalité néolibérale – et non le malencontreux produit de lois immuables. « Les systèmes économiques ne sont pas des systèmes naturels, rappelle Minsky. Une économie est une organisation sociale créée soit par un processus législatif, soit par un processus évolutif d’invention et d’innovation »[13]. Aussi faut-il prendre acte que les décisions politiques ont un impact sur le déroulement des choses économiques, tant sur la « conception des institutions » que sur les opérations qui s’y déroulent. Et, « dès le moment où est acceptée l’idée selon laquelle la politique peut influencer le cours des événements, les réponses qu’il convient d’apporter aux questions "à qui bénéficiera la politique menée ?" et "quels processus de production seront favorisés ?" passent inévitablement à l’avant-plan »[14].

 

*

            À rebours de ces rodomontades spécifiant que les « réformes structurelles nécessaires » contraignent le pouvoir politique à se plier inexorablement aux exigences de la « science économique », ces remarques réitèrent sans ambages que toute décision tactique est rigoureusement un choix idéologique, dont le sens ultime ne peut guère être déduit de ce seul champ disciplinaire ; et ce choix renvoie de facto au type de communauté que nous voulons collectivement construire – où la satisfaction des besoins sociaux (santé, éducation, culture, etc.) apparaît comme prioritaire. Ce qui ne signifie point, de toute évidence, qu’il faille faire abstraction de la « compréhension des processus économiques », mais que tout projet de société cohérent, prenant à bras-le-corps la problématique du travail (et de la fonction qu’il doit y jouer), doit se fixer des objectifs en matière de justice sociale et de droits démocratiques. En d’autres mots, le « plein emploi est un bien social autant qu’un bien économique »[15].

            Dans un contexte mondial aussi incertain que le nôtre, marqué par de palpables tensions géopolitiques crisogènes en puissance, les pistes ouvertes par Minsky – dont les écrits nous a permis de mieux comprendre les mécanismes des récentes crises – nous offrent sans aucun doute des débouchés politiques plus que féconds, ne serait-ce que dans l'optique de la résorption des inégalités (et de la précarité).

            Mais la thèse de l’État employeur en dernier ressort ne pourra trouver toute son efficience que si elle est jumelée à deux autres « paramètres » : la réduction du temps de travail contraint (lequel doit tenir compte de l’affaiblissement historique des gains de productivité) et la création pressante d’emplois publics liés à la transition écologique[16]. Autant de tabous, pour reprendre les termes de la vulgate médiatique, qu’il importe de briser de toute urgence…

 

[1] HUSSON, M., « Objectif plein-emploi, c’est possible ! », Alternatives économiques, 4 mai 2018.

[2] Ibidem.

[3] GODIN, A. et LANG, D., « Pour une politique d’emploi permanent », Mediapart, 23 septembre 2018. Voir aussi : COVA, H., « Le chêne (productif) et le roseau (néolibéral) : la fable de la flexibilité », Mediapart, 8 septembre 2015.

[4] GODIN, A. et LANG, D., art. cit.

[5] Voir sur le sujet : GODIN, R., « Et si l’État créait lui-même les emplois pour combattre le chômage ? », Mediapart, 20 janvier 2018.

[6] MINSKY, H., L’hypothèse d’instabilité financière, traduction de F.-X. Priour, Paris, Diaphanes, 2013.

[7] Cité dans : HUSSON, M., art. cit.

[8] Voir sur cet apport du PIB non marchand dans la comptabilité nationale : MEDA, D., Au-delà du PIB. Pour une autre mesure de la richesse, Paris, Flammarion, coll. « Champs », 2008, notamment les pp. 121 à 125.

[9] Pour Jean-Marie Harribey, cette conception permet notamment de balayer la vision libérale selon laquelle les « prélèvements obligatoires se font au prix d’une ponction sur l’activité privée ». Au contraire, le « travail effectué au sein des services publics ne s’échange pas contre du capital », mais « contre du revenu qui est produit à la suite d’une décision collective anticipant l’existence de besoins collectifs » – propylée à une « nouvelle conception de la richesse sociale ». Cet objectif est donc à la fois économique et politique (démocratique). (Voir : HARRIBEY, J.-M., « La travail productif dans les services non marchands : un enjeu théorique et politique », Economie appliquée. An international Journal of Analysis, 4 décembre 2004, pp. 59 à 96. C’est moi qui souligne.)

[10] Cité dans HUSSON, M., art. cit.

[11] Sur ces derniers développements, voir : ibidem.

[12] Voir : OCDE (2014), « Focus. Inégalités et croissance », décembre 2014. (C’est moi qui souligne). Voir aussi : COVA, H., « Quand la raison (pure) bute sur l’innovation », Mediapart, 18 juillet 2018.

[13] MINSKY, H., Stabilité une économie instable, traduction de A. Verkaeren, Paris, Les Petits Matins, 2008, p. 86.

[14] Ibid., p. 89.

[15] Ibid., pp. 91-92.

[16] Voir : COVA, H., « Et pourtant, il baisse… Réflexions sur la réduction du temps de travail », Mediapart, 8 juin 2018.

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